Les Frères Kouninef
I. Les Racines et la Famille : Une Dynastie Helvético-Algérienne
1.1. La figure patriarcale : Ahmed Kouninef (mort en 2006)
Ahmed Kouninef, patriarche de la famille, incarne le fondateur visionnaire d’un empire entrepreneurial qui marquera profondément l’histoire économique algérienne contemporaine. Originaire d’Algérie avec des racines possibles à Oujda (Maroc, frontalier), il s’installe durablement en Suisse dès les années 1970, tout en maintenant une forte présence en Algérie.
Le lancement de KouGC dans l’Algérie de Boumediène (1971)
C’est en 1971, sous la présidence de Houari Boumediène et dans un contexte d’économie socialiste dirigée où les initiatives privées restent rares et encadrées, qu’Ahmed Kouninef fonde KouGC (Kou Génie Civil et Hydraulique). L’entreprise se spécialise initialement dans les travaux publics, le génie civil et l’hydraulique, secteurs stratégiques pour le développement infrastructurel du jeune État algérien post-indépendance. Ce lancement audacieux pose les bases d’un groupe qui deviendra, des décennies plus tard, l’un des plus puissants conglomérats privés du pays.
L’amitié historique avec Abdelaziz Bouteflika : des années 1970 à l’exil suisse
Les liens entre Ahmed Kouninef et Abdelaziz Bouteflika remontent aux années 1970, époque où ce dernier occupe le poste influent de ministre des Affaires étrangères. Les deux hommes, tous deux originaires de la région frontalière algéro-marocaine, partagent une proximité géographique et probablement idéologique. Cette amitié se consolide durant les années 1980-1990, période difficile pour Bouteflika, accusé de détournement de fonds et contraint à un exil discret en Suisse et dans d’autres pays.
Le soutien financier et l’hébergement de Bouteflika près de Lausanne
Durant cette « traversée du désert », Ahmed Kouninef apporte un soutien décisif à Bouteflika : hébergement dans une villa du canton de Vaud, près de Lausanne (notamment à Jouxtens-Mézery), et aide financière substantielle. Ce geste de solidarité forge une dette morale que Bouteflika, une fois revenu au pouvoir en 1999, honorera en favorisant l’ascension fulgurante du groupe familial. Ahmed Kouninef décède en 2006, laissant derrière lui un legs entrepreneurial et des connexions politiques inestimables.
1.2. Rose Marie Liselotte Horler : L’ancrage suisse
Origines de la mère et transmission de la citoyenneté helvétique
La mère de la fratrie, Rose Marie Liselotte Horler (parfois orthographiée Lislote), est une citoyenne suisse d’origine. Son mariage avec Ahmed Kouninef confère la nationalité helvétique à leurs quatre enfants, offrant à la famille une double identité et une base sécurisée en Suisse. Elle détient également une part significative dans le groupe familial (environ 10 % dans KouGC Spa).
Vie entre deux rives : Oran, Genève, Lausanne et le canton de Vaud
La famille mène une existence bicontinente : résidences et affaires en Algérie (principalement Oran), mais ancrage principal en Suisse, dans le canton de Vaud (Jouxtens-Mézery, près de Lausanne), Genève et ses environs. Cette discrétion helvétique contraste avec l’influence grandissante en Algérie. En Suisse, la famille crée de nombreuses sociétés à capital modeste (souvent 100 000 francs suisses), dans des domaines variés (travaux hydrauliques, négoce de pierres précieuses), restant invisible aux yeux du public jusqu’aux révélations de 2019.
1.3. La Fratrie : Portraits et rôles respectifs
- Abdelkader-Karim Kouninef : L’aîné (né autour de 1970 à Oran), il est la figure la plus mondaine et médiatiquement exposée de la fratrie. Connu pour une vie sociale affirmée, il incarne l’aspect « visible » du clan, tout en participant activement à la gestion du groupe.
- Rédha Kouninef : Né le 13 juillet 1972 à Saint-Gall (Suisse), il est considéré comme le cerveau stratégique et l’éminence grise de la famille. PDG de KouGC depuis 2004, il est le plus influent politiquement, notamment auprès de Saïd Bouteflika. Après des études secondaires au lycée Pasteur d’Oran, il part en 1989 en Suisse où il obtient la maturité fédérale et un diplôme de commerce (Lausanne ou Genève). Il revient ensuite en Algérie pour développer les chantiers à Hassi Messaoud. Discret mais omniprésent, il est souvent décrit comme le « loup » le plus redoutable.
