Les 22 membres de déclenchement de la Révolution Algérienne
Alger, juin 1954. Dans la plus grande discrétion, au cœur du Clos Salembier (aujourd’hui El-Madania), vingt-deux militants nationalistes se réunissent dans la villa de Lyès Derriche. Ces hommes, tous issus de l’Organisation Spéciale (OS), le bras armé clandestin du PPA-MTLD, vont prendre une décision historique : passer à la lutte armée contre la colonisation française. Cette Réunion des 22, qui s’est tenue les 24 ou 25 juin 1954 selon les sources, marque le véritable point de départ de la Révolution algérienne et prépare le soulèvement du 1er novembre 1954.
De cette rencontre secrète naîtront le Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action (CRUA), puis le Front de Libération Nationale (FLN). Elle pose les fondations d’une insurrection qui aboutira, après huit années de sacrifices, à l’indépendance de l’Algérie en 1962.
Un contexte de crise et de rupture
Dans les années 1940 et 1950, le mouvement nationaliste algérien est profondément divisé. D’un côté, les « centralistes » privilégient l’action politique légale ; de l’autre, les anciens de l’OS, dissoute en 1950 après une vague d’arrestations, estiment que seule la lutte armée peut briser le joug colonial. Face à l’immobilisme du parti et à la répression française, un petit noyau de militants décide de forcer le destin.
Mohamed Boudiaf, dernier responsable de l’OS encore en lien avec les anciens membres, joue un rôle central d’initiateur et d’organisateur de cette réunion décisive.
À l’issue de longues discussions, les 22 participants, tous des hommes ayant une expérience militante souvent forgée dans la clandestinité ou lors des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en 1945, adoptent à l’unanimité des résolutions radicales :
- Le déclenchement d’une révolution illimitée jusqu’à l’indépendance totale ;
- Le passage à l’insurrection armée dans un délai maximum de six mois (objectif tenu avec la « Toussaint Rouge » du 1er novembre 1954) ;
- Le découpage de l’Algérie en cinq zones (wilayas) pour structurer la lutte militaire ;
- La poursuite intense des préparatifs politiques et logistiques.
Cette réunion jette également les bases du célèbre Groupe des 6 (les « six chefs historiques ») : Mostefa Ben Boulaïd, Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’Hidi, Mourad Didouche, Rabah Bitat, auxquels s’ajoutera plus tard Krim Belkacem pour la Kabylie. Ce noyau dirigeant coordonnera concrètement le déclenchement de la guerre.
La liste des 22 membres
Les listes varient légèrement selon les sources en raison d’orthographes différentes ou de détails mineurs, mais la composition consensuelle, établie à partir de témoignages et de documents historiques, est la suivante :
- Athmane (ou Othmane) Belouizdad
- Mostefa Ben Boulaïd (parfois orthographié Benboulaïd)
- Ramdane Benabdelmalek (ou Ben Abdelmalek Ramdane)
- Amar (ou Benmostefa) Benaouda
- Lakhdar Bentobal (ou Bentobbal)
- Rabah Bitat
- Zoubir Bouadjadj
- Saïd Bouali (ou Slimane Bouali / Said Bouali)
- Ahmed Bouchaïb (ou Belhadj Bouchaïb)
- Mohamed Boudiaf
- Abdelhafid Boussouf
- Lyès Derriche (ou Elias Derriche, hôte de la réunion)
- Mourad Didouche
- Abdesselam (ou Abdesslam) Habachi
- Abdelkader Lamoudi
- Mohamed Mechati
- Slimane Mellah (ou Rachid Mellah)
- Mohamed Merzougui (ou Merzoughi, Merzouki)
- Larbi Ben M’Hidi (ou Mohamed Larbi Ben M’hidi)
- Boudjemâa Souidani (ou Souidani Boudjemaa)
- Mokhtar Badji (ou Badji Mokhtar)
- Youcef Zighoud (ou Zighout Youcef)
Douze d’entre eux survivront à la guerre et assisteront à l’indépendance en 1962. Les autres tomberont au combat ou seront exécutés.
Figures principales et destins croisés
Parmi ces 22 hommes, souvent jeunes (beaucoup dans la vingtaine ou la trentaine) et issus de milieux modestes, plusieurs deviennent rapidement des symboles :
- Mohamed Boudiaf : architecte principal de la réunion et coordinateur du Groupe des 6. Il sera président de l’Algérie en 1992 avant son assassinat.
- Mostefa Ben Boulaïd : président de la réunion des 22, il prend la tête de la Zone I (Aurès). Il lance parmi les premières opérations le 1er novembre 1954 et meurt en 1956 dans des circonstances controversées (un poste radio piégé).
- Larbi Ben M’Hidi : figure charismatique de la Zone V (Oranie), il joue un rôle clé dans la Bataille d’Alger. On lui attribue la phrase célèbre : « Jetez la Révolution dans la rue, le peuple la portera. » Il est exécuté par les forces françaises en 1957.
- Mourad Didouche : responsable de la Zone II (Nord-Constantinois), il meurt au combat en 1955.
- Rabah Bitat : en charge de la Zone IV (Algérois), il survivra et occupera des fonctions importantes après l’indépendance.
- Abdelhafid Boussouf : il développera les services de renseignement (MALG) pendant la guerre.
- Youcef Zighoud : successeur de Didouche à la Zone II, connu pour les attaques spectaculaires de 1955, notamment autour de Philippeville.
- Lakhdar Bentobal : survivant, il participera à la direction politique.
Nuances, sacrifices et avenir
Tous les grands leaders n’étaient pas présents ce jour-là. Krim Belkacem (Kabylie) ou Amar Ouamrane, par exemple, ont été associés ensuite au Groupe des 6.
La réunion symbolise un moment d’unité, mais les tensions internes entre wilayas et au sein du FLN persisteront tout au long du conflit. Le sacrifice fut immense : plusieurs membres tombent dès les premiers mois (Mokhtar Badji en novembre 1954, Didouche en 1955, Ben Boulaïd en 1956…). La guerre qu’ils ont déclenchée coûtera entre 300.000 et plus d’un million de vies algériennes, selon les estimations, avec des destructions massives et des traumatismes profonds.
Aujourd’hui encore, le Groupe des 22 incarne l’esprit de détermination et de sacrifice populaire. En Algérie, rues, écoles, monuments et timbres-poste leur rendent hommage. Ils sont célébrés comme les « architectes de la Révolution ». Pourtant, l’histoire officielle a parfois mis certains en avant au détriment d’autres, reflétant les enjeux politiques post-indépendance.
Des débats subsistent : les listes varient légèrement selon les témoignages ; certains historiens estiment que la date précise du 1er novembre s’est précisée dans les mois suivants. La réunion elle-même fut organisée dans le plus grand secret pour éviter infiltrations et divisions internes.
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