Les Accords d’Évian
Les accords d’Évian, signés le 18 mars 1962, marquent la fin officielle de la guerre d’Algérie (1954-1962), une guerre de décolonisation qui a opposé le Front de libération nationale (FLN) à la France, causant des centaines de milliers de morts (estimations variant de 250 000 à 500 000 côté algérien, et environ 25 000 à 30 000 côté français). Ces accords ont mis un terme à 132 années de colonisation française en Algérie, débutée en 1830 avec la prise d’Alger. Ils ont été le résultat de négociations longues et chaotiques, influencées par des pressions internationales croissantes, le contexte mondial de décolonisation, et des événements internes violents en France et en Algérie. Voici une analyse détaillée, chronologique et thématique, couvrant le début, les pressions internationales, le cadre de décolonisation, les événements clés, les réunions, les désaccords, et les suites.
Début des Négociations : Les Premiers Contacts (1958-1961)
Les négociations d’Évian ne commencent pas ex nihilo, mais s’inscrivent dans une évolution progressive de la politique française sous Charles de Gaulle, revenu au pouvoir le 1er juin 1958 grâce au « coup d’Alger » du 13 mai (soutenu par des généraux et des pieds-noirs partisans de l’Algérie française). Initialement, de Gaulle envisage une « intégration » ou une « association » de l’Algérie à la France, mais la réalité de la guerre le pousse vers l’autodétermination.
- Septembre 1959 : Dans son discours du 16 septembre, de Gaulle évoque pour la première fois l' »autodétermination » de l’Algérie, avec trois options : sécession, francisation complète, ou association. Cela provoque un choc chez les ultras de l’Algérie française et marque le début d’une rupture avec l’armée.
- Novembre 1960 : De Gaulle reconnaît publiquement l’existence d’une « République algérienne » comme futur interlocuteur, suite à des contacts secrets via des intermédiaires suisses (comme Georges Pompidou et des banquiers).
- Février-mars 1961 : Premiers contacts discrets, facilités par la Suisse neutre. La France, affaiblie par le putsch des généraux (21-26 avril 1961), accepte des pourparlers officiels après l’échec de ce dernier, qui accélère la nécessité d’une solution négociée.
Le début est marqué par une réticence française : Paris refuse initialement de reconnaître la légitimité du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA, formé par le FLN en 1958), le considérant comme un « groupe rebelle ». Les négociations s’ouvrent officiellement en mai 1961, mais avec des préalables conflictuels.
Pressions Internationales sur la France
La France subit d’intenses pressions internationales pendant les négociations, dans un contexte où la guerre d’Algérie est vue comme un anachronisme colonial. Ces pressions proviennent de l’ONU, des superpuissances (USA et URSS), et du mouvement des non-alignés, accélérant la décolonisation.
- Rôle de l’ONU : Dès 1955, l’Algérie est inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée générale de l’ONU. La résolution 1012 (1956) appelle à une solution pacifique ; en 1960, la résolution 1573 condamne la France et soutient l’autodétermination, sous l’influence des pays afro-asiatiques. En 1961, une résolution (1724) presse pour des négociations immédiates, isolant la France diplomatiquement.
- États-Unis : Les USA, sous Eisenhower puis Kennedy (à partir de janvier 1961), exercent une pression discrète mais ferme. Kennedy, pro-décolonisation, voit la guerre comme un frein à la lutte contre le communisme en Afrique. Washington menace de réduire son aide à l’OTAN si la France persiste, et soutient tacitement le FLN via des armes et des fonds. L’implication américaine est aussi économique : les USA visent les ressources pétrolières du Sahara.
- URSS et bloc soviétique : L’Union soviétique fournit armes et soutien diplomatique au FLN dès 1956, via l’Égypte de Nasser. Moscou dénonce la « guerre coloniale » française à l’ONU, renforçant l’isolement de Paris.
- Tiers-monde et non-alignés : La Conférence de Bandung (1955) et Belgrade (1961) amplifient les voix anticoloniales. Des pays comme l’Inde, l’Indonésie, et les nouveaux États africains (Maroc, Tunisie) abritent le GPRA et exercent une pression morale et diplomatique. La propagande FLN (comme le massacre de Melouza en 1957) internationalise le conflit.
Ces pressions forcent de Gaulle à accélérer : la France, membre permanent du Conseil de sécurité, risque un veto ou un embargo, et son image de « pays des droits de l’homme » est ternie par les tortures et les massacres (comme celui du 17 octobre 1961 à Paris).