- Tarek-Noah (ou Noah-Tarek) Kouninef : Plus réservé, il gère principalement les intérêts immobiliers et logistiques du groupe, jouant un rôle pivot dans les opérations transversales.
- Souad-Nour (ou Souad) Kouninef : L’unique sœur, actionnaire importante (environ 5 % dans KouGC Spa), elle est établie en Suisse (canton de Vaud). Passionnée de cinéma et d’audiovisuel, elle fuit l’Algérie en 2019 et refuse les convocations judiciaires, faisant l’objet d’un mandat d’arrêt international.
1.4. Éducation et environnement biculturel
Scolarité mixte : Du lycée Pasteur d’Oran à la maturité fédérale suisse
Les enfants bénéficient d’une éducation élitiste et bicontinentale : début de scolarité à Oran (lycée Pasteur pour Rédha et Abdelkader-Karim dans les années 1980), puis poursuite majoritaire en Suisse (maturité fédérale, écoles de commerce à Lausanne et Genève). Ce parcours forge une génération parfaitement bilingue et biculturelle, élevée dans l’ombre discrète des affaires familiales.
Langue et culture : Un héritage francophone et biculturel
Maîtrisant le français comme langue principale (ils s’expriment rarement en arabe public), les Kouninef incarnent un héritage francophone marqué par la Suisse romande. Cette double culture leur confère une adaptabilité unique : discrétion helvétique pour la sécurité patrimoniale, audace entrepreneuriale pour les affaires algériennes.
La discrétion des sociétés à capital modeste en Suisse
En Suisse, la famille multiplie les créations de sociétés anonymes à faible capital, souvent éphémères (faillites ou dissolutions rapides). Ces structures, dans des secteurs variés (hydraulique, négoce de diamants), servent probablement à des montages financiers complexes, sans attirer l’attention jusqu’aux enquêtes post-2019. Cette opacité renforce le profil de « loups discrets » de la dynastie.
II. L’Ascension Professionnelle et la Transmission du Pouvoir
2.1. Formation et intégration dans l’entreprise familiale
Les parcours académiques à Lausanne et Genève
Les frères Kouninef, élevés dans un environnement biculturel privilégié entre l’Algérie et la Suisse, bénéficient d’une formation académique élitiste axée sur le commerce et la gestion, principalement en Suisse romande. Rédha Kouninef, le plus impliqué dans la stratégie du groupe, part en 1989 en Suisse. Il y obtient la maturité fédérale (équivalent du baccalauréat) avant de poursuivre des études de commerce dans des écoles prestigieuses de Lausanne. Des témoignages d’hommes d’affaires algériens installés en Suisse confirment que les enfants d’Ahmed Kouninef, ont été « très bien formés dans des écoles de commerce à Lausanne », ce qui leur confère une expertise en gestion financière et entrepreneuriale.
Abdelkader-Karim, l’aîné, suit un parcours similaire : après un début de scolarité à Oran dans les années 1980, il poursuit des études de commerce en Suisse avant de revenir en Algérie dans les années 1990 pour s’intégrer aux chantiers familiaux, notamment à Hassi Messaoud. Tarek-Noah et Souad-Nour bénéficient également de cette éducation helvétique, bien que plus discrets sur leurs cursus précis. Cette formation à Lausanne et potentiellement Genève forge une génération d’entrepreneurs rompus aux montages financiers complexes, hérités de leur père, et préparés à reprendre un empire naissant. L’intégration progressive dans l’entreprise familiale se fait dès la fin des études, avec une immersion sur les chantiers algériens pour acquérir une expérience terrain.
2.2. La succession de 2004-2006
Le passage de relais après le décès d’Ahmed Kouninef
La transmission du pouvoir familial s’opère de manière anticipée et fluide. En 2004, Rédha Kouninef, alors âgé de 32 ans, est nommé PDG de KouGC, marquant le début officiel de la prise en main par la seconde génération. Ce choix reflète la confiance placée en Rédha, décrit comme le « cerveau stratégique » et le plus intelligent de la fratrie. Le décès d’Ahmed Kouninef en 2006 accélère et consolide cette succession. Abdelaziz Bouteflika, se sentant redevable envers son ancien bienfaiteur qui l’avait soutenu durant son exil, étend sa protection aux quatre enfants, offrant une « carte blanche » au groupe familial. Cette période de deuil coïncide avec un renforcement des liens : Rédha noue une amitié étroite avec Saïd Bouteflika, devenant son confident et protégé.
