Opération « Jumelles » (juillet – octobre 1959)
Le Déluge de Feu sur la Kabylie
L’opération « Jumelles » représente l’une des offensives les plus massives et destructrices menées par l’armée française lors de la Guerre d’Algérie (1954-1962). Inscrite dans le cadre du Plan Challe, elle visait à éradiquer l’Armée de Libération Nationale (ALN) dans la Wilaya III historique, couvrant la Grande et la Petite Kabylie. Lancée le 22 juillet 1959 et officiellement close le 15 octobre 1959, les combats se prolongèrent jusqu’en mars 1960. Cette opération marqua l’apogée de la guerre héliportée, avec un déploiement inédit de moyens aériens, mais elle s’accompagna d’une violence extrême contre les combattants et les civils, accélérant paradoxalement la défaite politique française en renforçant la détermination nationaliste algérienne. Voici un récit détaillé, chronologique, du début à la fin, enrichi de témoignages historiques des deux camps, et complété par une bibliographie étendue.
Préparation : La Mise en Place d’une Machine de Guerre (Mai-Juillet 1959)
Dès mai 1959, après la mort du colonel Amirouche et de son adjoint Si Haouès le 28 mars lors d’une embuscade près de Bou Saâda, le général Maurice Challe, commandant en chef des forces françaises en Algérie depuis décembre 1958, identifia la Wilaya III comme une cible prioritaire. La région, bastion montagneux du FLN, abritait encore environ 6 000 moudjahidines (moussebiline) malgré les purges internes des « Bleuites » de 1958-1959. Challe abandonna les stratégies statiques pour une offensive mobile, inspirée des tactiques américaines en Corée, en s’appuyant sur un renseignement renforcé (2e Bureau, harkis, et « bleus de chauffe » – agents infiltrés).
Les préparatifs impliquèrent un renfort massif : plus de 60 000 hommes furent mobilisés, dont des unités d’élite comme la 27e Division d’Infanterie Alpine (DIA), la 11e Division Parachutiste d’Infanterie (DPI), la 25e Division Parachutiste (DP), la Légion Étrangère (1er, 2e et 3e REP, 5e REI), des commandos de l’air, des fusiliers marins (DBFM), et des régiments parachutistes (3e RPC de Bigeard, 9e RCP, 1er RCP). Les moyens aériens étaient révolutionnaires : plus de 250 hélicoptères (Alouette II/III, Sikorsky H-34), soutenus par des avions T-6, B-26, et chasseurs Mistral/Mystère IV pour des bombardements et des largages. Le poste de commandement « Artois » fut installé au col de Chellata (1 700 m d’altitude) dans le Djurdjura, permettant à Challe de diriger personnellement l’opération – une première, comme le nota le général Jacques Massu : « Ce sera la première fois à partir de juillet 1959, du haut du Djurdjura en Kabylie, qu’un ‘commandant en chef’ assurera personnellement le commandement d’une opération, dite : ‘Jumelles’. »
Du côté algérien, le colonel Mohand Oulhadj, successeur d’Amirouche, reorganisa les katibas (compagnies) affaiblies, en se repliant sur des positions défensives dans les massifs forestiers. Les moudjahidines, informés par leur réseau de renseignement, anticipèrent l’assaut mais manquaient cruellement d’armes lourdes.
Témoignage algérien : Un moudjahid survivant, cité dans un article du Le Choc d’Algérie, rappela : « Face à la déferlante des forces de l’armée coloniale, les moudjahidine ont continué la lutte armée, malgré la pression et le manque d’armes que subissaient les katibas. Notre détermination était plus forte que le déluge de feu. »
Lancement et Phase I : « Jumelles I » – Le Nettoyage de la Petite Kabylie (22 Juillet – 10 Août 1959)
L’opération débuta le 22 juillet 1959 avec un débarquement amphibie près de Tigzirt et Azeffoun (zone de l’ancienne Opération Oiseau Bleu de 1956), suivi d’un assaut héliporté massif. La méthode du « peigne héliporté » fut appliquée : des barrages terrestres (lignes de tirailleurs, blindés AM-M8, chars légers) isolaient les zones, tandis que 15 à 20 « coups de peigne » par jour déposaient des compagnies sur les crêtes pour ratisser vers les vallées. Les villages furent regroupés de force, cultures détruites, et bétail saisi pour couper les ravitaillements civils à l’ALN.
