Sadek Hadjerès
Sadek Hadjerès, né le 13 octobre 1928 à Larbaâ Nath Irathen (ex-Fort-National, Kabylie) et mort le 4 novembre 2022 à Alger, est l’une des figures les plus singulières et les plus durables du mouvement national algérien, du communisme algérien et de la gauche révolutionnaire. Intellectuel marxiste rigoureux, militant infatigable, dirigeant clandestin pendant près d’un demi-siècle, il a consacré sa vie à la lutte pour une Algérie indépendante, socialiste, démocratique et égalitaire, tout en refusant les simplifications identitaires, les dérives autoritaires et les compromissions opportunistes.
Origines familiales et formation
Issu d’une famille de lettrés kabyles profondément imprégnée de culture arabo-musulmane et d’engagement éducatif, Sadek Hadjerès est le fils et petit-fils d’instituteurs. Son père et son grand-père ont été parmi les premiers enseignants algériens formés dans les écoles normales coloniales. Son oncle Salah Hadjerès fut un syndicaliste actif à Paris dans les années 1920 puis permanent syndical en Algérie dans les années 1940. Son frère aîné Hanafi mourra au maquis dans les Aurès comme opérateur radio de l’ALN, et plusieurs cousins rejoindront la lutte armée dès 1956.
Cette atmosphère familiale, alliée à l’effervescence patriotique de la Kabylie des années 1930-1940, forge très tôt chez lui une conscience nationale précoce.
Débuts militants (1943-1951)
- 1943 : Adhère aux Scouts musulmans algériens (SMA), où il est marqué par l’éthique patriotique, religieuse et civique du mouvement.
- 1944 : Rejoint le PPA (Parti du peuple algérien) de Messali Hadj, puis le MTLD.
- 1947-1951 : Membre actif de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN), dont il devient président. Il y défend déjà des positions démocratiques et unitaires.
- 1948 : Élu responsable de la section universitaire du MTLD.
C’est dans ce cadre qu’il observe avec inquiétude la montée des tendances hégémonistes, autoritaires et chauvines au sein de la direction messaliste, notamment l’hostilité systématique envers les autres courants nationalistes (oulémas, UDMA de Ferhat Abbas) et communistes.
La crise du MTLD et le document « L’Algérie libre vivra » (1949)
Lors de la grave crise interne du MTLD en 1949-1950, opposant les « centralistes » autoritaires aux militants démocratiques, Sadek Hadjerès, avec Mabrouk Belhocine et Yahia Henine, rédige sous le pseudonyme collectif Idir El Watani le texte fondateur « L’Algérie libre vivra ». Ce document défend un triptyque : nationalisme révolutionnaire – démocratie interne – préparation de la lutte armée. Il constitue une critique prémonitoire du glissement réformiste et autoritaire du mouvement messaliste.
Rupture avec le MTLD et adhésion au PCA (1951)
Convaincu que le nationalisme révolutionnaire peut et doit s’articuler au matérialisme historique, il quitte le MTLD et adhère au Parti communiste algérien (PCA) en 1951. Il y connaît une ascension rapide :
- 1952 : Membre du Comité central.
- 1953–1954 : Directeur de la revue Progrès.
- 1955 : Entrée au Bureau politique.
La guerre de libération (1954-1962)
Dès novembre 1954, le PCA soutient l’insurrection du FLN. Après l’échec des tentatives de coordination directe, les communistes créent en 1955 les Combattants de la Libération (CDL). Sadek Hadjerès fait partie de la direction nationale des CDL aux côtés de Bachir Hadj Ali, Jacques Salort et Lucette Larribère.
Il coordonne notamment l’opération « Maillot » (détournement d’un convoi d’armes par des appelés communistes et algériens en avril 1956), dont une partie des armes sera remise à l’ALN. Il négocie avec Bachir Hadj Ali les accords FLN-PCA de juillet 1956 qui aboutissent à l’intégration des CDL dans l’ALN tout en maintenant l’autonomie politique du PCA.
Recherché par les services français, il vit dans la clandestinité totale à Alger pendant toute la guerre, continuant de diriger le PCA avec Bachir Hadj Ali et publiant de nombreuses analyses dans la presse communiste française (notamment La Nouvelle Critique).
Après l’indépendance : interdiction du PCA et création du PAGS (1962-1990)
Novembre 1962 : Le PCA est interdit par le pouvoir Ben Bella. Sadek Hadjerès reste l’un des trois secrétaires du Comité central clandestin.
19 juin 1965 : Coup d’État de Houari Boumédiène. Répression accrue contre la gauche.
Janvier 1966 : Fondation clandestine du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), successeur du PCA. Sadek Hadjerès en devient le premier secrétaire général (il le restera jusqu’en 1990). Pendant 24 ans, il vit dans une clandestinité absolue, sans aucune couverture légale, sans famille reconnue officiellement, changeant constamment de refuge.