L’accélération de la croissance sous le premier mandat d’Abdelaziz Bouteflika
L’arrivée de Bouteflika au pouvoir en 1999 ouvre un « immense boulevard » aux Kouninef. Bien que KouGC existe depuis 1971, son ascension fulgurante débute véritablement après cette date, grâce à l’accès privilégié aux marchés publics. Les contributions financières des Kouninef aux campagnes électorales de Bouteflika (1999, 2004, 2009, 2014) renforcent cette proximité. Sous la protection présidentielle, le groupe diversifie ses activités et rafle des contrats massifs dans l’hydraulique, le BTP et l’agroalimentaire, transformant une entreprise modeste en l’un des plus puissants conglomérats privés algériens.
2.3. Retour stratégique en Algérie
Transition de la Suisse vers le marché public algérien
Élevés principalement en Suisse, où ils mènent une vie discrète et protégée, les frères Kouninef ne s’intéressent véritablement à l’Algérie qu’avec l’accession de Bouteflika au pouvoir en 1999. Ce retour stratégique est progressif : Abdelkader-Karim rentre dans les années 1990 pour superviser les chantiers à Hassi Messaoud, suivi par Rédha qui, après ses diplômes suisses, reprend les opérations pétrolières et hydrauliques sur place. Tarek-Noah gère les aspects logistiques et immobiliers depuis cette base algérienne.
Cette transition de la Suisse (où la famille maintient des sociétés-écrans pour des montages financiers) vers l’Algérie marque un pivot décisif : exploitation intensive du marché public en pleine expansion sous l’ère Bouteflika. Les Kouninef, parlant français couramment et habitués à la discrétion helvétique, adoptent un profil de « loups » influents mais invisibles, raflant des contrats grâce à leurs connexions au sommet de l’État. Ce retour n’est pas un exil forcé mais une opportunité calculée, transformant l’héritage paternel en un empire multimilliardaire dominant les secteurs stratégiques du pays.
III. L’Empire KouGC : Secteurs d’Activité et Filiales
3.1. KouGC (Kou Génie Civil et Hydraulique) : Le vaisseau amiral
Spécialisation : BTP, hydraulique et travaux publics
KouGC, fondée en 1971 par Ahmed Kouninef, constitue le cœur historique et le pilier du groupe familial. Spécialisée dans le bâtiment et travaux publics (BTP), le génie civil et l’hydraulique, elle est devenue sous l’ère Bouteflika l’une des plus grandes entreprises privées algériennes dans ces domaines stratégiques. Le groupe excelle dans la réalisation d’infrastructures complexes, profitant d’un accès privilégié aux marchés publics massifs en hydraulique (barrages, adductions d’eau, stations de pompage) et en génie civil (routes, ponts, ouvrages d’art).
Grands projets : Métro d’Alger, infrastructures routières et forages pétroliers (Mobil 1990)
Parmi les réalisations emblématiques figurent les extensions de la ligne 1 du métro d’Alger. KouGC a formé un consortium avec le français Colas Rail (filiale de Bouygues) pour plusieurs tronçons : l’extension B (inaugurée en 2015), ainsi que les extensions A et C (contrats totaux de plus de 168 millions d’euros, dont une part significative pour KouGC). Colas Rail gérait les systèmes intégraux (rails, alimentation électrique, ventilation, billetterie), tandis que KouGC assurait les travaux de génie civil.
Le groupe a également réalisé de nombreux ouvrages routiers (autoroutes, pénétrantes) et projets hydrauliques à travers le pays. Historiquement, dans les années 1990, KouGC fut la première entreprise privée algérienne à effectuer des forages pétroliers, notamment pour la compagnie américaine Mobil à Hassi Messaoud, marquant son entrée précoce dans le secteur énergétique parapétrolier.
3.2. Diversification dans l’agroalimentaire
Cogral (Corps gras d’Alger) : L’huile de table au cœur du système
Acquise lors des privatisations des années 2000 (ex-Entreprise nationale des corps gras, ou Sogedia), Cogral est devenue une filiale clé dans le raffinage et la production d’huile de table (marque Safia). Située dans l’enceinte du port d’Alger, elle disposait de capacités importantes (raffinerie de 400 tonnes/jour avant 2019) et représentait un concurrent direct de Cevital dans ce secteur vital pour la sécurité alimentaire. Cogral a été reprise par l’État en 2021 et intégrée au groupe public Agrodiv, reprenant ses activités après un arrêt de deux ans dû au gel des comptes.