Les combats se concentrèrent sur les massifs d’Akfadou, Babor et Tababor. Le 23-27 juillet, le massif d’Akfadou vit la plus grande bataille héliportée de la guerre : 400 moudjahidines tués en cinq jours lors d’affrontements intenses. Le commando Georges, une unité spéciale, joua un rôle clé dans les infiltrations. Les interrogatoires « poussés » (souvent sous torture) fournirent des renseignements cruciaux.
Témoignage français : Un lieutenant du 1er REP, cité par l’historien Erwan Bergot, décrivit : « On posait les hélicos sur les crêtes, on tirait sur tout ce qui bougeait, on remontait. Parfois on retrouvait des djounoud morts avec leurs photos de famille encore dans la poche. »
Témoignage algérien : Dans un PDF d’ASJP, Rachid Adjaoud reproduit des officiers ALN : « 15 000 civils tués, plus de 8 000 arrestations… Mais nous avons tenu, en nous déplaçant constamment pour éviter l’encerclement. »
Phase II : « Jumelles II » – L’Assaut sur le Cœur du Djurdjura (15 Août – 20 Septembre 1959)
Cette phase cibla le noyau dur de la Wilaya III : de Tizi Ouzou à Draâ el Mizan. Les Français détruisirent les postes de commandement (PC) et dépôts d’armes de l’ALN. En août, le Djebel Mouzaïa-Tamgout vit l’anéantissement de la katiba du commandant Lakhdar Bouregaa. Les bombardements aériens et les ratissages systématiques causèrent de lourdes pertes : des grottes servant d’hôpitaux ou de caches furent découvertes et détruites.
Les moudjahidines, sous Oulhadj, adoptèrent une guérilla mobile, évitant les combats frontaux. Malgré cela, la Wilaya perdit des centaines de combattants et la plupart de ses stocks (nourriture, munitions, archives du Congrès de la Soummam de 1956).
Témoignage algérien : Mohand Oulhadj, dans ses mémoires : « Jumelles a été pire que la mort d’Amirouche. En trois mois, ils ont fait ce que huit années de guerre n’avaient pas réussi : couper la révolution de sa base populaire. »
Témoignage français : Le général Challe, dans un rapport interne : « La Wilaya III est virtuellement détruite. Il n’existe plus de maquis organisé en Kabylie. »
Phase III : « Jumelles III » – La Traque des Rescapés et la Fin (25 Septembre 1959 – Mars 1960)
La dernière phase traqua les survivants vers la Kabylie maritime et les Bibans, coupant les liaisons avec la Tunisie. En octobre, la grotte d’Aït Ouabane fut prise : un hôpital ALN avec 120 blessés fut découvert, la plupart exécutés sur place – un épisode révélé plus tard comme un crime de guerre. Les combats sporadiques continuèrent jusqu’en mars 1960, avec Oulhadj blessé et forcé de se replier vers la frontière tunisienne.
Bilan officiel français : 3 811 ALN hors de combat (tués/prisonniers), 2 687 armes individuelles et 120 collectives récupérées, « quelques dizaines » de civils tués, 112 000 déplacés. Estimations algériennes : 4 500 à 6 000 ALN tués, 1 200 à 2 000 civils morts, jusqu’à 250 000 déplacés, et plus de 300 villages rasés.
Conséquences Immédiates et Héritage
La Wilaya III fut réduite à moins de 400 survivants, marquant une victoire tactique française mais un échec stratégique : les exactions (tortures, regroupements forcés) renforcèrent le soutien au FLN et discréditèrent la France internationalement. Les survivants formèrent l’ossature de l’Armée des Frontières en 1962. Côté français, « Jumelles » devint un modèle de contre-insurrection, étudié à West Point et Saint-Cyr. En Algérie, elle symbolise la violence coloniale ; de nombreuses communes kabyles portent des noms de martyrs, comme Maâtkas (« lieu du massacre »).
Témoignage civil algérien (Facebook post, 2024) : « J’avais deux ans… L’armée française a déplacé la population civile des villages de l’Akfadou vers un camp de réfugiés… C’était l’enfer. »
Témoignage français (Souvenir Français) : Un soldat : « La journée est particulièrement ensoleillée. Je progresse en tête… pour pouvoir faire face à une embuscade. »
L’opération Jumelles reste la bataille la plus intense et impitoyable de la guerre : une victoire militaire qui précipita la défaite politique de la France, contribuant à l’indépendance algérienne en 1962.
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