Contexte de Décolonisation
Les accords d’Évian s’inscrivent dans la vague mondiale de décolonisation post-1945, accélérée par la Seconde Guerre mondiale (affaiblissement des empires) et la Charte de l’ONU (1945) promouvant l’autodétermination. En Afrique, la France a déjà perdu l’Indochine (1954), le Maroc et la Tunisie (1956), et accordé l’indépendance à 14 pays subsahariens en 1960 (« Année de l’Afrique »). L’Algérie, considérée comme trois départements français (depuis 1848), est un cas unique : population européenne importante (1 million de pieds-noirs), ressources pétrolières (découvertes en 1956 à Hassi Messaoud), et une guerre asymétrique qui épuise la France (coût : 1 % du PIB annuel, 400 000 soldats mobilisés). La décolonisation est aussi idéologique : le FLN s’inspire du Viet Minh et de Gandhi, tandis que de Gaulle voit l’Algérie comme un « boulet » pour la modernité française.
Événements Clés Influençant les Négociations
- Semaine des barricades (janvier 1960) : Révolte des pieds-noirs à Alger contre la politique gaulliste ; 22 morts, accélère le virage vers l’autodétermination.
- Putsch des généraux (21-26 avril 1961) : Tentative de coup d’État par Challe, Jouhaud, Salan et Zeller ; échec grâce au discours de de Gaulle et à la défection des appelés. Cela radicalise l’OAS (créée en février 1961) et force la France à négocier pour éviter une guerre civile.
- Manifestations du 17 octobre 1961 : Répression sanglante à Paris (200-300 morts algériens) ; scandale international qui isole la France.
- Attentats OAS (1961-1962) : Plus de 2 000 morts, dont l’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle (août 1962, post-accords). Ces violences internes poussent à une résolution rapide.
- Massacres et enlèvements : Côté FLN, massacres de harkis dès mars 1962 ; côté français, bombardements et ratissages (comme à Philippeville en 1955).
Réunions et Phases des Négociations
Les négociations durent près d’un an, avec plusieurs phases et ruptures :
- Mai-juin 1961 (Évian I) : Première session officielle à Évian (20-28 mai, puis 7-13 juin). Délégation française : Louis Joxe, Robert Buron. GPRA : Belkacem Krim, Saad Dahlab. Discussions sur le cessez-le-feu et l’autodétermination. Rupture le 13 juin sur le Sahara.
- Juillet 1961 (Lugrin) : Reprise à Lugrin (20-28 juillet). Acceptation partielle du Sahara comme algérien, mais désaccords sur les garanties européennes. Rupture le 28 juillet ; FLN reprend les armes.
- Octobre 1961-février 1962 : Contacts secrets (Bâle, Neuchâtel, Rousset). Phase décisive aux Rousses (11-20 février 1962) : accords sur le Sahara (coopération économique française) et les bases militaires.
- Mars 1962 : Finalisation à Évian (7-18 mars). Signature le 18 mars : 111 articles couvrant le cessez-le-feu, l’indépendance, et la coopération.
Désaccords Principaux
- Sahara : La France veut le garder pour ses ressources pétrolières et bases nucléaires (Reggane). Le GPRA exige la souveraineté totale ; compromis : coopération française post-indépendance.
- Garanties pour les Européens : Pieds-noirs craignent l’exode ; accords prévoient droits civiques 3 ans, double nationalité optionnelle. Non respecté en pratique.
- Bases militaires : France garde Mers el-Kébir (15 ans, réduit à 5) et sites sahariens (5 ans).
- Harkis et supplétifs : FLN refuse leur protection explicite ; massacres suivent.
- Cessez-le-feu : OAS refuse, FLN viole par enlèvements.
Signature, Suites et Violations
- 18 mars 1962 : Signature ; cessez-le-feu le 19 mars à midi.
- Référendums : 8 avril (France : 90,7 % oui) ; 1er juillet (Algérie : 99,72 % oui).
- Indépendance : 3 juillet (reconnaissance française) ; 5 juillet (proclamation).
- Violations : OAS intensifie le terrorisme ; FLN enlève 3 000 Européens ; massacres de harkis (60 000-150 000 morts) ; exode de 900 000 pieds-noirs ; massacre d’Oran (5 juillet 1962). Les accords deviennent un « cadre historique » des relations franco-algériennes, marquées par des crises récurrentes (comme en 2024-2025).
En résumé, les accords d’Évian sont un compromis fragile, fruit de pressions internationales et d’une décolonisation inévitable, mais entaché de violences postérieures qui hantent encore les relations bilatérales.
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