Nutris : Le projet de trituration de graines oléagineuses à Jijel
Lancée vers 2016-2017 avec un investissement estimé à 250 millions de dollars, Nutris visait à construire une usine géante de trituration de graines oléagineuses (soja principalement) dans la zone portuaire de Djen Djen (commune de Taher, wilaya de Jijel). Capacité prévue : jusqu’à 6 000 tonnes/jour, production d’huile brute et d’aliments pour bétail. Ce projet, destiné à réduire la dépendance aux importations d’huile, a été confisqué par l’État post-2019, transféré au groupe public Madar Holding (devenu Kotama Agri-Food), et finalement inauguré en 2025 après de nombreux retards.
Cette diversification agroalimentaire illustrait la stratégie des Kouninef pour dominer des secteurs stratégiques, souvent au détriment de concurrents comme Issad Rebrab (Cevital).
3.3. Télécommunications et technologie
Mobilink : Le litige historique des cabines « Houria » contre Algérie Télécom
Filiale dédiée aux télécommunications, Mobilink a signé en 2004 un protocole avec Algérie Télécom pour déployer 20 000 cabines téléphoniques publiques à carte prépayée sous la marque Houria (ou Oria). Le projet, ambitieux mais anachronique face à l’explosion de la téléphonie mobile, n’a jamais réellement décollé (seulement quelques cabines installées à Alger).
Un litige s’ensuit : Mobilink accuse Algérie Télécom de non-respect des engagements. Après une longue bataille judiciaire, le tribunal d’El Harrach condamne en 2018 l’opérateur public à verser environ 2,7 milliards de dinars (plus de 20 millions d’euros) de dédommagements à Mobilink. Ce verdict, perçu comme scandaleux, illustre l’influence des Kouninef, même sur la justice, et contribue à leur chute en 2019.
3.4. Activités transversales et logistique
Import-export, concessions foncières et bases-vie (partenariat Sonatrach)
Le groupe opère dans l’import-export de matériaux et équipements, bénéficie de nombreuses concessions foncières (zones industrielles, portuaires) et de reprises d’entreprises publiques privatisées. Dans le secteur énergétique, KouGC réalise des bases-vie (camps pour personnels) pour Sonatrach, notamment un contrat de près de 2 milliards de dinars en 2018 pour le gisement gazier TFT (Tin Fouyé Tabankort) à Ghadamès, en partenariat avec Total et Repsol. Ces activités logistiques et parapétrolières renforcent la présence du groupe dans les zones sahariennes.
3.5. Emploi et structure du groupe
Effectifs : 2 800 employés directs et 15 000 indirects
Avant 2019, KouGC employait directement environ 2 800 à 3 000 salariés (selon les sources), avec jusqu’à 15 000 emplois indirects via les sous-traitants et chantiers. La filiale BTP seule comptait plus de 1 000 employés directs.
Le maillage des 50 sociétés nationales et internationales
Le conglomérat comptait une cinquantaine de sociétés (environ 50 à 54 entités), couvrant Algérie et Suisse (sociétés à faible capital pour montages financiers). Chiffre d’affaires annuel moyen avant 2019 : environ 15 milliards de dinars (100-150 millions d’euros), boosté par les contrats publics. Après les arrestations, gel des comptes et démantèlement partiel (reprises étatiques de Cogral et Nutris) paralysent l’empire, illustrant la vulnérabilité d’un modèle basé sur la proximité politique.
IV. La « Surnaturelle » Proximité avec le Pouvoir
4.1. Le Clan Bouteflika : Au-delà des affaires
La relation fusionnelle avec Saïd Bouteflika
La proximité des Kouninef avec le clan Bouteflika dépasse largement le cadre des affaires pour s’apparenter à une relation fusionnelle, héritée de l’amitié historique entre le patriarche Ahmed Kouninef et Abdelaziz Bouteflika. Après le retour au pouvoir de ce dernier en 1999, cette alliance se renforce particulièrement avec Saïd Bouteflika, frère et conseiller omnipotent du président, surtout après l’AVC de 2013 qui affaiblit Abdelaziz. Rédha Kouninef, en particulier, devient un confident et protégé de Saïd, qualifié d' »ami cher » par ce dernier lors des procès. Les frères sont perçus comme des membres quasi-intégrés du cercle présidentiel, intervenant dans des décisions économiques et politiques. Cette relation, qualifiée de « surnaturelle » par les observateurs, permet aux Kouninef d’obtenir une impunité et des privilèges exceptionnels, transformant leur groupe en un empire prospérant sous la protection directe du palais.
