Tahar Ouettar

Tahar Ouettar (الطاهر وطار en arabe), né le 15 août 1936 à Sedrata, dans la région de Batna en Algérie orientale, est l’un des écrivains arabophones les plus influents de la littérature algérienne contemporaine. Issu d’une famille chaouie berbérophonede milieu rural, il grandit dans le village de M’raoua, un environnement modeste marqué par les traditions paysannes et les tensions sociales précoloniales. Fils d’un fellah (paysan), Ouettar est bercé dès l’enfance par les récits oraux populaires, qui influenceront profondément son style narratif, imprégné de réalisme social et de critique acerbe des structures de pouvoir. Considéré comme un fondateur du roman algérien moderne en langue arabe, il est souvent qualifié de « phénomène littéraire » pour sa capacité à fusionner les éléments traditionnels du conte oriental avec une analyse sociopolitique incisive de l’Algérie post-indépendance.

Jeunesse et formation

L’enfance de Tahar Ouettar est marquée par les rigueurs de la vie rurale sous la colonisation française. Il fréquente d’abord les écoles coraniques locales, où il acquiert les bases de la langue arabe classique et de l’islam. En 1950, il intègre l’Institut Ben-Badi à Constantine, une institution religieuse progressiste qui lui ouvre les portes de la culture islamique et des sciences. C’est là qu’il développe un intérêt précoce pour la littérature et la poésie, influencé par des auteurs comme Al-Mutanabbi et des penseurs réformistes. En 1957, au cÅ“ur de la guerre d’indépendance algérienne, il s’exile à Tunis pour poursuivre ses études à l’Université Zitouna, l’un des plus anciens centres intellectuels du monde arabe. Il y obtient un diplôme en littérature arabe en 1962, tout en militant activement pour le Front de Libération Nationale (FLN). Cette période d’exil forge son engagement politique : il participe à la rédaction de tracts et à la diffusion de la presse clandestine, tout en écrivant ses premiers textes littéraires.

De retour en Algérie indépendante en 1962, Ouettar s’installe à Alger, où il entame une carrière de journaliste. Il fonde et dirige plusieurs périodiques, dont Al-Jamahir (1962-1963) et Al-Ahrar (années 1970), ainsi que le supplément culturel du journal Al-Chaab. Ces expériences journalistiques renforcent son regard critique sur la bureaucratie naissante et les contradictions du régime post-colonial, thèmes récurrents dans son Å“uvre.

Carrière littéraire et engagement intellectuel

Tahar Ouettar publie son premier recueil de nouvelles, Dukhan fi Qalbi (Fumée dans mon cÅ“ur), en 1961 à Tunis, alors qu’il est encore étudiant. Ce texte, imprégné de mélancolie et de révolte contre l’oppression coloniale, marque le début d’une production prolifique : plus d’une dizaine de romans, recueils de nouvelles et essais. Son style se caractérise par un arabe dialectal accessible, mêlé à des proverbes populaires et des satires mordantes, rendant ses Å“uvres proches du lectorat algérien moyen. Il est souvent comparé à Naguib Mahfouz pour sa capacité à dépeindre les bas-fonds urbains et ruraux, mais avec une dimension plus explicitement politique.

Ouettar est un intellectuel engagé, athée convaincu dans un pays majoritairement musulman, qui n’hésite pas à défendre les islamistes lors des années noires de la guerre civile (1990-2000). Il critique ouvertement le pouvoir laïc du FLN pour sa corruption et son éloignement des masses, tout en prônant un islam modéré comme antidote à l’extrémisme. Ses romans, comme Al-Laz (1974), explorent les thèmes de la misère sociale, de la prostitution et de la déchéance morale dans l’Algérie des années 1970, sous le régime de Houari Boumédiène. Malgré une reconnaissance internationale limitée en raison de sa langue arabe (peu traduite en français), il est étudié dans les universités arabes et reçoit plusieurs prix, dont le Prix de la Critique arabe en 1975 pour Al-Laz.

