Le Conflit Fratricide entre le MNA et le FLN en Métropole (1955-1962) : Focus sur le Département du Nord
Le Conflit Fratricide entre le MNA et le FLN en Métropole : Une Guerre Intestine dans le Département du Nord (1955-1962)
Le conflit fratricide entre le Mouvement National Algérien (MNA), dirigé par le charismatique Ahmed Messali Hadj (1898-1974), souvent considéré comme le « père du nationalisme algérien« , et le Front de Libération Nationale (FLN), mené par des figures comme Omar Boudaoud (1925-2019), chef de la Fédération de France du FLN à partir de 1957, représente l’une des pages les plus sombres et sanglantes de la guerre d’Algérie exportée en France métropolitaine. Cette lutte interne au mouvement nationaliste algérien, opposant deux factions rivales pour le contrôle des communautés immigrées, des cotisations militantes et du leadership idéologique, s’est étendue de l’Algérie à la France continentale, touchant des régions comme Paris, Marseille et Lyon. Cependant, elle a été particulièrement violente dans le département du Nord, où une importante communauté algérienne s’était implantée dans les bassins industriels. Basé sur des sources judiciaires (arrêts de la Cour d’Assises de Douai, dossiers de procédure des archives départementales du Nord) et médiatiques (comme La Voix du Nord), ainsi que sur les mémoires d’Omar Boudaoud (Du PPA au FLN, 2007) et les analyses historiques de Jean-Pierre Royer (mémoire de 1961), ce récit détaille les origines, le déroulement, les acteurs clés et les conséquences judiciaires de cette guerre intestine de 1955 à 1962, avec un focus sur le Nord, dernier bastion du MNA et terrain de prédilection pour ces règlements de comptes meurtriers.
Origines du Conflit et Contexte en Métropole
Les racines de ce conflit remontent à la scission du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), fondé en 1946 par Messali Hadj, un leader exilé en France sous surveillance (à Niort ou Belle-Île) et attaché à un nationalisme intransigeant teinté de religiosité musulmane. En 1954-1955, des dissensions internes – opposant les « messalistes » plus frustes et radicaux aux réformistes – mènent à la création du FLN le 1er novembre 1954, qui lance l’insurrection armée en Algérie sous l’impulsion de figures comme Larbi Ben M’Hidi, Krim Belkacem, Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohamed Khider. Le MNA émerge alors comme faction rivale, fidèle à Messali, tandis que le FLN, dirigé en métropole par Omar Boudaoud et son adjoint Ali Haroun (né en 1924), vise à unifier le mouvement sous sa bannière.
En métropole, l’immigration algérienne accélère après les deux guerres mondiales pour combler les besoins en main-d’œuvre. Dans le Nord, elle débute après 1918 pour la reconstruction des régions dévastées, mais explose dans les années 1950 : en 1954, environ 25 000 Algériens y résident, occupant des emplois non qualifiés et mal payés (moins que les Français à travail égal) dans la sidérurgie à Valenciennes et Maubeuge, les mines à Douai, et le textile à Lille, Roubaix et Tourcoing. Ces travailleurs vivent dans des conditions précaires : logements insalubres dans des cités ghettos, ségrégation dans les cafés et lieux publics. Un cinquième de cette population (environ 5 000 en 1960) milite activement, versant des cotisations mensuelles de 27 à 30 nouveaux francs aux organisations nationalistes pour financer la lutte.
La violence éclate d’abord en 1951 comme une lutte anticoloniale : grèves et heurts avec la police, orchestrés par des militants MNA comme Rabia Fenour (militant MNA en France), surtout à Valenciennes et Douai. Mais à partir de 1955-1956, elle se transforme en guerre fratricide. Le FLN, basé à Marseille et étendu au Nord par Boudaoud, entreprend de refouler les « messalistes ». Le département du Nord devient le dernier refuge du MNA, grâce à une implantation précoce du FLN mais aussi à des militants acharnés des deux côtés. Les bastions du MNA incluent Aulnoye Sous-le-Bois, Hautmont, Maubeuge, Valenciennes et Lille (où il domine les quartiers comme Saint-Sauveur et Wazemmes) ; les effectifs sont équivalents à Roubaix ; le FLN domine à Tourcoing et Dunkerque.
