Le méga projet de Gara Djebilet – Tindouf

BÉCHAR (Algérie) – Dans le sable brûlant du Sahara occidental, un convoi de wagons chargés de minerai de fer a quitté dimanche 1er février la gare de Béchar, marquant l’entrée en service opérationnelle de l’une des infrastructures les plus ambitieuses du continent africain. Longue de 950 kilomètres, la ligne ferroviaire reliant Gara Djebilet (Tindouf) à Béchar, inaugurée par le président Abdelmadjid Tebboune, transforme concrètement un rêve économique vieux de sept décennies : exploiter les 3,5 milliards de tonnes de réserves ferrifères enfouies sous le désert algérien.

Un défi logistique relevé en 20 mois

Construite dans un délai record de 20 mois par un consortium mené par le géant chinois CRCC aux côtés d’entreprises algériennes (notamment Cosider), cette artère ferroviaire traverse des zones désertiques extrêmes, franchit des oueds par des ouvrages d’art imposants – dont le pont de l’oued Daura dépassant les 4 kilomètres – et résiste aux tempêtes de sable. Vingt-quatre trains minéraliers circuleront quotidiennement sur ce corridor, complétés par deux trains de marchandises et deux trains de voyageurs filant à 160 km/h. Un exploit technique salué par l’US Geological Survey (USGS), qui y voit « la clé technique pour transformer des réserves géologiques en production industrielle réelle ».

Briser la « malédiction du pétrole »

L’enjeu dépasse largement le transport de minerai. Pour les autorités algériennes, ce projet constitue le pilier d’une stratégie de diversification économique vitale : réduire la dépendance aux hydrocarbures, qui représentent encore plus de 90 % des exportations du pays. « C’est l’étape économique la plus audacieuse de l’Algérie indépendante », a déclaré le président Tebboune lors de l’inauguration, qualifiant l’ouvrage de « plus grand projet stratégique » de l’histoire récente du pays.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à pleine capacité (50 millions de tonnes/an vers 2040), le complexe devrait générer jusqu’à 16 milliards de dollars de revenus annuels et permettre d’économiser 1,2 à 1,5 milliard de dollars sur les importations de minerai. Une bouffée d’oxygène pour une économie confrontée à la volatilité des cours du pétrole.

Défis techniques et montée en puissance progressive

L’exploitation du gisement de Gara Djebilet n’est pas sans obstacles. Le minerai, riche en fer, présente une teneur élevée en phosphore, nécessitant des procédés de déphosphoration sophistiqués développés avec des partenaires technologiques chinois. La production débutera modestement en avril 2026 avec 2 à 4 millions de tonnes acheminées vers le complexe sidérurgique de Bethioua (Oran), avant une montée en puissance progressive : 12 millions de tonnes/an d’ici 2030, puis 40 à 50 millions à l’horizon 2040.

Parallèlement, le projet devrait créer environ 25 000 emplois directs et jusqu’à 125 000 indirects, dynamisant une région du Sud-Ouest longtemps marginalisée. L’État mise également sur un « fer vert » : des centrales solaires sont envisagées pour alimenter certaines unités de transformation, répondant aux exigences environnementales croissantes des marchés internationaux.

Regards internationaux : du « géant dormant » au « game changer »

La presse et les institutions financières étrangères suivent de près ce virage stratégique. Bloomberg décrit l’Algérie qui « ne se contente plus d’être une station-service pour l’Europe, mais devient un géant minier émergent ». The Wall Street Journal souligne l’avantage concurrentiel algérien face aux fournisseurs sud-américains grâce à la proximité méditerranéenne. Forbes y voit « l’un des projets les plus ambitieux du continent pour le XXIe siècle », tandis qu’Al-Monitor observe que l’Algérie « se positionne comme un pôle industriel vital pour la Méditerranée ».

Ces analyses restent toutefois prudentes sur les défis à venir : maîtrise des coûts d’exploitation, compétitivité face aux géants mondiaux (Australie, Brésil), et capacité à attirer des investissements complémentaires dans la sidérurgie aval.

Une opportunité géopolitique en suspens

Alors que l’Europe cherche à sécuriser ses approvisionnements en matières premières critiques dans un contexte de relocalisation industrielle, l’Algérie dispose d’un atout majeur : sa proximité géographique. Certains experts évoquent même un potentiel de partenariats élargis, notamment dans l’interconnexion des réseaux électriques ou l’hydrogène vert. Mais ces perspectives dépendront de la capacité des deux rives de la Méditerranée à dépasser les contentieux politiques historiques pour bâtir une coopération économique pragmatique.

Pour l’heure, le premier train de minerai a quitté le désert. Son arrivée à Bethioua marquera le vrai début d’une aventure industrielle qui pourrait, si les défis sont relevés, redessiner non seulement l’économie algérienne, mais aussi les équilibres du marché mondial du fer et de l’acier.


Sources : Agence Algérienne de Presse (APS), Connaissance des Énergies/AFP, déclarations officielles du groupe public Feraal, analyses de Bloomberg, The Wall Street Journal et USGS (février 2026).