Qaïda Halima : La Dame d’Oran

Qaïda Halima

Naissance et origines familiales – Une lignée de savants et de saints

Le 9 mai 1859, dans la petite ville de Sig (wilaya de Mascara), naît Halima bent Mohamed ben Youssef Ziani au sein d’une famille illustre issue de la lignée du théologien et érudit cheikh Abdelkader Ziani (mort en 1844), figure spirituelle respectée dans l’Oranie. Son père, Mohamed ben Youssef Ziani, est l’auteur du manuscrit Dalil al-Hayran wa Anis al-Sahiran fi Akhbar Madinat Wahran (Guide des égarés et ami des veilleurs dans les nouvelles de la ville d’Oran), une chronique précieuse qui décrit Oran comme un organisme vivant, mêlant histoire, géographie et anecdotes sociales. Ce texte, conservé en manuscrit, reste une source primaire pour les historiens de l’Algérie précoloniale. Unique fille parmi cinq frères (Ahmed, Ben Yahia, Mohamed, Qada et un cinquième non nommé dans les sources), Halima grandit dans un environnement où le savoir religieux et la noblesse locale imprègnent l’éducation. Dès l’enfance, elle développe un caractère ferme, marqué par une dignité précoce et une aversion pour les jugements patriarcaux, comme en témoignent les descriptions orales transmises dans les cercles oranais.

Une enfance marquée par la résilience et la distinction sociale

Élevée dans une atmosphère où les livres s’empilent comme des trésors, Halima incarne dès l’adolescence une synthèse de sensibilité poétique et de fermeté psychologique. Sociologiquement, sa position d’unique fille dans une fratrie masculine renforce son autonomie : elle refuse les rôles passifs imposés aux femmes de son milieu. Géographiquement ancrée à Sig, puis à Oran, elle absorbe les récits paternels sur la ville comme espace de gloire et de souffrances. Son port altier, ses traits fins et sa haute stature la distinguent tôt, préfigurant une vie où l’apparence physique devient un outil de pouvoir dans un contexte colonial dominé par les hiérarchies visuelles et raciales.

Les mariages : De l’échec initial à l’union avec un notable ambivalent

Son premier mariage, arrangé avec un cousin, est rapidement rompu après la naissance d’une fille unique, Sitti. Cet échec, loin de la briser, forge sa résilience psychologique. En secondes noces, elle épouse Si Ali ouled El Qadi (1845-1931), officier cavalier dans l’armée coloniale, promu qaïd puis agha de Frenda. Décoré de la Légion d’honneur, propriétaire de milliers d’hectares s’étendant des plaines d’Aïn Témouchent aux vignobles oranais, Si Ali incarne l’ambivalence des élites indigènes : intégré au système colonial (titres, décorations), mais ancré dans les structures tribales. Instable et autoritaire, il laisse à sa mort en 1931 une fortune en déshérence, exposée aux appétits des colons européens.

La décision audacieuse : Retirer le voile pour affirmer son autorité

À plus de 70 ans, Halima affronte un héritage colossal : terres agricoles, vignobles, biens immobiliers et liquidités accumulés sur plusieurs générations de qaïds et bach-aghas. Face aux colons prêts à spolier ces domaines, persuadés qu’une femme veuve ne saurait les gérer, elle prend une mesure symbolique et politique : elle retire son voile non comme reniement identitaire, mais comme acte d’affirmation publique (« je suis là, je décide »). Ce geste, choquant les salons coloniaux et les conservateurs musulmans, illustre la fluidité des rôles genrés sous contrainte. Elle chevauche ses terres, inspecte les granges, négocie avec les ouvriers et plante de nouveaux vignobles, rivalisant avec l’hégémonie agricole européenne. Économiquement, elle sauve et développe son patrimoine ; sociologiquement, elle incarne une résistance féminine discrète au patriarcat et au colonialisme.

Une mécène au service de la communauté : Générosité spirituelle et sociale

Au-delà de la gestion économique, Halima déploie une philanthropie enracinée dans une philosophie islamique de la zakat et du bien commun. Elle cède un terrain à Aïn Beïda pour un cimetière ; fait ériger la mosquée Ben Kabo dans le quartier populaire de la « Cité Noire » (en hommage à l’imam local) ; soutient les associations religieuses et caritatives. En 1933, l’Association de la Mouloodia lui remet un diplôme d’honneur pour sa préservation du chant religieux. En 1938, elle prend en charge dix familles démunies. Cette charité n’est pas paternaliste : elle transforme la richesse en outil d’élévation collective, défiant l’ordre colonial qui marginalise les indigènes.

Fin de vie et funérailles grandioses

L’été 1944, une épidémie de typhus frappe Oran. Halima succombe le 22 août, à 85 ans, dans sa demeure de la rue Mac Mahon (quartier Saint-Antoine). Ses funérailles attirent une foule immense ; conformément à sa volonté, elle est inhumée dans la mosquée Ben Kabo. Cet événement marque la reconnaissance populaire d’une femme qui, par sa vie, a incarné la dignité face à l’injustice.

Sitti, la résistante

Sa fille unique, Sitti ouled El Qadi (1904-1965), hérite de cette flamme. En 1956, elle rejoint le FLN (réseau Abdelwahab), participe à la logistique armée, est arrêtée, torturée et emprisonnée à Oran. Libérée en 1962, elle s’éteint en 1965. De mère en fille se tisse une lignée de résistance : Halima défie le colonialisme économique et social ; Sitti, la lutte armée.


Qaïda Halima, « Dame d’Oran », unit pouvoir, générosité et résistance. Sa mémoire, dans les vignes d’Aïn Témouchent et les pierres de la mosquée Ben Kabo, enseigne que certaines vies sont des offrandes silencieuses à la justice

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