Œuvres principales : Bibliographie sélective

Tahar Ouettar a produit une œuvre abondante, centrée sur le roman social et le conte philosophique. Voici une bibliographie non exhaustive de ses principaux ouvrages, avec dates et éditeurs originaux (principalement en arabe, chez SNED ou Dar al-Adib à Alger) :

  • Nouvelles et recueils :
  • Dukhan fi Qalbi (Fumée dans mon cÅ“ur), Tunis, 1961 ; rééd. Alger, SNED, 1979 et 2005.
  • At-Taanat (Les Coups), Alger, SNED, 1971 ; rééd. 2005.
  • Al-Shuhada’ yaudun hadha al-usbu (Les Martyrs reviennent cette semaine), Alger, 1974 ; trad. fr. Les Martyrs reviennent cette semaine, Actes Sud, 1985.
  • Romans :
  • Al-Laz (Le Lépreux), Alger, SNED, 1974 ; trad. fr. Le Lépreux, Actes Sud, 1984. (Son roman le plus célèbre, une fresque sur la marginalité et la corruption.)
  • Al-Zilzal (Le Tremblement de terre), Alger, SNED, 1974 ; trad. fr. Le Séisme, Sindbad, 1980. (Critique du séisme de 1980 comme métaphore du chaos social.)
  • Tajirat al-Daw’ (Les Marchandes de lumière), Alger, 1977 ; trad. fr. Les Marchandes de lumière, Actes Sud, 1988.
  • Al-Bahr al-Mutawahhish (La Mer sauvage), Alger, 1982.
  • Al-Anis al-Muhtaj ila Asfarihi (La Compagnie qui a besoin de ses chevaux), Alger, 1984.
  • Yawmiyyat ustadh Muhammad Bin Hammouda al-Maghribi (Journal de M. Muhammad Bin Hammouda al-Maghribi), Alger, 1990.
  • Essais et autres :
  • Min Wahy al-Ard (Inspiré par la terre), Alger, 1988 (essais sur la littérature et la société).
  • Al-Mu’allim (Le Maître), Alger, 1999 (récit autobiographique).

Ses Å“uvres ont été traduites en plusieurs langues (français, anglais, espagnol), mais l’arabe reste sa langue d’expression dominante, reflétant son attachement à l’identité maghrébine.

La controverse du plagiat par Yasmina Khadra

Un épisode marquant de la vie littéraire de Tahar Ouettar est l’accusation de plagiat portée contre l’écrivain algérien Yasmina Khadra (pseudonyme de Mohammed Moulessehoul) concernant son roman AlLaz (1974). En 1990, Khadra publie Le Privilège du Phénix, qui reprend des passages entiers, des intrigues et des dialogues presque identiques à ceux du roman d’Ouettar, notamment les descriptions de la vie des lépreux et des thèmes de la prostitution et de la déchéance sociale. Cette ressemblance flagrante est soulignée par des critiques littéraires dès la sortie du livre, menant à une accusation formelle de plagiat.

Khadra, initialement réticent, finit par reconnaître les emprunts en 1991 et retire l’ouvrage des librairies. L’affaire, relayée dans la presse algérienne et arabe, met en lumière les tensions au sein de la littérature algérienne francophone versus arabophone. Ouettar, affaibli par la maladie à l’époque, ne poursuit pas en justice, mais l’incident renforce sa réputation de victime d’un establishment littéraire dominé par le français. Des analyses comparatives, comme celles publiées par le critique Karim Sarroub, démontrent les similarités textuelles point par point, confirmant le plagiat comme un cas d’appropriation non créditée plutôt qu’une simple influence.

Mort et legs

Tahar Ouettar s’éteint le 12 août 2010 à Alger, à l’âge de 73 ans, des suites d’une longue maladie. Ses obsèques, tenues au cimetière d’El-Alia, réunissent des milliers de personnes, témoignant de son impact populaire. Son legs est immense : pionnier du roman social arabophone, il a ouvert la voie à une littérature algérienne ancrée dans le réel populaire, loin des élitisme francophone. Ses Å“uvres continuent d’être étudiées pour leur critique du pouvoir et leur humanisme, et des hommages lui sont rendus régulièrement, comme en 2024 à Oum El Bouaghi.

citations littéraires emblématiques :

1. Al-Laz (اللاز / Le Lépreux, 1974)

Probablement son chef-d’œuvre, roman sur la misère, la prostitution, la lèpre physique et morale dans les bas-fonds d’Alger et de Constantine.

