Youssef Nacib

Le Passeur de Mémoire Kabyle

Youssef Nacib, né en 1940 à Iâavejlilen (l’un des villages les plus élevés des Ath-Kouffi, avec Maâla, dans la commune de Boghni, wilaya de Tizi-Ouzou, en Kabylie), est une figure emblématique de la littérature algérienne et de la préservation du patrimoine amazigh. À 85 ans en 2025, ce sociologue, ethnologue et écrivain discret incarne le rôle de « passeur de mémoire », un artisan humble qui a consacré sa vie à sauvegarder l’oralité kabyle menacée d’oubli. Loin des projecteurs, son œuvre érudite et affective relie le passé ancestral à la modernité, transformant des chants, proverbes et poèmes populaires en archives vivantes. Son engagement, ancré dans une fidélité à ses racines, fait de lui un gardien de l’identité amazighe, un médiateur entre l’oral et l’écrit, et un défenseur de la sagesse collective contre l’effacement culturel.

Enfance et Formation : Des Racines Kabyles à l’Excellence Académique

Youssef Nacib grandit au cœur de la Kabylie, une région imprégnée de spiritualité, de contes, de chants et de proverbes, placée sous la protection symbolique de saints comme Sidi Ali ou Yahia. Issu d’un milieu rural où l’oralité règne – transmis par les anciens lors de veillées familiales –, il est très tôt sensibilisé à la fragilité de ce patrimoine immatériel. « Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », cite-t-il souvent l’anthropologue malien Amadou Hampâté Bâ, une phrase qui guidera son parcours.

Brillant étudiant, il poursuit ses études supérieures en France. Il obtient un Diplôme d’études supérieures (D.E.S.) sur la perception de l’évolution sociétale chez Jean-Jacques Rousseau. Sa thèse de 3e cycle porte sur la poésie kabyle, tandis que sa thèse d’État, soutenue à la Sorbonne, explore les cultures oasiennes de Bou-Saada – une oasis algérienne riche en histoire, qu’il étudie pour combler un vide académique. Docteur ès lettres de l’Université de Paris, il devient maître de conférences à l’Université d’Alger, où il enseigne l’ethnologie et la sociologie. Il remplace Mouloud Mammeri à la section d’ethnologie, organisant des terrains d’études pour initier les étudiants à la recherche sur le patrimoine nord-africain. Plus tard, il dirige l’Institut national des études de stratégie globale (Inesg) dans les années 1990 et devient le premier directeur général de l’Office des Publications Universitaires (OPU), favorisant l’édition académique en Algérie.

Sa formation hybride – entre tradition kabyle et analyse savante occidentale – lui permet de lier l’ethnologie coloniale (comme les travaux de Hanoteau) à une approche décolonisée, centrée sur la valorisation des voix indigènes.

Parcours Professionnel : De l’Enseignement à la Direction d’Institutions

Youssef Nacib mène une carrière universitaire bilingue, entre la France et l’Algérie, tout en se consacrant à la collecte de terrain. Il arpente les villages kabyles, recueille des récits auprès des anciens – souvent des vieillards, maillons d’une chaîne millénaire –, aidé parfois par sa propre mère. Son travail ethnographique, influencé par des figures comme Jacques Berque (son directeur de thèse), porte sur les civilisations orales privées d’écriture.

À l’Université d’Alger, il encadre des étudiants sur des terrains comme Tlemcen, Tamanrasset ou Bou-Saada, initiant une génération à la recherche immersive. Son rôle au CRAPE (devenu CNRPAH) et à l’Inesg élargit son champ à la stratégie culturelle et à la préservation nationale. En tant que directeur de l’OPU, il publie des ouvrages académiques, favorisant la diffusion du savoir amazigh. À 85 ans, il reste actif, envisageant un livre sur les saintes kabyles comme Lalla Khelidja, malgré les défis de l’âge.

Engagement et Combat : Sauvegarder l’Oralité Amazighe

L’engagement de Youssef Nacib est un combat contre l’oubli. Convaincu que l’oralité – vecteur de la culture en contexte d’analphabétisme – est vulnérable face à la modernité (télévision, internet), il collecte urgemment proverbes, chants et poèmes avant leur disparition. « La vieillesse, c’est l’hiver pour les ignorants et le temps des moissons pour les sages », dit-il, soulignant l’urgence de récolter ces « bibliothèques vivantes ».

Son œuvre, dense et bilingue (kabyle-français), réconcilie tradition et analyse : il traduit sans trahir, commente avec empathie, et élève la poésie populaire au rang de littérature. Parmi ses combats :

  • Préservation du soufisme kabyle : Dans Chants religieux du Djurdjura (1988) et Ccna asufi, il recueille 600 poèmes mystiques, mêlant islam et imagerie amazighe, pour préserver une spiritualité populaire.
  • Anthologie poétique : Anthologie de la poésie kabyle (1994) couvre deux siècles, incluant voix anonymes et féminines, comme un acte de reconnaissance.
  • Proverbes : Proverbes et dictons kabyles (années 1970, réédité) compile 1 500 aphorismes, révélant l’humour et la résilience kabyle.
  • Figures oubliées : Cheikh Noureddine : comédien, poète, chanteur (1998) réhabilite un poète-compositeur méconnu, avec 200 poèmes traduits. Slimane Azem, le poète (2001, 700 pages) analyse l’exil kabyle, défendant Azem contre les accusations de collaboration, et le présente comme penseur de l’identité.
  • Autres contributions : Cultures oasiennes : Bou-Saada (thèse d’État) et Aspects du conte et du proverbe Amazighs étendent son regard à l’Algérie entière.

Son combat est décolonisateur : il corrige les erreurs des ethnologues coloniaux (comme Hanoteau) et défend une culture « millénaire » face à la mondialisation, qui marginalise l’oral au profit de l’écrit. Il plaide pour l’harmonisation des 14 variantes de tamazight et rend hommage à des pionniers comme Abdeslam Ali-Rachedi, créateur du premier Institut de Langue et Culture Amazighes.

Le Message aux Générations Futures : Transmettre avec Humilité et Urgence

Youssef Nacib adresse un message clair aux jeunes : œuvrez avec science et humilité pour préserver le patrimoine immatériel. « Les jeunes chercheurs ont du pain sur la planche », dit-il, insistant sur l’harmonisation du tamazight et la sauvegarde des traditions – même en corrigeant les inégalités, comme le statut féminin. Ne concevez pas la supériorité ou l’infériorité, mais servez une langue nationale qui mérite « effort et sacrifice ».

Il rappelle que la mémoire n’est pas un musée figé, mais un dialogue vivant : écoutez les anciens, traduisez pour transmettre, et utilisez l’écriture comme « arme salvatrice » contre l’extinction. Face à la mondialisation, enrichissez la littérature amazighe via universités, éditeurs et institutions comme le HCA (plus de 400 titres édités). Son legs : une Algérie plurielle, où l’identité amazighe – pudique, résiliente et spirituelle – inspire la fierté et la paix.

En conclusion, Youssef Nacib reste un veilleur de l’ombre, dont l’œuvre inoubliable élève les voix muettes au rang d’héritage universel. À travers ses livres, il nous enseigne que la parole est un bien commun fragile, un lien entre vivants et morts, et une résistance douce contre l’oubli.