Analyse des 2 378 communications téléphoniques : Tarek-Noah et Rédha en première ligne
Les enquêtes judiciaires post-2019 révèlent l’ampleur de cette intimité à travers les relevés téléphoniques de Saïd Bouteflika. Entre 2018 et mars 2019, exactement 2 378 appels et SMS sont échangés avec les frères Kouninef (parfois cité comme total pour le groupe, avec des détails : 1 238 avec Tarek-Noah et 1 140 avec Rédha). Ces communications, sans enregistrements sonores mais jugées par leur fréquence et densité, constituent une preuve centrale des accusations de trafic d’influence. Tarek-Noah et Rédha apparaissent en première ligne, confirmant leur rôle pivot dans les échanges avec le conseiller présidentiel. Ces contacts, souvent pour des interventions sur des projets ou des blocages administratifs, illustrent comment les Kouninef influençaient directement les décisions au sommet de l’État.
4.2. Connivences ministérielles et administratives
Le rôle d’Ahmed Ouyahia dans l’octroi de crédits et de projets
Ancien Premier ministre sous plusieurs mandats de Bouteflika, Ahmed Ouyahia est accusé d’avoir personnellement facilité l’accès des Kouninef à des avantages indus. Il intervient notamment pour l’octroi de crédits bancaires massifs sans garanties suffisantes, permettant la réalisation de projets comme l’usine Nutris à Jijel (investissement de 250 millions de dollars). En janvier 2019, Ouyahia signe une décision injectant 10 milliards de dinars du Trésor public pour couvrir les pertes de ce projet, en plus de cofinancements précédents dépassant 20 milliards de dinars via des banques publiques (BNA, CPA, BEA). Ces faveurs, souvent via le Conseil des participations de l’État qu’il préside, illustrent un système de connivence où les Kouninef obtiennent des marchés gré à gré et des financements privilégiés.
L’appui de Houda Feraoun dans le secteur des télécoms
Houda-Imane Feraoun, ministre des Postes et Télécommunications (2015-2019), est impliquée dans l’affaire Mobilink, filiale des Kouninef. Elle est soupçonnée d’avoir exercé des pressions pour que Algérie Télécom ne se constitue pas partie civile dans le litige des cabines « Houria », facilitant la condamnation de l’opérateur public à verser 2,7 milliards de dinars (environ 20 millions d’euros) en 2018. Des cadres d’Algérie Télécom témoignent de « pressions » ministérielles pour favoriser Mobilink. Feraoun est poursuivie et condamnée dans des affaires liées, illustrant comment les Kouninef mobilisaient des ministres pour protéger leurs intérêts dans les télécoms.
4.3. Tactiques concurrentielles et monopole de fait
Le conflit avec Issad Rebrab (Cevital) et les blocages administratifs
Le bras de fer avec Issad Rebrab, patron de Cevital (premier groupe privé algérien), symbolise les tactiques agressives des Kouninef pour éliminer la concurrence. Dans l’agroalimentaire (huile de table et trituration de graines), les Kouninef, via Cogral et Nutris, raflent des privatisations et projets, tout en bloquant ceux de Cevital. Dès 2016-2017, des équipements de Cevital sont retenus au port de Béjaïa sur ordres administratifs, empêchant l’extension de son usine de trituration. Rebrab accuse publiquement les Kouninef d’utiliser leur influence auprès de Saïd Bouteflika pour ces blocages, visant à préserver leur monopole naissant. Ce conflit culmine en 2019 avec l’arrestation simultanée de Rebrab et des Kouninef, soulignant les rivalités au sein de l’oligarchie.
Le statut de « protégés » et de « loups » du business algérien
Discrets mais impitoyables, les Kouninef sont décrits comme des « loups » du business algérien : protégés inconditionnels du clan Bouteflika, ils opèrent dans l’ombre pour accumuler pouvoir et richesses. Leur influence dépasse les affaires, touchant les décisions étatiques via Saïd Bouteflika. Cette protection leur assure impunité, marchés exclusifs et blocages de concurrents, faisant d’eux des symboles de l’oligarchie corrompue de l’ère Bouteflika. Leur chute en 2019 marque la fin d’une ère où proximité politique primait sur mérite entrepreneurial.
