Le Centenaire de l’Algérie française (1830-1930) – Triomphe colonial, collaboration des notables et prémices de la résistance nationaliste

En 1930, la France organise des célébrations grandioses pour marquer le centenaire du début de la conquête de l’Algérie, entamée par le débarquement à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830 et la prise d’Alger le 5 juillet suivant. Ces festivités, étalées sur plus de six mois (janvier-juin en Algérie, mai-juillet à Paris), visent à glorifier l’« œuvre civilisatrice » de la colonisation, présentée comme une réussite économique, sociale et morale. Elles contrastent violemment avec l’émergence d’un nationalisme algérien naissant, incarné notamment par l’Étoile Nord-Africaine (ENA) de Messali Hadj, qui condamne explicitement l’événement. Cet article explore en détail l’organisation, les invités (avec un focus sur le gouverneur général, les généraux, les bachaghas, aghas et caïds), le programme, les honneurs décernés, les oppositions et les implications historiques, tout en examinant les nuances entre propagande officielle et réalités coloniales.

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Contexte historique et organisation

Les préparatifs remontent à 1923, sous le gouverneur général Théodore Steeg, mais c’est Pierre Bordes qui les concrétise à partir de 1927. Deux arrêtés du 13 décembre 1927, la loi du 25 mars 1928 et l’arrêté du 19 mai 1928 créent un Conseil supérieur du Centenaire et un Commissariat général dirigé par Gustave Mercier. Le budget atteint 82 millions de francs (partagés entre métropole et Algérie), finançant publications, expositions, monuments et voyages.

L’objectif officiel : démontrer que l’Algérie, intégrée comme trois départements français depuis 1848, incarne le succès de la « mission civilisatrice ». Douze Cahiers du Centenaire (tirés à 100 000 exemplaires chacun) diffusent cette narrative dans les écoles et la presse. Des films (comme Le Bled de Jean Renoir), conférences, timbres et médailles complètent la propagande. L’événement s’inscrit dans une vague de célébrations coloniales (Exposition coloniale de 1931 à Paris suit logiquement).

Nuance importante : derrière le triomphalisme se cache une réalité d’inégalités structurelles. La population « indigène » (musulmane) reste soumise au Code de l’indigénat, privée de droits politiques pleins, tandis que les colons européens (environ 800 000 en 1930) contrôlent terres et économie. Les festivités masquent la paupérisation rurale et les séquelles de la conquête (plusieurs centaines de milliers de morts entre 1830 et 1871).

Le gouverneur général Pierre Bordes – L’homme orchestre du Centenaire

Pierre-Louis Bordes (1870-1932), gouverneur général d’Algérie de novembre 1927 à octobre 1930, est la figure centrale. Ancien préfet d’Alger, il succède à Maurice Viollette (plus réformiste) et incarne une ligne conservatrice, favorable aux colons. Il supervise personnellement les préparatifs, inaugure des événements (comme la station radio d’Eucalyptus en 1929) et prononce des discours lyriques sur l’« union des populations ». Bordes est décrit comme un « infatigable général » par la presse coloniale. Son rôle souligne le caractère étatique de l’événement : l’administration coloniale mobilise tous les leviers (armée, maires européens, notables indigènes) pour projeter une image d’harmonie.

Après son mandat, Jules Carde lui succède ; Bordes reste associé à ce « triomphe éphémère » de l’algérianisme colonial.

Les invités de marque – Autorités françaises et militaires

Président de la République Gaston Doumergue (avec huit ministres : Dumesnil, Mallarmé, Eynac, Rollin, Pernot, Barety, Marraud, Falcoz) arrive le 4 mai 1930 à Alger à bord du croiseur Duquesne. Sa visite (4-12 mai) constitue l’apogée : revue navale (80 navires le 10 mai), défilés, inaugurations. Il est accompagné du maréchal Louis Franchet d’Espèrey.

Figures militaires :

  • Vice-amiral Georges Durand-Viel (commandant de la Provence pour la revue navale).
  • Colonel Paul Doury (dirige parades).
  • Amiral Guy-Victor Duperré et descendant du comte de Bourmont (reconstitutions historiques de 1830).
  • L’Armée d’Afrique (tirailleurs, spahis, zouaves) défile massivement, glorifiant les « grands soldats » du passé (Bugeaud, Damrémont, Lyautey).

À Paris, le 14 juillet 1930, les troupes d’Afrique défilent sur les Champs-Élysées ; le 15 juillet, réception à l’Hôtel de Ville de dizaines de chefs algériens.

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Autres notables français : maires d’Alger (Charles Brunel), Oran (Jules Molle), Constantine (Émile Morinaud) ; députés comme Gaston Thomson ; présidents du Sénat (Paul Doumer) et de la Chambre (Fernand Bouisson).

Les notables algériens invités – Bachaghas, aghas, caïds et collaboration symbolique

Pour légitimer le discours d’« union » et de « loyalisme indigène », l’administration invite environ 40 caïds et chefs arabes importants. Leur présence est hautement symbolique : ils incarnent la soumission des élites locales, souvent issues de familles traditionnelles cooptées depuis la conquête.

