L’affaire Achour Abderrahmane, la chute du « cerveau » des méga-détournements de la BNA

Achour Abderrahmane

Dans l’histoire du scandale financier en Algérie, le nom d’Achour Abderrahmane reste indissociable de l’un des plus grands hold-ups économiques subis par le Trésor public et le secteur bancaire national. À la tête d’un réseau tentaculaire mêlant banquiers complices, hauts cadres de la Sûreté nationale et sociétés écrans, cet homme d’affaires a fait trembler les institutions avant d’entamer une longue descente aux enfers judiciaire.

Voici la biographie criminelle et financière détaillée d’un homme qui a transformé des milliards de dinars en chèques fictifs, de sa fuite au Maroc jusqu’à ses multiples condamnations à Alger.

I. L’architecture de la fraude : Le système des chèques volants

L’ascension financière d’Achour Abderrahmane repose sur un mécanisme d’escroquerie sophistiqué mis en place entre 2002 et 2005. L’affaire éclate officiellement en octobre 2006, mais ses racines plongent dans une manipulation à grande échelle découverte grâce à une lettre anonyme parvenue à la direction de la Banque nationale d’Algérie (BNA) en 2005.

La galaxie des sociétés fictives

Pour infiltrer le système bancaire, Achour Abderrahmane crée plusieurs entreprises écrans, dont la plus notable est la société de travaux publics « National + » (ou « National A Plus »). Ces entités ne possèdent aucune réalité économique, aucune activité réelle et, comme le découvriront plus tard les enquêteurs, aucune comptabilité.

Le mécanisme du détournement

Le cœur du système repose sur la complicité active des directeurs et employés de plusieurs agences stratégiques de la BNA, notamment celles de Bouzaréah, Cherchell, Koléa et Aïn Bénian. Le stratagème se déroule ainsi :

  1. Achour Abderrahmane émet des chèques sans provision (au total, 1 946 chèques émis sans garantie par sa société « National + »).
  2. Ces chèques sont déposés à l’encaissement dans une agence (comme Bouzaréah), qui les envoie à une autre agence complice (comme Cherchell) pour vérification du compte avec un « avis de sort ».
  3. L’agence de destination retourne les chèques avec l’avis de sort, mais sans aucune mention de paiement.

Ce tour de passe-passe comptable permettait de valider les encaissements pour Achour Abderrahmane (qui retirait l’argent liquide) tout en bloquant la régularisation des opérations. Ce jeu de dupes empêchait toute dénonciation interne et masquait le trou béant laissé dans les caisses. Au total, le préjudice direct lié à ce détournement de deniers publics s’élève à 21 milliards de dinars (soit 3 200 milliards de centimes), une saignée qui coûtera finalement plus de 30 milliards de dinars au Trésor algérien.

II. La cavale marocaine et le scandale des complicités policières

Se sachant découvert au cours de l’année 2005, Achour Abderrahmane organise sa fuite. Grâce à la complicité de hauts cadres de la Sûreté nationale qui couvrent ses arrières et l’aident à franchir les frontières, il parvient à quitter le territoire national avec trois complices.

L’exil doré à Casablanca

Abderrahmane se réfugie au Maroc, plus précisément à Casablanca. Une bonne partie des fonds détournés en Algérie y a été transférée illégalement. Sur place, l’homme d’affaires recycle l’argent de la BNA dans l’économie réelle marocaine en faisant l’acquisition d’actifs majeurs, notamment une briqueterie et une imprimerie moderne.

Le document de la honte et l’arrestation

La justice algérienne réagit en émettant un mandat d’arrêt international via Interpol. Fin 2005, il est arrêté par les autorités marocaines et placé en détention provisoire à la prison de Salé (ville jumelle de Rabat).

Pour contester son extradition vers Alger, Achour Abderrahmane sort une carte maîtresse : un document officiel établi en sa faveur par des policiers algériens, visant à le blanchir des accusations. Ce scandale déclenche une enquête interne immédiate au sein de la Sûreté nationale algérienne.

Il s’avère que deux hauts gradés de la wilaya de Tipaza (l’ex-chef de service de la police judiciaire, le commissaire principal Bessai Hacène, et l’ex-chef de Sûreté de wilaya) ont violé les procédures hiérarchiques de la DGSN dirigée par Ali Tounsi pour envoyer des rapports falsifiés. Malgré ces complicités, la procédure d’extradition aboutit : Achour Abderrahmane est remis à l’Algérie en 2006.

III. L’heure des comptes : Le marathon judiciaire à la Cour d’Alger

Le retour d’Achour Abderrahmane en Algérie ouvre la voie à une série de procès fleuves devant le tribunal criminel près la Cour d’Alger. Sa responsabilité est scindée en deux grands volets : le volet « Détournement » (procès BNA) et le volet « Fraude fiscale » (procès DGE).

1. Le procès BNA : Le verdict couperet (Avril 2012)

À l’issue d’un procès intense de 11 jours impliquant 26 accusés (dont de nombreux cadres bancaires), le parquet général requiert une peine maximale. Le verdict tombe :

  • Peine principale : Achour Abderrahmane est condamné à 18 ans de prison ferme pour « association de malfaiteurs, complicité de détournement de deniers publics, escroquerie et émission de chèques sans provision ». Aucune circonstance atténuante ne lui est accordée.
  • Saisie des biens : Le tribunal ordonne la confiscation et la saisie de l’ensemble de ses biens.
  • Le sort des complices : Ses associés et employés (Aïnouche Rabah, Merarbi Hassiba, Setouf Baghdad) écopent également de 18 ans ferme. Les directeurs d’agences et cadres de la BNA écopent de peines allant de 5 à 14 ans de prison ferme. L’ex-directeur général de la BNA, Chikhi Mourad, ainsi que plusieurs commissaires aux comptes, sont quant à eux innocentés. Son épouse, Setouf Djamila, est condamnée à deux ans de prison avec sursis.

2. Le volet fiscal : Le dossier des 53 milliards de dinars (Janvier 2014)

En parallèle du détournement de fonds, la Direction des grandes entreprises (DGE) découvre une fraude fiscale massive liée à la gestion de la société écran « National + ». Interrogé par la sous-direction du contrôle, Achour Abderrahmane avait cyniquement déclaré que son entreprise ne tenait aucun document comptable.

En épluchant les comptes de l’accusé auprès de la BNA, d’ABC Banque, de l’ex-El Khalifa Bank et de Rayan Banque-Algérie, les enquêteurs mettent au jour un chiffre d’affaires dissimulé astronomique :

  • Le chiffre d’affaires non déclaré est estimé à 53 milliards de dinars par la DGE.
  • Une expertise comptable ordonnée par le tribunal réévalue la fraude nette à 32 milliards de dinars.
  • Avec l’application des pénalités de recouvrement par la partie civile, le montant global réclamé à l’homme d’affaires grimpe à plus de 66 milliards de dinars.

Condamné en première instance en janvier 2012 à 8 ans de réclusion pour ce volet fiscal, ce jugement est annulé par la Cour suprême. Le 7 janvier 2014, Achour Abderrahmane se présente à nouveau devant la Cour d’Alger pour son procès en appel, marquant le dernier chapitre judiciaire d’un feuilleton financier qui aura tenu l’Algérie en haleine pendant près d’une décennie.

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