Chérif Kheddam

Chérif Kheddam

Chérif Kheddam, le maestro qui a modernisé la chanson kabyle

Paris, le 28 janvier 2026 – Plus de quatorze ans après sa disparition, le nom de Chérif Kheddam (Crif Xeddam en kabyle, ⵛⵔⵉⴼ ⵅⴻⴷⴷⴰⵎ en tifinagh) reste synonyme de renouveau musical en Kabylie et au-delà. Né le 1er janvier 1927 à Aït Bou Messaoud, dans la commune d’Imsouhal (wilaya de Tizi Ouzou, Haute Kabylie), ce chanteur, compositeur, parolier et poète kabyle s’est éteint le 23 janvier 2012 à Paris, à l’âge de 85 ans, des suites d’une longue maladie. Il laisse derrière lui un répertoire intemporel qui continue d’inspirer les générations actuelles.

Issu d’une modeste famille paysanne affiliée à la confrérie rahmaniya, Chérif Kheddam est l’aîné de cinq enfants. Son père, homme pieux et respecté dans le village, l’oriente très tôt vers une éducation religieuse. À 9 ans, il intègre la zaouïa de Boudjellil, près de Tazmalt, pour une formation coranique. Mais à 15 ans, en 1942, la nécessité économique le pousse à quitter la Kabylie pour Alger, où il travaille comme ouvrier dans une fonderie à Oued Smar. En 1947, à 20 ans, il émigre en France métropolitaine, s’installant d’abord à Saint-Denis puis à Épinay-sur-Seine. Là, il enchaîne les métiers pénibles : fonderie jusqu’en 1952, puis peinture en bâtiment jusqu’en 1961.

C’est dans ce contexte d’exil que naît sa vocation artistique. Autodidacte passionné, il suit des cours de solfège et d’harmonie auprès de professeurs privés, dont le Tunisien Mohamed Djamoussi. Il s’imprègne de la musique classique occidentale, des chansons arabes diffusées dans les films égyptiens et des répertoires maghrébins. Ces influences fusionnent avec la tradition kabyle pour donner naissance à un style novateur.

Sa carrière décolle en 1955 avec sa première chanson notable, Yellis n tmurt-iw (« Fille de mon pays »). En 1956-1958, il signe un contrat avec Pathé Marconi, marquant son entrée professionnelle. Les années 1950-1960 voient éclore ses plus grands succès : Nadia, Vgayeth Thelha (« La belle Béjaïa »), A Lemri (« Ô miroir »), Lekhial im, εich ussanik… Il révolutionne la chanson kabyle en introduisant des harmonies occidentales, des arrangements orchestraux et une mélodie plus développée, tout en s’éloignant du seul assefrou (poème traditionnel) dominant chez ses prédécesseurs comme Slimane Azem.

Ses textes abordent l’amour, l’exil, la nostalgie de la Kabylie, mais aussi la glorification de la femme kabyle – qu’il défend comme égale et digne – le patriotisme algérien (Tsghenigh thamourth-iw – « Je chante mon pays » ; Ldzayer atsahloudd – « Algérie, tu t’en sortiras ») et une critique sociale subtile. Sa collaboration avec la chanteuse Nouara (Zahia Hamizi) reste légendaire : il compose pour elle de nombreux titres, formant un duo artistique harmonieux souvent cité comme un modèle unique dans la chanson kabyle.

Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, Chérif Kheddam rentre au pays en 1963. Il intègre la Chaîne 2 de la Radio nationale (espace d’expression amazighe) et anime pendant des années l’émission Ighennayen Uzekka (« Les chanteurs de demain »), qui révèle de nombreux talents, dont Malika Domrane. Il contribue aussi à créer des chorales dans plusieurs lycées kabyles (Fadhma N’soumer, Amirouche, El Khensa). Il prend sa retraite administrative en 1988.

Engagé dans le mouvement national durant la guerre d’indépendance, il politise subtilement ses textes dans les années 1970, notamment avec Avrid iggunin idul (« Le chemin du devoir »). Il s’oppose aux archaïsmes sociaux et défend les droits des femmes. Des intellectuels comme Tassadit Yacine (Cherif Kheddam ou l’amour de l’art, 1995) ou Saïd Sadi le décrivent comme un intellectuel de la culture orale, conciliant tradition et modernité.

Précurseur de la « chanson kabyle universelle », il influence des artistes majeurs comme Idir, Lounis Aït Menguellet ou Malika Domrane. En 1995, la maladie le ramène en France pour des soins. Il s’éteint le 23 janvier 2012 à Paris ; son corps est rapatrié et inhumé en Kabylie le 26 janvier.

Son héritage reste vivant : rééditions de disques, concerts hommage, diffusions régulières à la radio. En 2021 et 2022, à l’occasion des 9e et 10e anniversaires de sa mort, des hommages ont été rendus, et son œuvre continue d’être célébrée comme un pont entre tradition berbère et modernité, un rempart contre l’oubli culturel. Chérif Kheddam n’est pas seulement un chanteur : il est le symbole d’une Kabylie ouverte, fière et créative.

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