Noms documentés :

  • Si Bouaziz ben M’hamed ben Gana (Cheikh el Arab, grande figure du Sud-Oranais, invité d’honneur à Paris).
  • Bachagha El Hadj Ould Boumediene Benchiha (1864-1937) : ravive la Flamme du Soldat Inconnu à Paris.
  • Bachagha Si Sahraoui Ben Mohamed (1858-1937) : porte le drapeau de la Flamme.
  • Bachagha Abderrahmane Ourabah (1870-1935) : prononce un discours à Paris aux côtés de Bordes et Jean de Castellane.
  • Khalifa Djelloul Ben Lakhdar : présente les chefs et offre un cheval de gada (symbole de soumission) à Doumergue lors de la « fête de l’union » à Sidi-Ferruch le 14 juin.
  • Bachagha Ali Cherif Zahar.
  • Caïd Ben Chaoua.

D’autres bachaghas, aghas et caïds participent aux festivités locales (fantasias, banquets). Ces notables, souvent décorés antérieurement, reçoivent des promotions massives dans la Légion d’honneur via décrets du 29 avril 1930 et 13 août 1930 :

  • 3 élevés à la dignité de grand-croix.
  • 11 à grand officier (dont Benchiha, Si Sahraoui et Ourabah).
  • 20 promus commandeurs.

Ces honneurs récompensent la « loyauté » et servent de propagande : la presse coloniale les présente comme preuve de gratitude des « indigènes ». Nuances : beaucoup de ces chefs exercent un pouvoir local sous tutelle française (perception d’impôts, maintien de l’ordre), mais ils restent minoritaires face à une population majoritairement rurale et défavorisée. Leur participation alimente les critiques nationalistes les accusant de « trahison ».

Le programme détaillé des cérémonies

En Algérie (janvier-juin) :

  • Inauguration officielle le 1er janvier à Paris (sous l’Arc de Triomphe), puis relais local.
  • Reconstitutions militaires (12 avril à Alger).
  • Inaugurations : Monument à la Gloire de la Colonisation à Boufarik (5 mai, par Doumergue) ; monument à Sidi-Ferruch ; Maison du Colon à Oran ; Maison indigène (Villa du Centenaire) à Alger ; Musée de l’Armée d’Afrique.
  • Congrès scientifiques, expositions agricoles, festivals (danses, fantasias dans le Sud).
  • Fête de l’union à Sidi-Ferruch (14 juin).

À Paris :

  • Exposition au Petit Palais (mai-juillet).
  • Défilé du 14 juillet.
  • Réception des caïds le 15 juillet.

L’ensemble met en scène la « pacification » achevée et les progrès (routes, écoles, agriculture), tout en occultant les violences passées.

Condamnation par l’Étoile Nord-Africaine et oppositions nationalistes

L’ENA, fondée en 1926 à Paris par Messali Hadj, condamne fermement le Centenaire comme glorification d’une conquête sanglante. Elle revendique l’indépendance de l’Algérie, adresse une protestation à la Société des Nations (janvier 1930) et diffuse tracts. Le PCF, les anarchistes et la CGTSR (section algérienne) appellent au sabotage, tracts en arabe et français, tentatives de manifestations clandestines, rumeurs de boycott…

Ces actions échouent : surveillance policière intense, faible implantation de l’ENA en Algérie (elle s’implante vraiment après 1936). Aucune disruption majeure. Critiques feutrées émanent du Congrès socialiste d’Algérie et de la presse arabe (ex. La Nation arabe de Chakib Arslan).

La masse « indigène » (88 % rurale) reste largement indifférente ou distante ; certains rapports parlent d’« accueil délirant » (propagande), d’autres d’« indifférence lointaine ». Des rumeurs circulent dans les douars : le Centenaire annoncerait la fin prochaine de la domination française. L’élite « Jeunes Algériens » (assimilationnistes) adopte une attitude ambiguë : participation pour réclamer réformes, mais déception face à l’absence de concessions.

Cet épisode accélère le nationalisme avec la création de l’Association des Oulémas Musulmans Algériens (AOMA) le 5 mai 1931 par Abdelhamid Ben Badis ; publication du Livre de l’Algérie de Tawfiq al-Madani comme contre-narratif historique.

Du triomphe à la mémoire conflictuelle

Le Centenaire apparaît aujourd’hui comme un pic de l’illusion coloniale : il exacerbe les tensions qui mèneront à la guerre d’indépendance (1954-1962). Il révèle le clivage entre une minorité collaboratrice (notables décorés) et une majorité aspirant à la dignité et à l’égalité.

En 2030, cent ans après, tout projet de commémoration doit prioriser le respect mutuel des souverainetés. La colonisation a laissé des traces profondes – économiques, culturelles, mémorielles – mais chaque nation exerce son droit à l’autodétermination sans ingérence ni humiliation. Les débats sur la mémoire (lois, discours officiels) soulignent la nécessité d’un dialogue apaisé, fondé sur la vérité historique et la reconnaissance des souffrances de part et d’autre, sans revanche ni nostalgie. Comme l’histoire le montre, ignorer les aspirations légitimes des peuples ne fait que renforcer les mouvements de libération. L’Algérie indépendante depuis 1962 incarne cette victoire de la souveraineté ; la France républicaine, celle du respect des droits universels.

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