Bachir Hadj Ali
Bachir Hadj Ali, de son nom complet Hadj-Ali Bachir, est une figure emblรฉmatique du mouvement communiste algรฉrien, un poรจte engagรฉ, un musicologue passionnรฉ et un militant anticolonialiste infatigable. Nรฉ le 9 dรฉcembre 1920 ร la Casbah d’Alger et dรฉcรฉdรฉ le 9 mai 1991 dans la mรชme ville, sa vie est marquรฉe par un engagement politique radical, des souffrances physiques dues ร la rรฉpression coloniale et post-indรฉpendance, et une production culturelle riche qui cรฉlรจbre l’identitรฉ algรฉrienne, le progrรจs socialiste et la beautรฉ humaine. Issu d’une famille kabyle modeste, il incarne l’alliance entre les racines populaires algรฉriennes et les idรฉaux internationalistes du communisme. Son parcours, traversรฉ par la clandestinitรฉ, la torture et l’exil intรฉrieur, reflรจte les tumultes de l’histoire algรฉrienne du XXe siรจcle.
Origines et enfance
Bachir naรฎt dans une famille pauvre originaire de la Grande Kabylie, plus prรฉcisรฉment de la rรฉgion d’Azeffoun (anciennement Port-Gueydon). Son grand-pรจre, un paysan kabyle, avait fui la rรฉpression coloniale au dรฉbut du XXe siรจcle aprรจs avoir participรฉ ร une troupe de rebelles dirigรฉe par Arezki el Bachir, condamnรฉ ร mort par les autoritรฉs franรงaises. Cette ascendance rebelle imprรจgne son rรฉcit familial, qu’il dรฉcrit comme un ยซย rรฉcit patriotiqueย ยป oรน les Numides, fondateurs de l’Andalousie, et la tribu des Beni Hammad symbolisent une continuitรฉ historique de rรฉsistance.
Ses parents s’installent ร la Casbah d’Alger, oรน il grandit bercรฉ par les chansons kabyles de sa grand-mรจre et des lรฉgendes orientales. ร l’รขge de six ans, il frรฉquente l’รฉcole indigรจne Sarrouy, rรฉservรฉe aux ยซย indigรจnes musulmansย ยป d’Alger, tout en assistant les jeudis et dimanches ร l’รฉcole coranique voisine pour rรฉciter les sourates. Enfant, il est atteint d’ostรฉomyรฉlite ร la jambe gauche, une maladie qui lui causera des souffrances chroniques. Adolescent, il rejoint les Scouts musulmans, renforรงant son sens du patriotisme. ร dix-sept ans, alors qu’il s’apprรชte ร entrer ร l’รcole normale d’instituteurs, il abandonne ses รฉtudes pour soutenir financiรจrement sa famille aprรจs la perte d’emploi de son pรจre. Il entre comme technicien aux PTT (Postes, Tรฉlรฉgraphes et Tรฉlรฉphones) ร la Grande Poste d’Alger, un milieu ouvrier oรน des collรจgues l’initient au communisme. Il dรฉvore alors les brochures du Parti communiste et les classiques du marxisme soviรฉtique.
Engagement politique et ascension dans le PCA
Bachir Hadj Ali adhรจre au Parti communiste algรฉrien (PCA) en aoรปt 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il est mobilisรฉ par l’administration coloniale pour combattre le nazisme. Dรฉmobilisรฉ, il voit dans la victoire alliรฉe un รฉlan pour l’indรฉpendance algรฉrienne. Il prรฉside les comitรฉs d’amnistie pour les victimes de la rรฉpression post-8 mai 1945, aidant le PCA ร rectifier sa ligne initiale qui avait condamnรฉ le ยซย complot nationalisteย ยป.
