Mohamed Bouras (1908-1941)
Le fondateur assassiné des Scouts musulmans algériens
Mohamed Bouras (en arabe : Ù…ØÙ…د بوراس), né février 1908 à Miliana (wilaya de Aïn Defla) et assassiné le 23 mai 1941 à l’âge de 33 ans, est le père fondateur des Scouts musulmans algériens (SMA) et l’une des figures les plus lumineuses du nationalisme algérien réformiste des années 1930. Instituteur, poète, militant de l’Association des oulémas musulmans algériens et chef scout visionnaire, il a incarné une voie originale : celle d’un islam éclairé, moderne et patriotique, au service de l’émancipation nationale.
Origines et formation
Né dans une famille modeste de la petite bourgeoisie rurale de Miliana, Mohamed Bouras perd son père très jeune. Élevé par sa mère, il montre très tôt des dispositions exceptionnelles pour les études.
- 1926 : Diplômé de l’École normale d’instituteurs de Bouzaréah (Alger), promotion « Cheikh Ben Badis ».
- 1927-1930 : Enseigne dans plusieurs villages du Dahra et de la Mitidja, où il constate la misère et l’illettrisme des enfants algériens.
C’est à cette époque qu’il rencontre Abdelhamid Ben Badis à Constantine (1930). Frappé par la personnalité du cheikh, il adhère immédiatement à l’Association des oulémas musulmans algériens et devient l’un de ses plus proches disciples.
Le projet scout : une révolution éducative et patriotique
En 1935, Mohamed Bouras constate que les Scouts de France refusent d’ouvrir des troupes exclusivement musulmanes. Avec l’accord de Ben Badis et de Tayeb el-Okbi, il décide de créer une organisation parallèle spécifiquement algérienne.
- 26 mai 1936 : Fondation officielle des Scouts musulmans algériens au lycée Ben Cheneb (Alger).
Il en devient le premier chef national (Akela général). - Devise : « Kun musta’iddan » (Sois prêt) – avec le triple sens religieux, patriotique et militaire.
- Programme : éducation physique, morale islamique, apprentissage de l’arabe, histoire nationale, camps dans les montagnes.
En trois ans (1936-1939), les SMA comptent plus de 5 000 membres dans 40 villes et villages, devenant la plus grande organisation de jeunesse algérienne.
Engagement politique
Bien que membre des Oulémas, Mohamed Bouras n’est pas un simple religieux. Il défend une ligne réformiste moderne :
- Refus de l’assimilation française
- Promotion de l’enseignement en arabe
- Émancipation de la femme (il autorise les premières troupes de guides musulmanes)
- Formation d’une jeunesse disciplinée et prête au sacrifice
Il collabore étroitement avec le PPA de Messali Hadj sans y adhérer formellement, créant ainsi un pont entre islamistes réformistes et nationalistes laïques.
L’assassinat (23 mai 1941)
En 1939, les autorités coloniales interdisent les SMA. Mohamed Bouras passe à la clandestinité et continue l’activité sous forme de groupes secrets.
Le 23 mai 1941, à l’âge de 33 ans, il est abattu à son domicile de Miliana par un commando de la police coloniale dirigé par le commissaire Luciani. L’opération est officiellement justifiée par « refus d’obtempérer », mais tous les témoignages concordent : il s’agit d’un assassinat politique ciblé pour briser le mouvement scout naissant.
Ses obsèques à Miliana réunissent plus de 30 000 personnes. L’émotion est immense dans tout le pays.
Héritage
- Mohamed Bouras est considéré comme le premier martyr des Scouts musulmans algériens.
- Son assassinat radicalise des milliers de jeunes scouts qui rejoindront ensuite le PPA, l’OS puis le FLN.
- Parmi ses disciples directs :
- Mohamed Belouizdad (successeur à la tête des SMA clandestins)
- Larbi Demagh Latrous
- Zohra Drif (première cheftaine des guides musulmanes)
- Des dizaines de futurs chefs de wilaya
Témoignages historiques
- Abdelhamid Ben Badis (dans Al-Chihab, juin 1941) :
« Mohamed Bouras est mort en martyr de l’éducation et de la patrie. Son sang fera germer mille scouts pour l’Algérie libre. » - Mohammed Harbi :
« Sans Mohamed Bouras, les SMA n’auraient jamais existé. C’est lui qui a donné au scoutisme algérien sa dimension révolutionnaire. » - Larbi Ben M’hidi (témoignage recueilli en 1956) :
« Nous avons tous été formés, directement ou indirectement, par cheikh Bouras. Il est le père spirituel de la génération de 1954. »
Postérité
- Le plus grand centre scout d’Alger porte son nom (Centre Mohamed Bouras – Hydra).
- Chaque année, le 23 mai est célébré comme « Journée du martyr scout » par les anciens et leurs descendants.
- Son portrait figure dans tous les locaux scouts historiques et dans de nombreuses écoles algériennes.
À seulement 33 ans, Mohamed Bouras a réussi l’exploit de créer, en pleine période coloniale, la première grande organisation de jeunesse algérienne autonome, qui deviendra l’école de formation de toute une génération révolutionnaire. Son assassinat, loin de briser le mouvement, l’a au contraire immortalisé.
Laisser un commentaire