Les crans des résistants Algériens dans le musée Français à ce jour

Les restes humains algériens conservés au Muséum national d’histoire naturelle : histoire, controverses et restitutions partielles (XIXe–XXIe siècles)

La présence, au sein des collections anthropologiques du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) à Paris, de crânes et de restes humains prélevés sur des individus algériens au cours de la conquête coloniale française (1830–1870) constitue l’un des cas les plus emblématiques des débats contemporains sur la restitution de restes humains « sensibles » issus de contextes coloniaux. Ces objets, souvent acquis dans des circonstances violentes (décapitations post mortem pour trophées militaires ou études anthropologiques racistes), ont été intégrés aux collections publiques françaises au XIXe siècle et conservés jusqu’à une période récente. Leur découverte dans les réserves du Musée de l’Homme en 2011 par l’historien algérien Ali Farid Belkadi a relancé une demande de rapatriement portée par des intellectuels, historiens et autorités algériennes, comparée à des précédents comme la restitution des têtes maories à la Nouvelle-Zélande (2012) ou des restes du chef kanak Ataï (2014).

Ce dossier illustre les tensions entre patrimoine scientifique colonial, éthique muséale contemporaine, souveraineté nationale et reconnaissance des violences historiques. Il s’inscrit dans un cadre plus large de négociations mémorielles franco-algériennes, marqué par la Commission mixte d’historiens « Histoire et Mémoire » instituée en 2022.

la conquête de l’Algérie et les pratiques de collecte de restes humains

La conquête française de l’Algérie (1830–1871) s’est accompagnée de violences extrêmes, notamment lors de la répression des soulèvements locaux. Parmi les épisodes les plus marquants figure le siège et la destruction de l’oasis de Zaâtcha (Sud-Constantinois), du 17 juillet au 26 novembre 1849. Après la capitulation d’Abd el-Kader en 1847, les autorités coloniales sous-estimèrent la persistance de la résistance dans l’Est. Le cheikh Bouziane (Bû Ziyân), exploitant le mécontentement fiscal et la brutalité de l’occupation, organisa une révolte qui transforma l’oasis en place forte.

Le siège mobilisa des forces importantes : initialement repoussées, les troupes françaises reçurent des renforts commandés par le général Émile Herbillon et le colonel François Canrobert, totalisant plus de 5 000 hommes. L’assaut final du 26 novembre 1849 fut marqué par une destruction systématique de l’oasis, des massacres de civils (femmes, enfants, vieillards inclus) et de lourdes pertes côté français dues aux combats et au choléra. Des témoignages contemporains français, tels ceux de l’officier Charles Bourseul ou du journaliste Louis de Baudicour, décrivent des atrocités : exécutions sommaires, mutilations et destructions indiscriminées. Les estimations les plus prudentes font état d’au moins 800 victimes algériennes ce jour-là.

Capturé vivant, le cheikh Bouziane fut exécuté par fusillade avec son fils adolescent et son conseiller Si Moussa. Leurs têtes, décapitées post mortem, furent exposées publiquement à Biskra avant d’être envoyées en France. D’autres crânes de combattants suivirent un trajet similaire : collectés par des militaires ou médecins, ils furent transférés à la Société d’anthropologie de Paris puis au MNHN (principalement dans les années 1870–1880), où ils servirent à des études anthropométriques dans le cadre de l’anthropologie physique raciale de l’époque.

Les revendications de restitution et le processus diplomatique (2011–2020)

Dès 2011, Ali Farid Belkadi lança une pétition pour le rapatriement de ces restes. En 2016, une tribune collective publiée dans Le Monde (signée notamment par Benjamin Stora, Mohammed Harbi, Raphaëlle Branche et Gilbert Meynier) et un communiqué de la Ligue des droits de l’Homme réclamèrent une sépulture digne, sans invoquer de « repentance » mais en soulignant le déni historique. En 2017–2018, le président Emmanuel Macron s’engagea publiquement à restituer ces crânes lors de visites en Algérie.

Une commission mixte franco-algérienne d’experts, créée en 2017–2018, identifia des restes éligibles. Le 3 juillet 2020, à l’occasion du 58e anniversaire de l’indépendance algérienne, 24 crânes (dont ceux attribués au cheikh Bouziane et à Chérif Boubaghla) furent transférés à Alger par avion militaire et inhumés au cimetière d’El-Alia. Ce geste diplomatique fut présenté comme un pas vers la réconciliation mémorielle.

Controverses et état des lieux récent (2020–2026)

Des enquêtes journalistiques (notamment The New York Times et Le Monde en 2022) ont révélé des incertitudes : sur les 24 crânes transférés, seuls six étaient clairement identifiés comme appartenant à des résistants ; d’autres étaient d’origine incertaine, voire issus de supplétifs algériens au service français ou de détenus non combattants. Le transfert prit la forme d’un « dépôt » temporaire (propriété française conservée) plutôt que d’une restitution définitive, en l’absence d’une loi-cadre sur les restes humains sensibles (une proposition de loi adoptée en 2023 exclut explicitement ces cas).

En 2025, le dépôt des 24 crânes arrive à échéance (juillet 2025), suscitant des discussions sur un renouvellement ou une conversion en restitution définitive. La Commission mixte « Histoire et Mémoire » (réunie en mai 2024 à Alger) a examiné de nouvelles listes de biens culturels à restituer, sans avancée publique spécifique sur les restes humains restants (sur environ 536 crânes algériens recensés au MNHN en 2018). Des analyses ADN et des projets de loi-cadre sur les restitutions de biens acquis abusivement sont évoqués pour 2025–2026, mais le dossier reste en suspens.

Conclusion

Le cas des crânes algériens au MNHN illustre les défis posés par l’héritage colonial dans les musées européens : confrontation entre légitimité scientifique historique et impératifs éthiques contemporains (dignité des défunts, reconnaissance des violences). Au-delà des aspects diplomatiques, il interroge la construction d’une mémoire partagée franco-algérienne, équilibrée entre reconnaissance des faits et évitement des instrumentalisations politiques. Les restitutions partielles de 2020 marquent un progrès, mais l’absence de résolution complète souligne la nécessité d’un cadre juridique clair et d’une coopération scientifique transparente pour clore ce chapitre douloureux de l’histoire commune.

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