Tiwizi

Tiwizi : De la Kabylie ancestrale à la diaspora mondiale, une solidarité qui se réinvente

Au cœur des villages perchés du Djurdjura, des pentes verdoyantes de Grande Kabylie ou des oliveraies millénaires de Petite Kabylie, un mot porte encore l’âme collective : tiwizi (ou twiza, touiza). Issu du verbe kabyle awes – aider, secourir, épauler –, il incarne une philosophie d’entraide volontaire, réciproque et désintéressée. Dans cette région montagneuse d’Algérie, où la survie dépend souvent de l’union des forces, la tiwizi a toujours été plus qu’une pratique : un pacte invisible liant familles, voisins et générations face aux défis du quotidien.

À l’ancienne, la tiwizi se déployait dans les travaux agricoles intenses. Moissons urgentes avant les pluies, cueillette des olives avant le gel, labours profonds ou battage : quand une famille seule ne pouvait suffire, l’appel était lancé à la tajmaât (assemblée villageoise) ou de bouche à oreille. Dès l’aube, volontaires armés de gaules, paniers et faux affluaient. Hommes perchés sur les branches hautes, femmes et enfants ramassant au sol – sans salaire ni contrat. L’aide d’aujourd’hui créait le droit moral à l’aide demain, renforçant le nif (honneur, amour-propre). Comme l’observait Pierre Bourdieu dans sa Sociologie de l’Algérie, cette entraide réaffirmait la solidarité clanique, transformant l’effort en acte de fraternité.

Ces journées se ponctuaient de repas partagés qui scellaient l’union. La famille hôte offrait pain de semoule, huile d’olive fraîche, œufs durs, fromage, figues sèches, tajine ou chorba. Assis en cercle sous un figuier ou un olivier, les participants chantaient, riaient, échangeaient anecdotes. Dans des villages comme Sahel (Tizi Ouzou), les femmes entonnaient les ichewwiqen, chants poétiques rythmant la cueillette : « Assa tiwizi anleqdh azemour » (« Aujourd’hui entraide, on cueille l’olivier »). Ces refrains millénaires, porteurs de joie, deuil, amour ou espoir, incarnaient l’âme kabyle.

La tiwizi touchait aussi les rites sacrés et les épreuves. Pendant le Ramadan ou avant l’Aïd el-Fitr, les familles aisées distribuaient la viande d’un mouton ou d’une vache aux veuves, orphelins, malades et démunis – souvent de façon collective pour que nul ne rompe le jeûne dans la faim ou la solitude. En cas de maladie grave, la communauté organisait transport (par ânes autrefois), accompagnement, aide aux travaux restés au village et collecte d’argent. L’hiver, dans les hauteurs enneigées du Djurdjura ou des Bibans, tempêtes coupant les pistes : hommes valides mobilisés avec pelles, pioches et ânes pour dégager sentiers, permettant médecins, sages-femmes ou familles d’atteindre les hameaux isolés.

Deux formes traditionnelles : la tiwizi d’intérêt collectif (décidée en tajmaât pour biens communs comme captage de source, réparation de pont, construction d’école ; annoncée par abarrah ou haut-parleur de mosquée) et la tiwizi individuelle (volontaire pour maison, moisson ; refus sans motif valable jugé moralement). Femmes organisaient leurs tours pour cueillette, mariages, tissage ou aide aux accouchées ; enfants participaient à leur mesure. Cette inclusion transmettait les valeurs intergénérationnelles.

Aujourd’hui, malgré exode rural, urbanisation et individualisme, la tiwizi résiste en Kabylie : rénovation d’écoles, restauration de maisons, aide aux sinistrés d’incendies. Mais elle s’est surtout réinventée dans la diaspora, particulièrement en France où vit une large communauté kabyle. L’esprit d’entraide s’adapte aux réalités modernes : cagnottes en ligne (Leetchi), colis humanitaires, soutien juridique et logistique.

Face aux incendies dévastateurs de 2021 en Kabylie (plus de 100 morts, villages ravagés), associations comme Tiwizi Internationale (Paris), Tiwizi Entraide ou Touiza Solidarité ont organisé collectes massives : médicaments pour brûlures, matériel médical, vêtements. Des cagnottes ont récolté des centaines de milliers d’euros pour oxygénothérapie ou reconstruction. L’association Tiwizi (Le Mans) a lancé des initiatives pour hôpitaux kabyles. Des points de collecte ont fleuri en ÃŽle-de-France (Champigny-sur-Marne, Montreuil, …), avec colis expédiés vers Tizi Ouzou ou Béjaïa.

En cas de décès d’un migrant, la tiwizi prend la forme de cagnottes pour rapatriement du corps – tradition villageoise prolongée : tajmaat collectaient autrefois pour frais funéraires ; aujourd’hui, diaspora mobilise via Leetchi pour couvrir transport, funérailles et soutien familial. Colis alimentaires, vêtements, médicaments partent régulièrement vers familles restées au pays, surtout en crise (Covid, incendies).

Pour immigrés kabyles en France, tiwizi s’exprime via entraide pour logement (hébergement temporaire chez compatriotes), recherche d’emploi, accompagnement administratif. Associations soutiennent démarches, parfois avocat pour régularisation ou droits (bien que cas isolés de réseaux frauduleux existent). Étudiants kabyles bénéficient d’aide via Tiwizi Internationale.

Tiwizi n’est plus seulement rurale ou ancestrale : elle est devenue transnationale, reliant Kabylie à diaspora. Un tissu vivant de solidarités réciproques face à isolement et précarité. Dans un monde fragmenté, cette tradition millénaire enseigne : ensemble, on soulève les montagnes – et on les rend fertiles.

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