Tahar Ibtatene, « Tintin »
Tahar Ibtatene, alias « Tintin » : un destin doublement héroïque entre Résistance française et Révolution algérienne
Dans les recoins souvent méconnus de l’histoire du XXe siècle, certains parcours illuminent les contradictions et les engagements d’une époque tourmentée. Tahar Ibtatene, plus connu sous le nom de code « Tintin », en est l’illustration parfaite. Né le 27 février 1909 à Aïn El Hammam (ex-Michelet), en Haute Kabylie algérienne, et décédé en février 2000 à Paris, cet homme discret a traversé deux combats majeurs : la Résistance contre l’occupation nazie (1940-1945) et la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962). Son itinéraire exceptionnel est aujourd’hui mis en lumière par la deuxième édition enrichie du livre Tahar Ibtatene, dit Tintin. Héros de la Résistance (1940-1945) et de la Guerre d’Algérie (1954-1962), signé Lyazid Benhami et paru chez L’Harmattan le 18 décembre 2025.
Une enfance kabyle rude, une arrivée précoce à Paris
Issu d’une Kabylie montagneuse marquée par la pauvreté coloniale, Tahar Ibtatene quitte l’Algérie à 15 ans en 1924 pour s’installer à Paris. Il y affronte la crise économique des années 1920, le racisme des années 1930 et les défis quotidiens de l’immigration maghrébine. Formé initialement par les Pères Blancs en Kabylie, il obtient son certificat d’études primaires à Saint-Ouen. Ces années forgent un jeune homme déterminé, éduqué et animé d’un patriotisme profond, prêt à s’engager pour des idéaux plus grands que sa propre survie.
Lyazid Benhami, auteur du livre et proche de Ibtatene – qu’il considérait comme un « oncle » ou un « fils » –, s’appuie sur les archives personnelles confiées par le principal intéressé. Cadre au ministère de la Culture, président du Groupe de Réflexion sur l’Algérie (GRAL) et vice-président de l’Association des Amitiés Franco-Chinoises, Benhami a voulu sortir de l’oubli ce « combattant de l’ombre » dont la vie fut « jonchée d’aventures périlleuses mêlées à l’Histoire contemporaine ».
Agent secret gaulliste : « Tintin » contre les nazis
Dès la défaite française de 1940, Ibtatene refuse la capitulation et rejoint les services secrets de la France libre. Intégré au Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA), ancêtre de la DST et bras armé du général de Gaulle, il devient un agent permanent sous le pseudonyme « Tintin » – sans doute en référence à son audace et sa vivacité.
Ses missions sont audacieuses : récupération de documents stratégiques (correspondances entre généraux allemands et Pierre Laval, archives du Parti Populaire Français de Jacques Doriot), chef des équipes de protection du réseau Marco Polo (actif à Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille et Toulouse), récupération des plans des V1 et V2 (armes secrètes d’Hitler), tentative d’assassinat contre le docteur Friedrich (Fred Dambmann), bras droit de Himmler pour la propagande nazie en France. Il affronte aussi Henri Lafont, chef de la Gestapo française, et sa milice collaborationniste.
Durant la Libération de Paris (août 1944), il capture deux camions d’armes allemands avant l’insurrection du 19 août, armant le 9e Bataillon. Envoyé ensuite à Strasbourg en décembre 1944 comme major à la Direction Générale des Études et Recherches (DGER), il participe à la libération de la ville. Décoré de la Croix de Guerre 1939-1945 (deux citations), de la Médaille du Résistant volontaire et de la Médaille du Combattant, ses actes sont motivés par un « grand sentiment patriotique », selon Benhami.
De la France libre au FLN : un choix sans ambiguïté
En 1954, avec le déclenchement de la guerre d’Algérie, Ibtatene, alors âgé de 45 ans, choisit sans hésiter son camp : membre du FLN historique, il intègre la Fédération de France du FLN. Collecteur de fonds, juge FLN, organisateur d’actions, acheteur d’armes en France et à l’étranger, il devient un stratège pragmatique et humaniste. Il s’oppose à d’anciens camarades comme Roger Wybot (fondateur de la DST) et échappe à plusieurs attentats, dont une bombe du MNA en avril 1961 dans son commerce du 84 boulevard de la Chapelle à Paris.
Condamné en 1959 pour « atteinte à la sûreté extérieure de l’État » sous Maurice Papon, il est acquitté par la suite. Lien précieux entre gaullistes et FLN, il facilite le dialogue pour une issue politique, soutenant notamment Joël Le Tac au référendum sur l’autodétermination. Convaincu que seul le retour de De Gaulle en 1958 pouvait permettre un « dénouement honorable », il conjugue son militantisme FLN avec un espoir en l’ancien chef de la Résistance. Après l’indépendance, il se rapproche des démocrates algériens et est reconnu en 1968 comme membre de l’Office de Coordination Nationale pour les Affaires Algériennes (OCFLN).
Un legs précieux pour les mémoires croisées
Préfacé par Nils Andersson et postfacé par Martin Evans (historien de la guerre d’Algérie), l’ouvrage de Benhami repose sur des archives inédites et des témoignages. Il met en évidence la continuité d’un engagement pour la liberté et la justice, transcendant les frontières. « Courage et sang-froid caractérisent ce combattant de l’ombre », écrit l’auteur, saluant un homme qui a résisté aux oppresseurs « quel que soit le drapeau ».
À une époque où les mémoires coloniales et de la Seconde Guerre mondiale font toujours débat, l’histoire de Tahar Ibtatene rappelle que certains héros incarnent les transitions idéologiques du siècle : de l’antifascisme à la décolonisation. Son héritage ? Une Algérie indépendante et une France libérée, construites dans le secret, le sacrifice et un amour partagé pour ses deux patries.
