Les Djwadjla et le Commerce du Pain sous la Régence d’Alger
Pendant des siècles, jusqu’aux dernières décennies du XXe siècle, la grande majorité des boulangeries d’Alger étaient tenues par des artisans originaires de Jijel, connus sous le nom de Djwadjla (ou Jijeliens). Ce quasi-monopole sur la fabrication du pain, aliment essentiel de la vie quotidienne, intrigue encore aujourd’hui. D’où vient cette domination économique d’une communauté régionale sur un secteur vital de la capitale de la Régence ?
Pour comprendre cette tradition, il faut remonter au début du XVIe siècle, à l’époque tumultueuse des frères Barberousse et de la fondation de la Régence d’Alger.
Le Contexte Historique : L’Arrivée des Barberousse et le Rôle des Jijeliens
Au début du XVIe siècle, Alger (alors appelée El-Djazaïr Beni Mezghenna) subissait l’humiliation imposée par les Espagnols. En 1510, le comte Pedro Navarro avait construit une forteresse imprenable, le Peñón d’Alger, sur un îlot face à la médina. Cette position stratégique permettait aux canons espagnols de contrôler la ville, forçant les habitants à payer un tribut annuel et limitant leur liberté.
Excédées par cette situation, les grandes familles algéroises firent appel à Aroudj Barberousse, célèbre corsaire installé à Jijel depuis 1514, après avoir chassé les Génois de la ville. Aroudj, accompagné de ses fidèles compagnons jijeliens (les Djwadjla), répondit à l’appel. Ses premières tentatives pour déloger les Espagnols du Peñón échouèrent, ce qui le frustrat profondément.
Au fil du temps, Aroudj, violant les lois de l’hospitalité, s’imposa par la force. Il finit par faire assassiner le cheikh local, Salim al-Toumi, en le faisant égorger dans son bain hammam, prenant ainsi le contrôle d’Alger en 1516. Son frère cadet, Khayr ad-Din (Kheir Eddine Barberousse), lui succéda après sa mort en 1518 lors de combats contre les Espagnols à Tlemcen.
Khayr ad-Din, réfugié temporairement à Jijel après des revers, reprit Alger en 1525, puis conquista définitivement le Peñón en 1529, libérant la ville de la menace espagnole. Il intégra ensuite la Régence au giron ottoman en 1519, obtenant le soutien du sultan Sélim Ier.
La Récompense de Khayr ad-Din : Un Privilège Économique et Social
Les Jijeliens avaient prouvé leur loyauté indéfectible envers les Barberousse, tant à Jijel qu’à Alger, lors des campagnes militaires et des périodes d’adversité. En reconnaissance, Khayr ad-Din, une fois solidement installé au pouvoir au palais de la Jenina (actuelle place des Martyrs), accorda aux Djwadjla un privilège majeur : le monopole de la fabrication et de la distribution du pain destiné aux institutions de la Régence, notamment l’Odjak (la milice janissaire), le palais et les forces armées.
Ce privilège s’accompagna d’autres avantages dignes des tribus makhzen (alliées privilégiées du pouvoir) : exonération d’impôts, droit au port d’armes et statut social élevé. La vente au détail du pain aux particuliers était, quant à elle, souvent confiée aux communautés mozabites, connues pour leur habileté commerciale dans les villes du Tell.
Ce « pain béni » permit aux familles jijeliennes de s’installer durablement à Alger, de prospérer et de transmettre leur savoir-faire de génération en génération. Le pain, produit de base (khobz, kesra ou matlouâ), était cuit dans des fours traditionnels, et les boulangers jijeliens excellaient dans sa production en grande quantité pour les besoins de la ville en expansion.
Une Tradition Persistante
Cette spécialisation économique se perpétua sous toute la période ottomane (1516-1830) et même au-delà, sous la colonisation française et après l’indépendance. Jusqu’aux années 1980-1990, les grandes boulangeries algéroises portaient souvent des noms d’origine jijelienne, et la communauté conservait une forte présence dans ce métier. Aujourd’hui, bien que modernisée et diversifiée, cette tradition reste vivace dans la mémoire collective.
Illustration : Scène de vie quotidienne à Alger, miniature de Mohammed Racim (1896-1975), maître de la peinture algérienne traditionnelle, évoquant les métiers et l’artisanat de l’époque ottomane.
Sources fiables :
- Article « Les Djwadjla et le commerce du pain, à l’époque Ottomane », Babzman.com (2024), basé sur des traditions orales et historiques locales.
- « Khair-Eddine Barberousse, les Jijeliens et le pain », Algerie360 (2017) et HuffPost Maghreb (2016), relatant la même tradition.
- Wikipédia : « Khayr ad-Din Barberousse » (français), pour le contexte historique vérifié.
- Ouvrages historiques : Références croisées sur l’histoire de la Régence d’Alger (ex. travaux sur les Barberousse et les communautés régionales).