Vrirouche
(Conte kabyle )
Il รฉtait une fois, dans un petit village perchรฉ sur les flancs verdoyants de la Kabylie, un garรงon nommรฉ Vrirouche. Son seul devoir ? Garder la chรจvre blanche, sa meilleure amie, tรชtue comme une mule et douce comme le lait quโelle donnait. Chaque matin, il la menait paรฎtre sur les pentes fleuries ; chaque soir, elle rentrait avec lui, clochette au cou, comme une petite reine.

Mais un jour, le ciel sโassombrit. Un loup gris, sorti des fourrรฉs comme une ombre vivante, bondit sur la chรจvre. Un cri, un รฉclair de crocsโฆ et plus rien. Vrirouche revint seul, les mains vides, les yeux pleins de larmes. Il sโassit sur le seuil de la maison, muet, le cลur en miettes.
Le soir venu, la table รฉtait dressรฉe :
- Ragoรปt fumant aux olives et aux herbes sauvages,
- Pain chaud tout juste sorti du kanoun,
- Bol de Briroucheโฆ vide.
Il ne toucha ร rien. Sa mรจre soupira. Son pรจre, dโabord doux, puis agacรฉ, tapa du poing :
ยซ Vrirouche ! Mange ! Si tu ne manges pas, je vais appeler le bรขton pour te corriger ! ยป
Vrirouche secoua la tรชte, les lรจvres serrรฉes. Le pรจre, rouge de colรจre, cria :
ยซ Bรขton ! Viens frapper Brirouche ! ยป
Mais le bรขton, posรฉ dans le coin sombre, rรฉpondit dโune voix rauque :
ยซ Non ! Il pleure sa chรจvre. Il a le droit de bouder. ยป
Le pรจre รฉcarquilla les yeux. Le bรขton parlait ?! Furieux, il hurla :
ยซ Feu ! Brรปle ce bรขton insolent ! ยป
Le feu, qui crรฉpitait doucement dans le foyer, rรฉpondit calmement :
ยซ Non ! Le bรขton a raison. La peine dโun enfant, รงa se respecte. ยป
Le pรจre devint violet. Il attrapa le seau dโeau prรจs de la porte :
ยซ Eau ! รteins ce feu rebelle ! ยป
Lโeau clapota dans le seau et rรฉpondit avec un glouglou moqueur :
ยซ Non ! Le feu a le droit de penser. Je ne bouge pas. ยป
Le pรจre, ร bout, pointa du doigt lโรฉtable :
ยซ Bลuf ! Bois cette eau dรฉsobรฉissante ! ยป
Le bลuf, dans lโombre, mugit lentement :
ยซ Nonโฆ Jโai dรฉjร bu ce matin. ยป
Le pรจre tapa du pied :
ยซ Couteau ! รgorge ce bลuf paresseux ! ยป
Le couteau, posรฉ sur la table, scintilla et rรฉpondit froidement :
ยซ Non ! Je coupe le pain, pas les bรชtes qui rรฉflรฉchissent. ยป
Le pรจre, รฉpuisรฉ, chercha une derniรจre idรฉe. Il vit le chat roux qui dormait sur le rebord de la fenรชtre. Un sourire malin รฉclaira son visage :
ยซ Chat ! Veux-tu manger une souris ? On dit quโelles grignotent le pain des honnรชtes gensโฆ ยป
Le chat ouvrit un ลil dorรฉ, se leva, sโรฉtiraโฆ Et rรฉpondit avec un ronronnement gourmand :
ยซ Miaou ! Volontiers ! ยป
Le pรจre รฉclata de rire : ยซ HA ! HA ! HA ! Enfin quelquโun dโobรฉissant ! ยป
Et alorsโฆ la chaรฎne se mit ร trembler.
La Grande Rรฉbellion ร lโEnvers !
Le chat bondit aprรจs la souris ! La souris, terrifiรฉe, fila ronger la corde du bลuf ! Le bลuf, libรฉrรฉ, se rua sur le seau dโeau et but tout ! Lโeau disparue, le feu rugit de joie et crรฉpita ! Le feu sโรฉlanรงa sur le bรขton ! Le bรขton, paniquรฉ, sauta en lโairโฆ Et frappa Vrirouche sur lโรฉpaule !
CLAC !
Vrirouche sursauta, les yeux ronds. Il attrapa sa cuillรจre, la plongea dans le ragoรปtโฆ Et mangea. Mangea. Mangea. Sans un mot. Avec une petite larme qui coulait encoreโฆ Pour sa chรจvre.
Le pรจre, essoufflรฉ, sโassit. La mรจre sourit. Le chat ronronnait. Et dans la maison, lโordre รฉtait revenu.