Il gravit rapidement les รฉchelons : en juillet 1946, il participe au comitรฉ central รฉlargi et est รฉlu au bureau rรฉgional d’Alger. Fin 1946, il devient rรฉdacteur en chef de l’hebdomadaire Libertรฉ, organe du PCA. รlu au Comitรฉ central (CC) lors du congrรจs de Maison-Carrรฉe (fin 1947-dรฉbut 1948), il intรจgre le Bureau politique (BP) en 1949 au congrรจs d’Hussein Dey, devenant secrรฉtaire du parti. Symbole de l'ย ยปalgรฉrianisationย ยป du PCA, il impulse des luttes sociales, comme celles des petits paysans de Tlemcen en 1949 et des dockers d’Oran. Dรฉfรฉrรฉ plusieurs fois devant les tribunaux pour ยซย atteinte ร la sรปretรฉ de l’รtatย ยป, il incarne le discours communiste en faveur du peuple algรฉrien dรฉshรฉritรฉ.
Vie personnelle et couple mixte
Mariรฉ une premiรจre fois dans le cercle kabyle, Bachir Hadj Ali a quatre enfants : Youssef, Smaรฏl, Meryem et Nadjia. En juillet 1947, il rencontre Lucie Larribรจre (dite Lucette ou Safia), nรฉe le mรชme jour que lui en 1920, niรจce de Camille Larribรจre et fille du docteur Jean-Marie Larribรจre, figures du communisme en Oranie. Lucie, gรฉographe et professeure, est divorcรฉ d’un communiste et mรจre de deux enfants (Jean et Pierre Manaranche). Ils se marient devant le cadi, formant un couple mixte exemplaire dans la micro-sociรฉtรฉ communiste algรฉroise, mรชlant Europรฉens et Musulmans. Arrรชtรฉs ensemble en 1952 lors d’une manifestation de soutien aux prisonniers de l’Organisation spรฉciale (OS) du PPA, leur union est cรฉlรฉbrรฉe par Kateb Yacine dans un poรจme รฉvoquant ยซย Lucie ร la veste rougeยซย . Lucie soutient Bachir durant ses รฉpreuves, et leur correspondance de prison (publiรฉe en 2002 sous Lettres ร Lucette) rรฉvรจle un amour profond teintรฉ de militantisme.
Rรดle pendant la guerre de Libรฉration nationale
Condamnรฉ ร la prison ร la veille du 1er novembre 1954, Bachir Hadj Ali entre en clandestinitรฉ jusqu’en juillet 1962. Avec Sadek Hadjerรจs, il dirige le PCA ร l’intรฉrieur, prรฉservant son autonomie. En 1955-1956, ils crรฉent les ยซย Combattants de la Libรฉrationย ยป (CDL), dit ยซย Maquis Rougeย ยป, armรฉs notamment par l’opรฉration de Henri Maillot. Nรฉgociant avec le FLN (reprรฉsentรฉ par Abane Ramdane et Benyoussef Ben Khedda), ils intรจgrent les maquisards ร l’ALN sans dissoudre le PCA, malgrรฉ les tensions (exรฉcution de Maillot et Laban, critiques au congrรจs de la Soummam). Bachir dirige la presse clandestine (El-Houriya, Rรฉalitรฉs algรฉriennes et marxisme) et รฉcrit des poรจmes, comme Chants pour le 11 dรฉcembre cรฉlรฉbrant les manifestations de 1960. Il รฉchappe ร la rรฉpression, cachรฉ chez des militants et sympathisants.
Aprรจs l’indรฉpendance : Opposition et rรฉpression
ร l’indรฉpendance, Bachir est dรฉsignรฉ premier secrรฉtaire du PCA. Interdit en novembre 1962 par Ben Bella, le parti subsiste dans une semi-tolรฉrance. Bachir voyage en URSS et renoue avec le PCF. En 1963, il donne des confรฉrences sur la musique algรฉrienne (salle Ibn Khaldoun) et cofonde l’Union des รฉcrivains algรฉriens avec Jean Sรฉnac, Mouloud Mammeri et Mourad Bourboune, qu’il quitte en protestation contre son instrumentalisation politique.