Pendant cette période, il :
- Rédige la plupart des documents idéologiques et stratégiques du PAGS.
- Théorise la « révolution démocratique » comme étape vers le socialisme.
- Défend la ligne d’alliance ouvriers-paysans-intelligentsia progressiste.
- Soutient les acquis sociaux et industriels du boumédiènisme tout en critiquant son caractère autoritaire.
- Produit des analyses historiques majeures, notamment sur les massacres du 8 Mai 1945, l’histoire du mouvement ouvrier algérien et la crise berbère de 1949.
Octobre 1988 et le « printemps algérien »
Les émeutes d’Octobre 1988 forcent le régime Chadli à ouvrir le champ politique. Le PAGS sort de la clandestinité et participe activement au mouvement démocratique. Mais la montée fulgurante du FIS, la crise économique, les erreurs internes et la désagrégation du bloc soviétique fragilisent profondément le parti.
1990-1993 : Le PAGS éclate en plusieurs tendances. Sadek Hadjerès, en désaccord avec certaines orientations, quitte toute responsabilité partisane.
L’exil et les dernières années (1993-2022)
Menacé pendant la décennie noire, il vit plusieurs années en exil (France surtout). Il se consacre alors à :
- L’enseignement universitaire.
- La recherche historique et géopolitique.
- L’animation du site Socialgerie.net (devenu ensuite Algérie sociale).
- La publication de nombreux articles et entretiens.
- La rédaction de ses mémoires en deux tomes : « Chemins de la liberté » et « Mémoire d’un combat inachevé ».
Rentré définitivement en Algérie dans les années 2010, il continue jusqu’à sa mort à intervenir dans le débat public, toujours avec la même rigueur intellectuelle et la même fidélité à ses idéaux : indépendance nationale réelle, justice sociale, démocratie profonde, refus de l’instrumentalisation identitaire et religieuse.
Héritage
Sadek Hadjerès laisse une œuvre écrite considérable, marquée par la probité, la nuance dialectique et une exceptionnelle connaissance de l’histoire algérienne du XXe siècle. Il aura traversé presque tous les courants du mouvement national (scoutisme, messalisme, communisme, gauche révolutionnaire post-indépendance) sans jamais renier ses convictions fondamentales : l’alliance du combat national et du combat social, le refus de l’autoritarisme et du chauvinisme, la foi inébranlable dans la capacité du peuple algérien à construire une société juste, égalitaire et démocratique.
Il reste, pour plusieurs générations de militants et d’intellectuels algériens, l’exemple rare d’un homme qui aura passé sa vie entière en cohérence absolue avec ses idées, au prix d’une clandestinité de près d’un demi-siècle et d’un engagement sans compromis.
Livres principaux
- L’Algérie libre vivra (1949) Brochure collective signée « Idir El Watani » (coauteurs : Sadek Hadjerès, Mabrouk Belhocine et Yahia Henine). Vision d’une nation algérienne multiculturelle. Publication clandestine au cœur de la crise du PPA-MTLD.
- Culture, indépendance et révolution en Algérie, 1880-1980 : le combat permanent de notre peuple (1981) Introduction d’Abdelhamid Benzine. Ouvrage sur l’histoire culturelle et révolutionnaire algérienne.
- Quatre générations, deux cultures (années 1980-1990, intégré dans d’autres œuvres) Récit autobiographique sur le choc des cultures (arabe-berbère et française) à travers quatre générations (1880-1960). Souvent mentionné comme base de ses mémoires ; disponible en e-book avec Abdelhamid Benzine sous le titre Dernière sortie.
- Quand une nation s’éveille. Mémoires, tome 1 (1928-1949) (2014) Éditions Inas (Alger). Édition critique par Malika Rahal. Couvre son enfance, adolescence et l’éveil national jusqu’à la crise du MTLD. Événement majeur de la rentrée littéraire algérienne.
- 1949, Crise berbériste ou crise démocratique ? (2022) Éditions Frantz Fanon. Tome 2 de ses mémoires. Analyse détaillée de la crise de 1949 dans le PPA-MTLD et de la brochure L’Algérie libre vivra. Publié peu avant son décès.
Autres publications notables
- Contributions à des ouvrages collectifs, notamment sur le socialisme en Afrique (ex. : chapitre dans Expériences socialistes en Afrique, 1960-1990, Éditions Le Temps des Cerises, 2010).
- Nombreux articles politiques et historiques sur socialgerie.net (site qu’il a fondé et animé jusqu’à sa mort), couvrant la crise du PAGS, le socialisme algérien, octobre 1988, etc.
- Articles dans la presse : Le Monde diplomatique (recensions de livres sur le nationalisme algérien dans les années 1990), Hérodote, presse algérienne et internationale.
- Témoignages oraux archivés (ex. : entretien filmé à La Contemporaine, 2012, sur son itinéraire militant 1939-1963).
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