  • « La lèpre n’est pas dans la peau, elle est dans l’âme de ceux qui nous gouvernent. »
    (اللاز، ص ١٧٣ – souvent cité comme la phrase-symbole du roman)
  • « On naît propre, on meurt sale. Entre les deux, on ramasse la crasse des autres pour qu’ils restent propres. »
    (اللاز، ص ٩٨)
  • Description d’un quartier pauvre :
    « Les ruelles pleuraient des larmes de boue, les murs suaient la misère, et les hommes, nus sous leurs galabiyas trouées, marchaient comme des fantômes qui avaient oublié qu’ils étaient morts. »
    (اللاز، ص ٤٥)

2. Al-Zilzal (الزلزال / Le Tremblement de terre, 1974)

Roman écrit juste après le séisme d’El Asnam (1980), métaphore du chaos social et politique.

  • « Le tremblement de terre n’a pas détruit nos maisons, il a seulement révélé qu’elles étaient déjà en ruines depuis l’indépendance. »
    (الزلزال، ص ١٢٣)
  • Sur la bureaucratie :
    « Ils ont construit des ministères plus hauts que les minarets, mais ils ont oublié de construire des cœurs. »
    (الزلزال، ص ٨٧)

3. Al-Shuhada’ ya‘udun hadha al-usbu‘ (الشهداء يعودون هذا الأسبوع / Les Martyrs reviennent cette semaine, 1974)

Satire virulente sur la récupération politique des martyrs de la guerre de libération.

  • « Les martyrs reviennent cette semaine… pour toucher leur salaire de fonctionnaires. »
    (phrase d’ouverture du roman, devenue culte en Algérie)
  • « On les a enterrés avec des médailles, on les déterre avec des discours. »
    (الشهداء، ص ٦٦)

4. Tajirat al-Daw’ (تاجرات الضوء / Les Marchandes de lumière, 1977)

Roman sur la prostitution dans les grandes villes.

  • « Elles vendent la lumière parce qu’on leur a volé le jour. »
    (تاجرات الضوء، ص ١٤٥)
  • « À Alger, la nuit est une marchande qui ne ferme jamais boutique. »
    (تاجرات الضوء، ص ٣٢)

5. Citation politique célèbre (interview et essais)

Ouettar, athée revendiqué, défendait paradoxalement les islamistes modérés contre le régime :

  • « Je suis athée, mais je préfère prier avec un barbu sincère qu’avec un laïc corrompu. »
    (propos rapporté dans l’hebdomadaire Al-Ahram Weekly, 1995, et repris partout en Algérie)

6. Sur la langue arabe et l’identité algérienne

  • « L’arabe est ma langue maternelle, le français est la langue de mon maître d’école, et je n’ai jamais pardonné à mon maître d’école. »
    (entretien accordé à El Watan, 2001)
  • « Écrire en arabe en Algérie, c’est déjà un acte de résistance. »
    (conférence à l’université d’Alger, 1998)

Sources bibliographiques

  • Wikipédia, « Tahar Ouettar » (fr.wikipedia.org/wiki/Tahar_Ouettar).
  • Babelio, « Tahar Ouettar » (babelio.com/auteur/Tahar-Ouettar/277330).
  • Orient XXI, « Tahar Ouettar, l’écrivain athée qui défendait les islamistes » (orientxxi.info, 2020).
  • Le Monde, « Tahar Ouettar, écrivain algérien » (lemonde.fr, 2010).
  • Karim Sarroub, « Ce que Yasmina Khadra doit à Tahar Ouettar » (karimsarroub.com, 2010).
  • Horizons, « Tahar Ouettar : un fondateur du roman algérien de langue arabe » (horizons.dz, 2024).

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