Arezki El Bachir (vers 1857-1895)
Résistant kabyle et « bandit d’honneur » face au colonialisme français
Arezki El Bachir Bachène (en kabyle : Aṛezqi U Lvacir Baccen), né vers 1857 dans le village d’Aït Bouhini (actuelle commune de Yakouren, wilaya de Tizi Ouzou), est l’une des figures emblématiques de la résistance populaire kabyle à la colonisation française. Fils d’El Bachir (ou Ali Naït Ali) et de Tassadit Tadjibat, il appartient à la confédération tribale des Aït-Ghobri, dans la région du Djurdjura. Issu d’une société rurale kabyle profondément touchée par les ravages de la conquête française, Arezki incarne le refus catégorique de l’oppression coloniale, à travers une forme de banditisme social qualifié d’« honneur » par les populations locales.
Une enfance marquée par la conquête et la rébellion
Arezki grandit dans une Kabylie encore fumante des cendres de la résistance armée. En 1857, la défaite de Lalla Fatma N’Soumer à la bataille d’Icherriden scelle la chute de la région après des décennies de lutte farouche contre l’avancée française. Les Kabyles, fiers montagnards organisés en assemblées villageoises (tajmaât), subissent alors une répression impitoyable : confiscations de terres, impôts exorbitants et cantonnements forcés. À 14 ans, en 1871, Arezki participe au soulèvement d’El Mokrani, qui embrase l’Algérie orientale et mobilise des dizaines de milliers de combattants kabyles contre l’occupant. Bien que l’insurrection soit écrasée, elle forge chez le jeune Arezki un esprit de révolte indomptable.
Devenu berger et cultivateur, Arezki voit sa communauté se désintégrer sous le poids du système colonial. Les forêts de chêne-liège d’Azazga et Yakouren, vitales pour l’économie locale, sont concédées à des sociétés françaises, privant les villageois de ressources essentielles. C’est dans ce contexte de dépossession que naît le phénomène des « bandits d’honneur » : des hors-la-loi qui, loin d’être de simples criminels, deviennent des justiciers populaires, vengeant les opprimés et attaquant les symboles du pouvoir colonial – colons, caïds collaborateurs et convois militaires.
Le chef incontesté des forêts du Djurdjura
Dès les années 1880, Arezki El Bachir forme une bande armée qui opère dans les forêts denses de Mizrana, Akfadou et Yakouren. À la tête d’une quinzaine d’hommes, il cible les traîtres et les exploiteurs : assassinats d’adjoints indigènes corrompus, vols de bétail aux colons, et redistribution aux plus pauvres. Surnommé le « Kébir du Sébaou » (le Grand de la vallée du Sébaou), il acquiert une réputation de vengeur infaillible. Les villageois lui envoient même des lettres au bureau de poste d’Azazga, adressées simplement à « M. Arezki El Bachir, bandit d’honneur en forêt de Kabylie », pour implorer son aide contre les injustices.
Dans les années 1890, Arezki coordonne ses actions avec d’autres bandes légendaires, comme celle des frères Abdoun (dont Ahmed Saïd, dit Abdoun) et des Beni Haçain. Ensemble, ils défient l’autorité française : le 3 juillet 1893, ils attaquent Tabarourt pour venger la mort de Bachir Abdoun, tuant des collaborateurs et semant la terreur chez les administrateurs. Le 13 novembre suivant, une seconde expédition sanglante cible Ham Ou Naït Tagmount et d’autres traîtres. Ces actes, qualifiés de « crimes politiques » par son avocat lors du procès, visent explicitement à saper l’ordre colonial en protégeant les ruraux des dépossessions foncières et des taxes oppressives.
La presse coloniale, fascinée et effrayée, romancise ses exploits, le comparant à un « Fra Diavolo kabyle » ou à un Robin des Bois berbère. Pour les autorités, il est un dangereux insurgé ; pour les Kabyles, un héros qui redonne dignité à une société brisée.
Capture, procès et exécution exemplaire

L’inquiétude des Français culmine : en novembre 1893, une vaste opération militaire, impliquant des milliers de soldats et des tirailleurs indigènes, est lancée sous les ordres du sous-préfet de Tizi Ouzou. Après des mois de traque impitoyable, Arezki est capturé le 24 décembre 1893 dans la vallée de la Soummam. Son arrestation fait sensation à Alger, et la presse couvre l’événement avec avidité.
Jugé aux assises d’Alger, Arezki refuse de se soumettre : il exige un interprète kabyle malgré sa maîtrise du français et récuse des juges pour partialité. Condamné à mort avec dix complices, il est guillotiné le 14 mai 1895 à Azazga, aux côtés d’Abdoun et de cinq autres compagnons. L’exécution, publique et spectaculaire, attire des milliers d’Européens venus d’Alger assister au « spectacle ». Aucune foule kabyle n’est tolérée. Une photographie de sa tête, diffusée en carte postale, symbolise la cruauté coloniale.
Héritage : Un symbole de résistance irréductible
La mort d’Arezki ne brise pas sa légende. Chants anonymes, poèmes et récits oraux le célèbrent encore aujourd’hui comme un martyr de l’honneur kabyle. Son action préfigure les résistances futures, du PPA à la guerre de Libération. En 2008, le film Arezki, l’insoumis de Djamel Bendeddouche ravive sa mémoire, soulignant comment ces « bandits » incarnaient une ultime parade contre l’injustice coloniale. Arezki El Bachir reste un pilier de l’identité kabyle : un homme qui, face à l’oppression, choisit la forêt et l’arme plutôt que la soumission.
Sources principales
- Settar Ouatmani, « Arezki L’Bachir. Un « bandit d’honneur » en Kabylie au XIXe siècle », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n°136, 2014.
- Dahbia Abrous, « Arezki L’Bachir », in Salem Chaker (dir.), Hommes et femmes de Kabylie, vol. 1, Edisud, 2001.
- Antonin Plarier, Des bandits face au pouvoir colonial, ENS Éditions, 2025.
- Émile Violard, Bandits de Kabylie : Hors-la-loi et bandits d’honneur kabyles au XIXe siècle, Grand-Alger Livres, 2004 (rééd.).
- Younes Adli, Arezki L’Bachir : Histoire d’honneur, auto-édition, 2001.
- Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM), Rapport sur la répression du banditisme en Kabylie, 1893-1894 (dossier 7 G 2).

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