Sidi Abderrahmane al-Waghlissi
Sidi Abderrahmane al-Waghlissi, l’érudit oublié qui façonna le droit islamique maghrébin
BÉJAÏA — Alors que l’histoire retient souvent les noms flamboyants des saints, certains géants de l’esprit traversent les siècles dans l’ombre, porteurs d’un héritage plus discret mais tout aussi durable. C’est le cas de Sidi Abderrahmane al-Waghlissi, ce jurisconsulte kabyle du XIVe siècle dont le traité de droit islamique, «الوغليسية», devint pendant des générations le sésame des étudiants en «الفقه» «المالكي» du Maghreb à l’«الأندلس».
Né vers 1303 dans les hauteurs du massif d’Akfadou, au cœur de la tribu Kabyle des «آث وغليس» (actuelle daïra de Sidi Aïch), «أبو زيد عبد الرحمن الوغليسي» grandit dans un univers où les sentiers de montagne côtoient les chemins de la connaissance. À l’époque, Béjaïa, capitale Hafside prospère, rayonne comme phare intellectuel de la Méditerranée : ses madrasas (Écoles coraniques) bruissent de débats théologiques, ses bibliothèques abritent des trésors manuscrits, et les savants d’Afrique du Nord, d’«الأندلس» et d’Orient s’y croisent comme dans une république des lettres médiévale.
C’est vers cette cité portuaire que le jeune Kabyle oriente ses pas. Là, il puise aux sources du malikisme rigoriste tout en s’imprégnant de l’héritage spirituel d’«أبو مدين شعيب», ce grand maître soufi du XIIe siècle qui avait fait de Béjaïa un laboratoire de l’islam mystique. Mais Abderrahmane ne se contente pas d’accumuler les savoirs : il forge une synthèse audacieuse pour son temps — un soufisme ancré dans la «الشريعة», où la contemplation du divin ne dispense pas du respect scrupuleux de la loi. Ses contemporains rapportent ainsi qu’il pratiquait la «الخلوة» (retraite spirituelle) dans les grottes avoisinantes, cherchant dans le silence des montagnes cette «الغيبة عن الخلق في مشاهدة الحق» qui marque l’apogée de l’expérience mystique.
Son génie pédagogique s’exprime dans la «الوغليسية», un poème didactique en vers arabes qui simplifie sans appauvrir. Contrairement aux traités alambiqués de son époque, ce manuel privilégie l’«القول المشهور» de l’école malikite, évite les controverses secondaires et glisse, entre les lignes juridiques, des «أسرار الأحكام» — une manière subtile de rappeler que chaque geste rituel ouvre une brèche vers le divin. Le succès est immédiat : de Tlemcen à Fès, de Grenade au Caire, les écoles adoptent ce texte comme introduction incontournable au droit islamique. Des générations d’érudits, dont le célèbre «أحمد زروق» au XVe siècle, en produiront des commentaires, tissant autour de l’œuvre une filiation intellectuelle vivante.
Pourtant, al-Waghlissi ne fonda jamais de confrérie, ne chercha pas la notoriété politique. Lorsqu’il s’éteint en 1384 à Béjaïa, c’est dans la discrétion d’un savant accompli. Mais son souvenir ne s’effaça pas : ramené dans son village natal de Tinibdar«تينبدار» (Sidi Aïch), il repose aujourd’hui sous un modeste mausolée qui, chaque année, attire des pèlerins.
Ironie de l’histoire : son nom reste souvent confondu avec celui de Sidi Abderrahmane ath-Thaâlibi, fondateur de la «الزاوية» d’Alger au siècle suivant. Pourtant, là où l’un devint figure tutélaire d’une métropole, l’autre incarna une autre voie — celle d’une érudition berbère ancrée dans son terroir, modeste en apparence mais d’une influence séculaire. À l’heure où l’on redécouvre les racines plurielles de l’islam maghrébin, al-Waghlissi apparaît comme un symbole puissant : celui d’une Kabylie médiévale où le berbère, l’arabe, le droit et le soufisme dialoguaient sans heurt, tissant une civilisation faite d’exigence intellectuelle et de profondeur spirituelle. Un héritage qui, des siècles plus tard, continue de murmurer dans les vallées du Soummam «سومام».
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