Ferhat Abbas

(1899–1985)

Nom complet : Ferhat Mekki Abbas (en kabyle : Ferḥat Ɛabbas)
Naissance : 24 août 1899, au douar des Beni Affer (commune de Taher, wilaya de Jijel, Algérie française)
Décès : 24 décembre 1985, à Alger (Algérie)
Nationalité : Algérienne (sujet français jusqu’en 1962)
Profession : Pharmacien, journaliste, homme politique
Rôle principal : Leader nationaliste modéré, premier président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA, 1958–1961), premier président de l’Assemblée nationale constituante de l’Algérie indépendante (1962–1963)

Jeunesse et formation

Ferhat Abbas naît dans une famille kabyle modeste mais influente. Son père, Saïd Ben Ahmed Abbas, ouvrier agricole puis marchand de bétail, est nommé caïd (chef administratif local) par l’administration coloniale française, avant de devenir bachaga (haut dignitaire) et commandeur de la Légion d’honneur. Sa mère, Achoura (ou Maga bint Ali) Maza, est issue d’une lignée de paysans. La famille, originaire de Petite Kabylie, a été dépossédée de ses terres après la révolte de Mokrani en 1871 et s’est installée sur la côte.

Élevé dans un environnement bilingue (arabe et français), Abbas entre à l’école primaire de Jijel (Djidjelli) à 10 ans. Bon élève, il obtient une bourse d’État en 1914 pour le lycée de Constantine (Philippeville, actuelle Skikda). Il y effectue ses études secondaires jusqu’en 1919. Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale comme infirmier (1917–1921), il termine sergent à l’hôpital de Bonne (Allemagne). Démobilisé en 1923, il s’inscrit à la faculté de médecine d’Alger pour étudier la pharmacie, qu’il achève en 1930. Durant ses années universitaires, il s’engage déjà dans le militantisme étudiant : il fonde et préside l’Association des étudiants musulmans nord-africains (1926–1931), et publie des articles dans des journaux comme At-Takaddum (Le Progrès) et Le Trait d’Union, réunis en 1931 dans son premier ouvrage, Le Jeune Algérien : De la colonie vers la province française, où il défend l’émancipation des Algériens dans le cadre français.

Débuts politiques : Assimilation et réformisme (1930–1943)

Installé comme pharmacien à Sétif (Constantinois) en 1933, Abbas devient un notable local. Il est élu conseiller municipal de Sétif (1934), conseiller général de Constantine (1937), et délégué aux Délégations financières algériennes (1938). Il collabore au journal L’Entente franco-musulmane (1933–1939), prônant l’égalité des droits sans remise en cause de la souveraineté française.

En 1938, il fonde l’Union populaire algérienne (UPA), un parti modéré qui milite pour l’assimilation des musulmans (accès à la citoyenneté sans renonciation au statut personnel musulman). Il s’aligne initialement sur le mouvement de la Jeunesse algérienne, influencé par des figures comme Messali Hadj. Cependant, les échecs des réformes françaises (statut de 1944) le radicalisent progressivement. Opposé à la violence, il cherche une voie pacifique pour l’égalité.

Guerre mondiale et Manifeste du peuple algérien (1943–1955)

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Abbas soutient l’effort de guerre français et est nommé à la Commission de sauvegarde des intérêts musulmans (1940). En février 1943, il rédige le Manifeste du peuple algérien, un document fondateur du nationalisme moderne, qui condamne la colonisation et demande l’autodétermination pour un État algérien autonome. Présenté au gouverneur Chassagne, il est rejeté. En mai 1943, un Addendum au Manifeste précise la souveraineté nationale algérienne, inspirée du principe wilsonien d’autodétermination. Ces textes, signés par des intellectuels comme Abbas, posent les bases de l’indépendance.

En réponse, les autorités françaises optent pour une politique assimilationniste (ordonnance de 1944). Abbas fonde alors les Amis du Manifeste et de la Liberté (AML) (1944), un mouvement qui réunit modérés et radicaux, mais infiltré par le Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj. Élu à l’Assemblée algérienne (1948), il défend l’égalité, mais les tensions montent avec la répression française (massacre du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, qui fait des milliers de morts).

La guerre d’indépendance et le FLN (1955–1962)

Abbas reste distant de la violence initiale de la Toussaint rouge (1954), cherchant toujours une médiation. Mais l’escalade française (loi-cadre de 1956) le pousse à l’exil : en avril 1956, il fuit en Suisse, puis au Caire, pour rejoindre le Front de libération nationale (FLN). Il devient un de ses porte-parole internationaux, utilisant son passeport diplomatique pakistanais pour voyager.

Le 18 septembre 1958, il est élu président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) à la conférence de la Soummam (bien que formé à Tunis). Figure modérée, il incarne le GPRA auprès de l’ONU et des puissances mondiales, plaidant pour une Algérie laïque et démocratique. Il négocie les accords d’Évian (1962), qui aboutissent à l’indépendance le 5 juillet 1962.

Après l’indépendance : Apogée et mise à l’écart (1962–1985)

Dès le 25 septembre 1962, Abbas est élu président de l’Assemblée nationale constituante, devenant de facto le premier chef d’État de l’Algérie indépendante (jusqu’au 15 septembre 1963). Il défend une république parlementaire, mais entre en conflit avec Ahmed Ben Bella, qui marginalise l’Assemblée pour imposer une présidence forte. Abbas démissionne en 1963 en signe de protestation contre la rédaction unilatérale de la Constitution.

Sous Ben Bella (1963–1965), il reste influent mais critique. Après le coup d’État de Houari Boumédiène (1965), il est assigné à résidence (1964–1965), puis se retire à Sétif. Il publie des mémoires critiques : La Nuit coloniale (1962), Autopsie d’une guerre (1980), et L’Indépendance française (1980). Malgré son retrait, il reste une voix morale pour la démocratie et contre l’autoritarisme.

Postérité

Ferhat Abbas est vu comme le père du nationalisme algérien modéré, un intellectuel qui rêva d’une décolonisation pacifique mais embrassa la lutte armée par nécessité. Symbole d’unité, il est honoré par une université à Sétif et de nombreuses rues. Sa tombe au cimetière d’El-Alia à Alger est un lieu de recueillement. Ses idées – souveraineté, laïcité, fédéralisme – influencent encore le débat algérien sur la démocratie.

Œuvres principales

Sources principales

  • Encyclopédie Universalis, « Biographie d’Abbas Ferhat » .
  • Assemblée nationale française, Base Sycomore .
  • Britannica, « Ferhat Abbas » .
  • Charles-Robert Ageron, Genèse de l’Algérie algérienne (Bouchène, 2005) .
  • André Nouschi, La Naissance du nationalisme algérien (Minuit, 1962).
  • Presse et archives : Le Monde, El Moudjahid (période 1958–1963).

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