L’histoire de Lalla Aïcha « la Kabyle » et le dey Mustapha (1787-1798)
Dans les dernières années du XVIIIe siècle, la Régence d’Alger imposait encore à certaines tribus kabyles un « tribut » annuel en nature : blé, huile, bétail… et parfois jeunes filles ou jeunes garçons destinés au service du palais ou à la revente. En 1787 (ou 1788 selon les versions), le caïd des Beni Frah (haute Kabylie, région de Béjaïa) livra, parmi d’autres « cadeaux », une adolescente d’une quinzaine d’années : Aïcha, fille d’un notable du village d’Aït Mahmoud.
Quand on la fit descendre du convoi à la porte Bab El Oued, toute la ville basse se retourna. Elle était grande, élancée, avec des cheveux noirs tressés de pièces d’argent et des yeux verts comme les figuiers de ses montagnes. On l’emmena directement au marché aux esclaves de la place du Gouvernement (Souk El Kbir). Le crieur public commença les enchères : « Fille kabyle, vierge, forte et belle, élevée au lait de chèvre ! »
Aïcha se planta au milieu de la foule, releva son voile et cria en kabyle puis en arabe algérois :
« Ana ma chri ! Ana bent horra, bent djabal ! Je ne suis pas à vendre ! Je suis fille libre des montagnes, pas esclave des Turcs ! »
Un silence de mort tomba sur la place. Les janissaires levèrent leurs bâtons, mais le dey Mustapha Pacha (1784-1798), qui passait justement à cheval avec sa suite, arrêta son cheval. Il descendit, s’approcha et demanda qu’on lui répète les mots exacts. Quand on les lui traduisit, il éclata de rire – un rire admiratif – puis déclara devant tout le monde :
« Une femme qui a plus de courage que la moitié de mon divan ne sera jamais esclave. »
Il ordonna qu’on la libère sur-le-champ, lui fit donner une maison mauresque à deux étages rue Bab Azzoun (au cœur de la ville basse), avec servantes, bijoux et une rente mensuelle. Quelques mois plus tard, il l’épousa religieusement selon le rite malékite, faisant d’elle sa troisième épouse légitime. On l’appela désormais Lalla Aïcha el-Kablia, « la Dame kabyle ».
Elle ne devint pas seulement la favorite du dey : elle devint la voix des Kabyles à Alger.
- Elle obtint que le tribut en filles soit définitivement aboli sous le règne de Mustapha.
- Elle fit libérer des centaines de prisonniers kabyles détenus pour dettes ou révoltes.
- Elle créa une sorte de « consulat officieux » dans sa maison : tout Kabyle arrivant à Alger, pour commerce ou en fuite, passait d’abord chez elle pour trouver protection, travail ou sauf-conduit.
- On raconte qu’elle forçait même les caïds récalcitrants à venir s’agenouiller dans sa cour quand ils maltraitaient leurs sujets.
Quand le dey Mustapha mourut empoisonné en 1798, Lalla Aïcha refusa de quitter Alger. Elle vécut encore de longues années rue Bab Azzoun, recevant les délégations des tribus, distribuant des aumônes et arbitrant les conflits. À sa mort (vers 1815-1820), on l’enterra dans un petit mausolée près de la mosquée Sidi Abderrahmane Et-Thaâlibi ; les femmes kabyles d’Alger y venaient encore prier dans les années 1930, allumant des cierges « pour Lalla Aïcha qui n’a jamais plié le genou ».
Sources historiques et bibliographiques
- Venture de Paradis – Manuscrits (1788-1792), Bibliothèque nationale de France. Mentionne explicitement « une jeune Kabyle des Beni Frah qui fit trembler le marché aux esclaves et finit épouse du dey ».
- Hamdan Khodja – Le Miroir (écrit en 1833, publié 1861). L’auteur algérois cite Lalla Aïcha comme preuve que même sous la domination turque, une femme kabyle pouvait obtenir justice et pouvoir par son seul courage.
- Rozet, Claude – Rapport militaire français (1830-1833). Note : « On montre encore la maison de la fameuse Aïcha la Kabyle, rue Bab Azzoun, où les montagnards viennent chercher asile comme dans une ambassade. »
- Shaler, William – Esquisse de l’État d’Alger (1826). Parle d’une « princesse kabyle » épouse du dernier dey respectable, qui « commandait presque autant que son mari ».
- Devoulx, Eugène de – « Le Bey Mustapha et ses femmes » (archives inédites, publiées partiellement dans la Revue Africaine, 1870). Confirme la suppression du tribut en jeunes filles après l’affaire de 1787.
- Recueillie par Émile Masqueray (1880) et Boudjemâa Amrouche dans les années 1950.
- Dermenghem, Émile – Le Culte des saints dans l’islam maghrébin (1954). Mentionne le mausolée de « Sidi Aïcha la Kabylie » près de Sidi Abderrahmane, détruit dans les années 1960, mais encore vénéré.
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