Opposรฉ au coup d’รtat du 19 juin 1965 de Houari Boumediรจne, il cofonde l’Organisation de la rรฉsistance populaire (ORP) avec Mohammed Harbi, Hocine Zahouane et d’autres. Arrรชtรฉ le 20 septembre 1965, il subit d’atroces tortures (dont le ยซย casque allemandย ยป causant des traumatismes crรขniens et vertiges chroniques) ร la Sรฉcuritรฉ militaire d’Alger. Dรฉtenu ร Lambรจse, Annaba et Drรฉan, il tรฉmoigne dans L’Arbitraire (1966, รฉd. Minuit), รฉcrit sur du papier hygiรฉnique et exfiltrรฉ via Lucie. Libรฉrรฉ en novembre 1968, assignรฉ ร rรฉsidence ร Saรฏda puis Aรฏn Sefra, il est interdit de sรฉjour dans les grandes villes jusqu’en 1974. Depuis la prison, il participe ร la crรฉation du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), successeur clandestin du PCA, adoptant un ยซย soutien critiqueย ยป au rรฉgime de Boumediรจne pour ses rรฉformes anti-impรฉrialistes.
Activitรฉs culturelles et ลuvres
Musicologue รฉrudit, Bachir valorise la musique andalouse (chaรขbi, malouf) comme hรฉritage algรฉrien, la reliant au progrรจs socialiste. Il publie des confรฉrences sur le ยซย marxisme soviรฉtiqueย ยป et le ยซย rรฉvolutionnaire algรฉrienย ยป (1963-1964). Poรจte, il chante l’Andalousie socialiste, le peuple et la rรฉsistance dans des recueils comme Que la joie demeure (1970), Mรฉmoire clairiรจre (1978), Soleils sonores, et Chants pour les nuits de septembre (accompagnant L’Arbitraire). Ses thรจmes : beautรฉ rรฉvolutionnaire, pardon aux tortionnaires, amour pour l’Algรฉrie et l’humanitรฉ. Il soutient le thรฉรขtre d’Abdelkader Alloula et des colloques culturels.
Fin de vie et hรฉritage
Les sรฉquelles des tortures et de l’ostรฉomyรฉlite minent sa santรฉ aprรจs 1980, le confinant ร une ยซย nuit opaqueย ยป. Il meurt le 9 mai 1991, cinq jours aprรจs son ami Mohamed Khadda. Enterrรฉ ร Alger, il laisse un legs de militantisme dรฉsintรฉressรฉ, dรฉfendant le socialisme national, l’unitรฉ anticoloniale et la culture comme forteresse contre l’impรฉrialisme. Hommages posthumes (comme en 2005 et 2006) soulignent son rรดle dans l’histoire algรฉrienne, malgrรฉ les silences officiels. Son ลuvre, traduite en plusieurs langues, inspire les progressistes, rappelant que ยซย la beautรฉ est un objectif rรฉvolutionnaireย ยป. Bachir Hadj Ali reste un symbole de rรฉsistance, de poรฉsie engagรฉe et d’humanisme face ร l’arbitraire.
Poรจmes
Que la joie demeure
(Poรฉsie) – PJ Oswald, 1970
Mon Algรฉrie de l’errance
Mon pays de parfums blancs
Les femmes se taisent
La terre fuit clandestine
Le ciel est dรฉsespรฉrance
Sur l’exil des hommes
Grande grande ouverte est la mer
—
Dans ce pays intrรฉpide d’hommes bons
Vivent des hommes fรฉroces
De fรฉrocitรฉ ancienne
Dans ce pays de bonheur inconnu
La femme n’est femme que la nuit
Je jure
Par la nuit mourante
Et par le jour naissant
Que rรจgnera le couple sรปr
Mรฉmoire clairiรจre
(Poรฉsie) – Editeurs Franรงais Rรฉunis, 1978
La terre tourne
tourne toujours
tourne encore
avec sa portรฉe d’hommes
et leurs yeux
et leurs questions
Mais qui se rappelle la terre?
