L’Ogre, le Hérisson et le Miel Magique

« Amachahou rebbi ats iselhou,
Ats ighzif anechth ousarou… »

Dans un village niché au cœur des montagnes du Djurdjura, au creux de la Kabylie, vivait un petit garçon nommé Lounis. Il avait l’esprit vif mais le corps lourd – malin comme le renard, mais paresseux comme la pierre du chemin. Sa grand-mère, Tayda, gardienne des traditions et du foyer, lui confiait chaque matin une tâche sacrée : « Va cueillir le miel sauvage dans la ruche du grand chêne. Mais souviens-toi, ô Mazigh, ô mon cœur, n’en mange pas une seule larme avant le repas du soir. Le miel de l’aube est pour la famille. »

Mazigh promettait… mais le chemin du retour était long, et la tentation du miel de chêne était trop forte. Il plongeait son doigt, puis sa main, puis sa bouche, dans le pot. Un jour, il fut trop gourmand. Il rentra les mains vides, l’estomac noué, la bouche pleine d’un mensonge creux : « Le vent de l’oued s’est levé, Tayda ! Il a emporté le miel et la jarre ! »

Tayda n’était pas née d’hier. Elle savait. Elle prit le pot vide sur la table en bois de cèdre et, le regard doux mais la voix tranchante comme un couteau neuf, elle annonça la sentence : « Mazigh, mon petit voleur de miel. Si tu ne remplis pas cette jarre avant le chant du coq, j’appellerai le Hérisson pour te donner une leçon ! »

Mazigh, toujours désinvolte, haussa les épaules : « Le Hérisson ? Il est trop petit pour me faire peur, Tayda ! »

Tayda frappa trois fois le sol pour sceller son appel, déclenchant la loi de la Cause et de l’Effet. « Hérisson ! Toi qui es sous le figuier ! Viens vite piquer Mazigh ! »

Le Hérisson, roulé en boule, répondit d’une voix piquante : « Non ! Lounis est mon ami. Il m’a donné une figue hier soir. Je ne le piquerai pas ! »

Tayda insista : « Feu du foyer ! Toi qui danses sans fin ! Brûle ce Hérisson ingrat ! »

Le Feu, qui crépitait dans le kanoun, répondit calmement : « Non ! Le Hérisson me tient compagnie. Il m’apporte de la chaleur en hiver quand j’ai sommeil. Je ne le brûlerai pas ! »

Tayda s’énerva : « Eau de la source ! Toi qui coules dans la cruche ! Éteins ce Feu rebelle ! »

L’Eau clapota joyeusement : « Non ! Le Feu me fait chanter quand je bouillonne sur la braise. Je ne l’éteindrai pas ! »

Tayda menaça : « Chèvre ! Toi qui es gourmande ! Bois cette Eau désobéissante ! »

La Chèvre, attachée à son piquet, bêla lentement : « Non… Mon ventre est plein de la rosée fraîche du matin. Je ne boirai pas ton eau ! »

Tayda devint plus sombre : « Couteau de boucher ! Toi qui tranches net ! Égorge cette Chèvre têtue ! »

Le Couteau, posé sur la planche, scintilla : « Non ! Je sers à la cuisine et au travail de la terre. Je coupe les herbes, pas la bique qui nous donne le lait. Je ne l’égorgerai pas ! »

Tayda, à bout, vit alors passer au loin une ombre immense et velue : l’Ogre, créature des contes kabyles, toujours affamé d’une chair, d’un métal ou d’une vengeance. « Ogre ! Toi qui dévores tout ! Mange ce Couteau insolent ! »

L’Ogre, tapi derrière un rocher, rugit de plaisir : « GRRRR ! Avec plaisir, vieille femme ! Un Couteau croquant ! »

L’Ogre bondit pour dévorer le Couteau ! Le Couteau, paniqué, réalisa que la mort était proche et se mit à trancher ! Il trancha la corde qui retenait la Chèvre ! La Chèvre, libérée, prit peur et courut vers la jarre pour boire l’Eau ! L’Eau fut bue, le Feu dans le kanoun se sentit menacé, sa rage s’accrut et il crépita ! Le Feu, désormais assez fort, s’élança vers le Hérisson ! Le Hérisson, effrayé par la flamme, se roula en boule… Et PIQUA Lounis au derrière !

AÏE !

Mazigh hurla un cri perçant qui résonna dans les montagnes, bondit, et comprit la leçon du Miel Magique. Il saisit le pot vide et fila comme l’éclair vers le grand chêne. Il grimpa, récolta le miel, et revint essoufflé, le pot plein à ras bord, le déposant devant Tayda : « Le miel est là, Tayda ! Et je jure de ne plus jamais toucher au pot ! »

Tayda sourit, la chaîne était rompue, l’ordre rétabli. L’Ogre grogna, s’éloignant, déçu. Le Hérisson se cacha à nouveau sous le figuier. Et Mazigh ? Il ne toucha plus jamais au miel avant le dîner… enfin, presque. Car la gourmandise est une maladie longue à soigner, même par une pique de hérisson.

« Our kefount eth’houdjay i nou pour kefoun ird’en tsemz’ine.
As m-elâid’ ametch ak’soum ts h’em’zine ama ng’a thiouanz’iz’ine. »

Sources :

  • Aarne, Antti, Thompson, Stith, & Uther, Hans-Jörg. The Types of International Folktales: A Classification and Bibliography (ATU Index 2004). Le motif de la chaîne d’éléments domestiques désobéissants est classé sous ATU 2030 (« The Old Woman and the Pig » / La chaîne d’éléments désobéissants), qui est l’archétype structurel de votre histoire.
  • Genevois, Henri. Contes de Kabylie (Recueil). Le père Genevois a collecté de très nombreuses versions de ces contes dans les années 1940-1960. Les contes à formule y sont abondamment répertoriés.
  • Hadjou, Ammar. Contes et Légendes de Kabylie. Ces recueils confirment l’existence locale de ce motif narratif avec des variantes comme le Hérisson, le Chien, ou le Chat.

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