V. Pratiques Corruptives et Enquêtes Judiciaires
5.1. Typologie des infractions reprochées
Trafic d’influence, blanchiment d’argent et obtention d’avantages indus
Les frères Kouninef ont été poursuivis principalement pour trafic d’influence, accusés d’avoir exploité leur proximité avec Saïd Bouteflika et des ministres pour obtenir des privilèges indus. Le blanchiment d’argent figure également au cœur des accusations, via des montages complexes impliquant des sociétés suisses à faible capital et des transferts opaques. Enfin, l’obtention d’avantages indus concerne l’attribution de marchés publics gré à gré, de financements publics déguisés et de concessions sans concurrence réelle, souvent au détriment de l’intérêt général. Ces infractions, qualifiées de « corruption » et de « dilapidation de deniers publics » lors des procès, ont été retenues contre eux conjointement avec des hauts responsables comme Ahmed Ouyahia et Saïd Bouteflika.
Détournement de fonciers industriels et non-respect des contrats publics
Un autre volet majeur porte sur le détournement de fonciers industriels et portuaires. Les Kouninef sont accusés d’avoir obtenu, via interventions au sommet de l’État, des terrains stratégiques (zones industrielles, ports comme Djen Djen pour Nutris) sans respecter les procédures d’appel d’offres ou en bloquant des concurrents. Le non-respect des engagements contractuels est également reproché : retards chroniques sur des projets publics (métro d’Alger, hydraulique), abandons partiels ou exécution incomplète, tout en encaissant des paiements avancés. Ces pratiques ont entraîné des pertes estimées à des centaines de millions de dollars pour l’État algérien.
5.2. Mécanismes de détournement financier
Surfacturations et obtention de crédits massifs sans garanties
Le mode opératoire principal reposait sur la surfacturation systématique des contrats publics. Par exemple, dans les projets hydrauliques et BTP, les devis étaient gonflés, permettant des marges exorbitantes couvertes par des paiements publics. Les Kouninef obtenaient également des crédits bancaires massifs sans garanties suffisantes : banques publiques (BNA, CPA, BEA) accordaient des prêts colossaux pour des investissements comme Nutris (plus de 20 milliards de dinars injectés), souvent sur instruction d’Ahmed Ouyahia via le Conseil des participations de l’État. En janvier 2019, une décision exceptionnelle injecte 10 milliards de dinars du Trésor pour couvrir les pertes de Nutris, illustrant un sauvetage financier déguisé. Ces mécanismes permettaient de financer l’expansion rapide du groupe sans risque réel pour la famille.
Transferts illicites vers les comptes bancaires suisses
Les enquêtes ont mis au jour des transferts illicites de capitaux vers la Suisse, pays d’origine de la mère et de résidence partielle de la fratrie. Des exemples concrets incluent le transfert de 400 000 francs suisses sur un compte personnel de Rédha Kouninef, ou des mouvements suspects via les nombreuses sociétés helvétiques du clan (à capital modeste, souvent dissoutes rapidement). Ces flux, qualifiés de blanchiment, servaient à sécuriser le patrimoine familial à l’étranger, en contournant les contrôles algériens sur les changes. La coopération judiciaire algéro-suisse post-2019 a permis le gel de plusieurs comptes et biens immobiliers (villas dans le canton de Vaud, appartements en Espagne).
5.3. Financement politique occulte
Le financement des campagnes électorales et du 5e mandat avorté
Les Kouninef sont accusés d’avoir participé au financement occulte des campagnes électorales d’Abdelaziz Bouteflika (notamment 2004, 2009, 2014), en échange de la protection présidentielle. Plus grave, ils auraient contribué au financement du 5e mandat avorté de 2019 : contributions financières directes ou indirectes via des sociétés, pour soutenir la candidature controversée du président affaibli. Lors des procès, Saïd Bouteflika et les ex-Premiers ministres ont été confrontés à ces accusations de « financement occulte de partis politiques et de campagnes électorales ». Ce soutien financier, perçu comme un investissement rentable, renforçait la dette morale du clan présidentiel envers les Kouninef, leur assurant une impunité quasi-totale jusqu’au Hirak. Ces pratiques, révélées par les enquêtes judiciaires de 2019-2020, ont constitué un élément clé des condamnations pour corruption et trafic d’influence.
VI. La Chute : Du Hirak à la Prison
6.1. Chronologie de la chute (Avril 2019)
Impact du mouvement populaire (Hirak) et démission de Bouteflika
La chute des frères Kouninef s’inscrit dans le contexte du Hirak, le soulèvement populaire massif qui éclate le 22 février 2019 contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un 5e mandat. Ce mouvement, pacifique et inédit, dénonce la corruption endémique, les oligarques proches du pouvoir et l’immobilisme économique. Sous pression de la rue et de l’armée (via le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah), Bouteflika démissionne le 2 avril 2019. Gaïd Salah appelle publiquement à accélérer les enquêtes anticorruption contre les « Bandits » liés à l’ancien régime, ciblant implicitement les alliés comme les Kouninef. Ce climat post-Bouteflika ouvre la voie à une purge judiciaire contre les « oligarques » perçus comme symboles de la kleptocratie.