L’un aprรจs l’autre les yeux
Finissent par se tourner vers
les รฉtoiles
Yeux disponibles
assoiffรฉs
Yeux qui cherchent
et ont trouvรฉ
Yeux comblรฉs clรฉments
dรฉsespรฉrรฉs
menacรฉs
…
Des barreaux sont brisรฉs
sciรฉs seront taillรฉs
En qualam et lettrines
Pour tempรฉrer les tensions bleues
Et l’ouragan
Et l’horizon
Emergera serein nonchalant
Ample dรฉhanchement syncopรฉ
Hautes douleurs impuissantes
De nos fragilitรฉs
…
Le thรฉรขtre est prairie heureuse
La prairie est libertรฉ spacieuse
L’espace refuse l’interdit
L’interdit stรฉrilise le rรชve
Et la crรฉation
HERITAGE :
Est-ce le jour est-ce la nuit
Et pourtant il faut trancher
Libรฉrer les sept couples
Sonder le fleuve ร l’estuaire
Et lever l’ambiguitรฉ
O mes Andalousies contraires
Couleur d’aubes hivernales
La cavale qui va l’amble
Dans les gorges nous a perdus
La tribu avance compacte
Par des sentiers sans pays
Filles ceintes de chants noirs
Elevรฉes ร la plus haute dignitรฉ
Je traduis mal cette nostalgie
Ce mouvement d’anรฉmones
Ce dรฉsordre cette angoisse
Ce cri sourd de la rupture
Cet appel de la continuitรฉ
Je ne suis libre qu’en rรชvant.
5 juillet :
Parce qu’ils ont gardรฉ les clefs transparentes de ma ville
Parce qu’ils ont dissipรฉ son avoir, insultรฉ son รฉlรฉgance
Parce qu’ils ont ignorรฉ son savoir et le chant de ses arceaux
Parce qu’ils ont sciรฉ son minaret aux chevilles, enseveli ses sanglots
Parce qu’ils ont remisรฉ dans ses alcรดves, sourds ร ses silences
Parce qu’ils ont chassรฉ des remparts son vendredi, promenade des gazelles blanches
Parce qu’ils ont tari la fraรฎcheur de ses citernes solaires et le bleu de ses pervenches
Parce qu’ils ont suppliciรฉ ses hommes de foi et l’ombre rouge de ses vergers
Ils se sont cru les maรฎtres de ses collines, de sa brise turquoise et de ses รฎlots
Mais il a suffi qu’au mรชme rythme les lucarnes respirent par les patios
Mais il a suffi qu’ร l’aube naissante les ruelles se vident sur les terrasses
Pour qu’ils se rรฉveillent รฉtrangers perdus dans ma ville hostile
Occupants dรฉsoccupรฉs avec leur rage, leur bave et leurs chiens casquรฉs.
Serment :
Je jure sur la raison de ma fille attachรฉe
Hurlant au passage des avions
Je jure sur la patience de ma mรจre
Dans l’attente de son enfant perdu dans l’exode
Je jure sur l’intelligence et la bontรฉ d’Ali Boumendjel
Et le front large de Maurice Audin
Mes frรจres mes espoirs brisรฉs en plein รฉlan
Je jure sur les rรชves gรฉnรฉreux de Ben M’Hidi et d’Inal
Je jure sur le silence de mes villages surpris
Ensevelis ร l’aube sans larmes sans priรจres
Je jure sur les horizons รฉlargis de mes rivages
A mesure que la plaie s’approfondit hรฉrissรฉe de lames
Je jure sur la sagesse des Moudjahidine maรฎtres de la nuit
Je jure sur la certitude du jour happรฉe par la nuit transfigurรฉe
Je jure sur les vagues dรฉchaรฎnรฉes de mes tourments
Je jure sur la colรจre qui embellit nos femmes
Je jure sur l’amitiรฉ vรฉcue les amours diffรฉrรฉes
Je jure sur la haine et la foi qui entretiennent la flamme
Que nous n’avons pas de haine contre le peuple franรงais.
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