Cheikh Mohand ou Lhocine

Cheikh Mohand ou Lhocine : le sage kabyle qui a marié foi et traditions ancestrales

Dans les montagnes de Haute Kabylie, au cœur du village de Taka (commune d’Aït Yahia, près d’Aïn El Hammam, wilaya de Tizi Ouzou), naît en 1836 un homme destiné à marquer durablement la mémoire collective berbère. Cheikh Mohand ou Lhocine – Muḥend U Lḥusin en kabyle, ⵎⵓⵃⵏⴷ ⵓ ⵍⵃⵓⵙⵉⵏ en tifinagh – s’éteint en 1901 dans le même village qui l’a vu grandir. Poète, maître soufi, penseur et figure spirituelle, il incarne ce que l’on appelle aujourd’hui l’« Islam kabyle » : une foi profonde, tolérante, intimement liée aux valeurs ancestrales amazighes, loin de tout rigorisme importé.

Issu d’une prestigieuse lignée de marabouts (chorfa ou imrabden), les Aït Ahmed (ou Aït Sidi Ahmed) de la tribu des Aït Yahia, sa famille, originaire du village d’Ouerdja (commune d’Abi Youcef), migre à Taka où il grandit (Selon d’autres versions, leurs origines de beni Wertilan, wilaya de sétif). Cousin éloigné de la célèbre résistante Lalla Fatma N’Soumer, il reçoit une formation classique dans les sciences religieuses et intègre la tariqa Rahmaniyya, confrérie soufie très influente en Kabylie à l’époque. Son maître spirituel, Cheikh Mohand Ouali de Takaba, et son rôle de mokaddem (représentant local) lui valent rapidement le titre honorifique d’amusnaw – sage, homme de savoir –, signe d’une autorité morale et intellectuelle incontestée.

La vie de Cheikh Mohand se déroule sous le signe de la colonisation française, qui frappe durement la Kabylie dès les années 1850. En 1871, il assiste – et participe indirectement – à l’insurrection kabyle menée par Cheikh Aheddad, chef de la Rahmaniyya. Si sa confrérie joue un rôle moteur dans la révolte, Cheikh Mohand privilégie l’approche spirituelle et morale plutôt que l’engagement armé direct. Après la répression brutale qui s’ensuit, il se consacre à la préservation de l’identité kabyle menacée par l’assimilation coloniale.

Poète prolifique en langue kabyle, il compose des isefra (poèmes) transmis oralement, empreints de sagesse, de spiritualité et de leçons de vie. Contrairement à son contemporain Si Mohand Ou M’hand, poète errant au verbe plus lyrique et rebelle, la poésie de Cheikh Mohand reste profondément religieuse : elle célèbre la piété, la tolérance, dénonce les vices humains et défend la primauté des coutumes kabyles sur un dogmatisme rigide. Il prône un islam humaniste, adapté au contexte berbère, qui influence encore la pensée kabyle contemporaine.

Ses vers, menacés de disparition, sont collectés et publiés par plusieurs auteurs : Amar n-Saïd Boulifa dès 1904, Mouloud Feraoun en 1960, puis surtout Mouloud Mammeri dans l’ouvrage de référence Yenna-yas Ccix Muhend (« Cheikh Mohand a dit », 1989, posthume), où il traduit et analyse longuement l’œuvre. D’autres travaux suivent : Mohand Ouramdane Larab (1997), Mohamed Ghobrini, Abdennour Abdesselam, Boualem Rabia, Hamid Mezaoui, Hamza Benaissa… La rencontre légendaire entre Cheikh Mohand et Si Mohand Ou M’hand – une joute poétique où le premier prédit l’exil au second – reste un épisode emblématique de la tradition orale kabyle, immortalisé dans les récits et même dans des romans comme ceux de Mohamed Ghobrini.

Considéré comme un saint (wali) kabyle, Cheikh Mohand ou Lhocine dépasse largement les frontières de sa région. Il symbolise la résilience culturelle amazighe face à la colonisation et à l’uniformisation. Son legs spirituel et poétique continue d’inspirer chanteurs (comme Lounis Aït Menguellet), écrivains et militants berbères. De nombreux colloques, thèses et ouvrages lui sont consacrés, soulignant son rôle dans la renaissance de la pensée kabyle.

En somme, Cheikh Mohand ou Lhocine représente l’alliance harmonieuse entre foi profonde, sagesse traditionnelle et résistance culturelle. Plus d’un siècle après sa mort, ses vers résonnent toujours comme une boussole morale dans une Kabylie en perpétuelle quête d’identité.