L’arrestation spectaculaire des trois frères (21-22 avril 2019)
Les arrestations interviennent dans la nuit du 21 au 22 avril 2019. La gendarmerie nationale interpelle trois frères principaux : Rédha (PDG de KouGC), Abdelkader-Karim et Tarek-Noah (parfois mention de quatre, incluant initialement un quatrième non détenu). Ils sont arrêtés en même temps qu’Issad Rebrab (Cevital), rival des Kouninef, dans une opération conjointe symbolique. Les médias publics (TV d’État, Ennahar, Echourouk) annoncent l’opération comme liée à des enquêtes pour « trafic d’influence, détournement de fonciers, non-respect de contrats publics et corruption« . Les frères sont déférés le 23 avril devant un juge d’instruction au tribunal de Sidi M’hamed à Alger, auditionnés toute la nuit, et placés sous mandat de dépôt le 24 avril. Souad-Nour, la sœur, fuit en Suisse dès les premiers signes de purge.
6.2. Procédures et procès fleuves (2020-2021)
Détention à El Harrach et transfert à Koléa
Initialement incarcérés à la prison d’El Harrach (Alger), tristement célèbre pour ses conditions vétustes, les frères sont transférés fin 2019 ou début 2020 à la prison de Koléa (Tipaza, 40 km à l’ouest d’Alger). Cette prison « moderne » (inaugurée en 2015), avec un pavillon « spécial » pour VIP, accueille les figures de l’ancien régime (Saïd Bouteflika, ex-ministres). Les conditions y sont relativement meilleures (cellules individuelles, parloirs facilités), mais les détenus redoutent des transferts vers des prisons plus dures si les peines sont confirmées. Des visites d’avocats et de famille sont autorisées, comme lors de l’annonce du verdict final.
Implication des hauts responsables de l’État (Premiers ministres et ministres)
Les procès, tenus au tribunal de Sidi M’hamed (pôle économique et financier), sont « fleuves » et interconnectés. En septembre 2020, premier jugement : les Kouninef sont jugés avec des ex-Premiers ministres (Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal), ministres (Houda Feraoun, Mahdjoub Bedda) et Saïd Bouteflika. Accusations : trafic d’influence via 2 378 appels avec Saïd, avantages indus (crédits sans garanties, terrains), financement occulte de campagnes. Le procureur requiert 18 ans pour Rédha, 15 pour les autres frères, 20 pour Souad-Nour (par contumace). En appel (décembre 2020), peines confirmées avec ajustements mineurs (réduction pour cadres). Ces affaires symbolisent la purge post-Hirak, avec plus de 70 accusés dans des dossiers liés.
6.3. Le verdict définitif de la Cour Suprême (Mai 2021)
Analyse des peines : 12 à 16 ans de prison ferme pour la fratrie
Le 27 mai 2021, la Cour suprême rejette tous les pourvois en cassation (du parquet, du Trésor public et des accusés), rendant définitives les peines confirmées en appel par la cour d’Alger (31 décembre 2020) :
- Rédha Kouninef : 16 ans de prison ferme (avec période de sûreté).
- Tarek-Noah : 15 ans.
- Abdelkader-Karim : 12 ans, plus amende de 8 millions DA.
Ces peines pour « trafic d’influence, blanchiment d’argent, avantages indus, financement occulte de campagnes » et détournements. Les juges confirment la saisie totale des biens.
Le cas Souad-Nour : Condamnation par contumace et mandat d’arrêt international
Souad-Nour est condamnée à 20 ans de prison ferme par contumace, avec mandat d’arrêt international (Interpol). En fuite en Suisse (canton de Vaud) depuis 2019, elle refuse les convocations et reste introuvable malgré des demandes d’extradition.
6.4. Conséquences patrimoniales et nationalisation
Gel des comptes bancaires de juin 2019
Dès le début juin 2019, la justice ordonne le gel de tous les comptes des ~50 sociétés du groupe KouGC (en Algérie et Suisse), paralysant les opérations. Ce blocage, étendu aux familles Tahkout et Oulmi, vise à empêcher les fuites de capitaux et à préparer les saisies.