Le Déclenchement et les Formes de Violence (1956-1958 : L’Apogée)
Le conflit s’intensifie en 1956, lorsque le MNA, pour défendre ses positions et collecter des fonds, punit sévèrement les « traîtres » : ceux soupçonnés de collaborer avec la police française, de refuser les grèves ou les cotisations (jugées trop élevées), de débaucher des militants, d’appartenir aux deux mouvements simultanément, ou de transgresser les interdits moraux (fumer, consommer de l’alcool). Ces punitions, ordonnées par des tribunaux clandestins MNA influencés par Messali Hadj, visent à maintenir la discipline mais provoquent un afflux de sympathies vers le FLN de Boudaoud, qui riposte avec des « groupes de choc » inspirés des tactiques urbaines de Yacef Saadi (1930-2021), leader de la Bataille d’Alger.
En 1956, le MNA est responsable de 9 crimes sur 10. Les représailles du FLN suivent, avec des sentences de mort exécutées par des commandos armés (pistolets, mitraillettes, armes blanches). La violence commence le 18 mars 1956 à Roubaix (quartier Alma), avec l’attaque de six cafés algériens : 1 mort, 2 blessés, et saccage pour impressionner les réfractaires MNA. Elle culmine en 1957-1958, avec des agressions quasi quotidiennes transformant des quartiers en « Far-West » : Saint-Sauveur à Lille, Alma à Roubaix, Maubeuge, Valenciennes et environs. Les attentats se produisent dans les rues (touchant par erreur des passants italiens, polonais ou méditerranéens, ou par balles perdues), cafés et domiciles. Des policiers et gendarmes sont blessés ou tués lors de poursuites, comme les deux gendarmes dont les funérailles, en juillet 1957, voient le député du Nord Eugène Thomas (1903-1971) dénoncer les « tueurs comme des bêtes malfaisantes » et menacer d’une auto-défense ouvrière.
- Les collecteurs de fonds (souvent soupçonnés de détournements) sont séquestrés ou assassinés, comme dans l' »affaire Berthommier » à Anzin (près de Valenciennes) en 1958, où le commissaire Berthommier gère des plaintes contre la violence.
- Des expéditions punitives visent les « traîtres » ou déserteurs.
- Le 11 mai 1957, 200 Nord-Africains demandent protection à la police de Louvroil (près de Maubeuge) ; en août 1957, une délégation de Saint-Sauveur à Lille s’adresse au préfet.
- Le 23 novembre 1958, des Algériens se plaignent au commissariat d’Anzin.
Cette violence, interethnique mais surtout intra-communautaire, engendre un climat de terreur, avec des groupes d’autodéfense formés par les populations française et algérienne.
L’Évolution et la Fin du Conflit (1959-1962)
En 1959-1960, le terrorisme diminue, se concentrant autour de la gare de Lille et des cafés de Wazemmes, ciblant les nouveaux arrivants non affiliés à l’Union Syndicaliste des Travailleurs Algériens (USTA, syndicat MNA). Cependant, à l’approche des négociations d’Évian en 1961, la perspective d’un accord avec le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA, lié au FLN) provoque une recrudescence de la violence du MNA, craignant la marginalisation.
Le bilan pour 1956-1961 dans le Nord : environ 500 tués et 900 blessés au total, dont seulement 20 morts et 20 blessés parmi la population européenne (surtout à Hautmont, Roubaix et Valenciennes). La majorité des victimes sont algériennes, soulignant le caractère fratricide. Le Nord, avec sa densité communautaire (20 000 Algériens dans la sidérurgie à Valenciennes-Maubeuge), est un foyer intense comparé aux autres régions.
Le conflit s’apaise avec les Accords d’Évian du 19 mars 1962, mettant fin aux hostilités. Les séquelles judiciaires persistent, avec des amnisties massives (plus de 5 451 en métropole, dont un tiers dans le Nord) pour faciliter la paix, gérées par la Commission Mixte de Cessez-le-Feu de Rocher-Noir.