Saisie des biens immobiliers en Algérie, Suisse et Espagne
La Cour suprême confirme la confiscation totale des biens : immobiliers (villas à Jouxtens-Mézery, appartements à Genève), mobiliers, véhicules, actions. Coopération algéro-suisse permet le gel de propriétés helvétiques ; saisies similaires en Espagne. Les avoirs sont reversés au Trésor public, avec dédommagements pour l’État.
Reprise des filiales (Cogral, Nutris) par les groupes publics Agrodiv et Madar
- Cogral (huile de table) : Reprise en novembre 2021 par Agrodiv (groupe public agro-industriel). Après 2 ans d’arrêt, production relancée le 15 novembre 2021 (raffinerie de 400 t/jour).
- Nutris (trituration graines oléagineuses à Jijel, investissement 250 M$) : Transférée en octobre 2021 à Madar Holding (devenu Kotama Agri-Food). Travaux à 70 % achevés, usine inaugurée en 2025. Ces nationalisations visent à relancer des projets stratégiques pour la sécurité alimentaire. D’autres entités (KouGC) négocient reprises par des publics, mais l’empire est démantelé.
VII. Conclusion : Bilan et Héritage Judiciaire
7.1. La fin d’une ère d’oligarchie
Symbole de la purge anti-corruption post-Bouteflika
L’affaire des frères Kouninef incarne parfaitement la fin d’une ère marquée par l’oligarchie corrompue sous le long règne d’Abdelaziz Bouteflika (1999-2019). Protégés par leur proximité historique avec le clan présidentiel – héritée du soutien de leur père Ahmed à Bouteflika durant son exil –, les Kouninef ont symbolisé l’alliance incestueuse entre pouvoir politique et grands affaires. Leur ascension fulgurante, via des contrats publics massifs (plus d’1 milliard de dollars rien que dans l’hydraulique), des privilèges indus et des blocages de concurrents (comme Issad Rebrab de Cevital), illustre un système où la connivence primait sur la concurrence loyale.
La purge judiciaire lancée après le Hirak de 2019 et la démission de Bouteflika vise à démanteler cette « issaba » (bande), en ciblant les oligarques perçus comme pillards du Trésor public. Les lourdes condamnations des Kouninef (confirmées en 2021), aux côtés d’autres figures comme Ali Haddad ou Mahieddine Tahkout, marquent un tournant symbolique : la justice, sous impulsion militaire, frappe les « loups » de l’ancien régime pour légitimer le nouveau pouvoir. Cependant, cette campagne anticorruption reste critiquée pour sa sélectivité, épargnant souvent les acteurs du système actuel et servant davantage à redistribuer les cartes économiques qu’à éradiquer la corruption structurelle.
7.2. Situation actuelle (Décembre 2025)
Le point sur la détention des frères et l’avenir des actifs saisis.
En décembre 2025, les trois frères principaux – Rédha (condamné à 16 ans), Tarek-Noah (15 ans) et Abdelkader-Karim (12 ans) – purgent toujours leurs peines à la prison de Koléa (Tipaza), un établissement relativement confortable réservé aux VIP de l’ancien régime. Aucune libération conditionnelle ou grâce n’a été accordée depuis la confirmation définitive des sentences par la Cour suprême en mai 2021. Rédha fait face à des enquêtes secondaires persistantes (blanchiment, dissimulation de revenus), mais sans nouveau verdict majeur rapporté récemment.
Souad-Nour Kouninef, condamnée à 20 ans par contumace, reste en fuite en Suisse (canton de Vaud), protégée par sa citoyenneté helvétique. Le mandat d’arrêt international émis en 2019 n’a pas abouti à une extradition, malgré la coopération judiciaire algéro-suisse.
Les actifs saisis ont été largement nationalisés :
- Cogral (agroalimentaire, huile de table) intégrée au groupe public Agrodiv depuis 2021, avec reprise de la production.
- Nutris (trituration de graines oléagineuses à Jijel) transférée à Madar Holding (devenu Kotama Agri-Food), achevée et inaugurée en 2025 pour renforcer la sécurité alimentaire.
- Le cœur du groupe, KouGC (BTP, hydraulique), reste paralysé par le gel des comptes depuis 2019, avec des négociations sporadiques pour une reprise partielle par des entités publiques, sans aboutissement clair.
Cette saga laisse un héritage contrasté : symbole d’une justice « Révolutionnaire » Post-Hirak, elle souligne aussi la persistance d’un système où les empires privés dépendants du politique s’effondrent avec le changement de régime, redistribuant les richesses au profit de l’État sans réforme profonde de la gouvernance économique.
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