Les Aspects Judiciaires : La Répression Modifiée par la Guerre
La Cour d’Assises de Douai, compétente pour le Nord, juge entre 1954 et 1962 63 affaires impliquant des Algériens (« Nord-Africains » à l’époque) : 31 crimes de droit commun et 32 politiques, liés aux règlements de comptes MNA/FLN. Les sources incluent les arrêts de Douai, dossiers de procédure (séries ADN 1088 W et 1872 W), et La Voix du Nord.
Les affaires reflètent la violence : exécutions par commandos après sentences clandestines, pour trahison ou refus de cotisations. En 1957-1958, la violence culmine, avec 160 dossiers en attente en mars 1958, menant à une session extraordinaire. Les instructions sont difficiles : preuves fragiles, omerta par peur des représailles, mensonges systématiques. Magistrats frustrés, comme le substitut général Saget (« Il est difficile de connaître la vérité quand il s’agit d’Arabes », 27 novembre 1957), Domergue (« La capacité de dissimulation des Nord-Africains est illimitée », 26 mars 1958), ou le président Dericke (« La vérité est revêtue d’une gandoura », 20 mars 1958). Un avocat note : « S’il fallait édifier une statue au mensonge, il faudrait l’habiller d’un burnous » (5 juillet 1957).
La Cour adopte une répression dure (« frapper fort ») pour restaurer l’ordre : travaux forcés à perpétuité ou peine de mort par contumace. Exemple : premier procès majeur le 3 juillet 1957 (faits du 24 novembre 1956), où l’avocat général Leheurou-Kerisel cite 68 attentats (janvier-mai 1957 : 38 morts, 50 blessés algériens, 8 blessés métropolitains) et exige une « sévérité exemplaire ». Autres cas :
- 27 novembre 1957 : Trois assassins condamnés à travaux forcés ; tous amnistiés en 1962.
- 18 mars 1958 : Meurtre qualifié d' »acte presque bénéfique » ; réquisitions pour « salubrité publique ».
- 20 mars 1958 : Condamnation avec interdiction de séjour.
- 26 mars 1958 : Militant condamné à mort par contumace ; transféré au TPFA de Lille après arrestation.
- 25 mars 1958 : Trois Algériens pour assassinat ; un seul amnistié.
- 25 octobre 1957 : 10 ans de travaux forcés ; remise de 2 ans en 1961.
- 4 janvier 1959 (chambre d’accusation) : Renvoi pour atteinte à la sûreté (tentative FLN).
- 13 mai 1959 : Militant MNA pour double meurtre FLN ; renvoi à Douai.
- 10 juin 1959 : Échange de feu MNA/FLN ; revendiqué par TPFA.
L’impuissance émerge : victimes et accusés interchangeables, surcharge. Les jurés appellent à des tribunaux d’exception. À partir de l’ordonnance du 8 octobre 1958, les Tribunaux Permanents des Forces Armées (TPFA) de Lille (à la Citadelle) interviennent via « revendication » (avec avis du parquet), dessaisissant Douai pour les militants influents (chefs FLN/MNA comme ceux sous Boudaoud), tandis que les exécutants restent à Douai. Peines complémentaires : interdiction de séjour (10-20 ans, gérée par le gouvernement, souvent étendue à la métropole pour expulser) ; remises de peines (deux tiers des cas, accélérées en 1961).
Après Évian, la Commission de Rocher-Noir amnistie un tiers des condamnés du Nord, servant de monnaie d’échange politique (ex. : amnistie pour trois assassins du 26 novembre 1957, mais pas tous du 25 mars 1958). Cela illustre une justice instrumentalisée, altérée par la guerre : sur-répression initiale, mais impuissance face à l’omerta et aux stéréotypes raciaux.
Conséquences et Analyse
Ce conflit n’était pas seulement une lutte pour l’indépendance, mais une guerre pour le leadership, exacerbant les tensions communautaires et affaiblissant le mouvement. Dans le Nord, il révèle les limites de la justice ordinaire : Douai submergée cède aux TPFA pour accélérer la répression. Les autorités françaises, via répression et amnisties, utilisent ce chaos comme levier politique. En fin de compte, cet affrontement coûte cher en vies (500 tués, 900 blessés dans le Nord) et cohésion, illustrant l’exportation dévastatrice de la guerre d’Algérie en métropole sous forme d’une violence interne orchestrée par des leaders comme Messali Hadj et Omar Boudaoud.
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