Belaïd Abdessalam
Belaïd Abdessalam (بلعيد عبد السلام), né le 20 juillet 1928 à Aïn El Kebira, à Sétif dans l’est de l’Algérie (alors colonie française) d’origine de Beni Yani (Tizi Ouzou), et décédé le 27 juin 2020 à Alger à l’âge de 91 ans, fut l’un des architectes majeurs de l’économie socialiste algérienne sous le régime de Houari Boumediene (1965-1978). Ingénieur de formation, militant nationaliste du Front de Libération Nationale (FLN) pendant la guerre d’indépendance, il occupa des postes clés au gouvernement, notamment comme ministre de l’Industrie et de l’Énergie, où il impulsa une politique de nationalisations massives et d’industrialisation lourde inspirée du modèle soviétique. Fervent défenseur du socialisme d’État, il s’opposa farouchement aux privatisations dans les années 1990 et 2000, incarnant une vision étatiste contre les réformes libérales. Son legs est celui d’un « technocrate boumédienniste » qui façonna l’Algérie postcoloniale, mais dont les choix économiques, marqués par l’endettement et la bureaucratie, suscitent encore des débats.
Jeunesse et formation
Issu d’une famille modeste de la région de Sétif, Belaïd Abdessalam grandit dans un contexte de colonisation française rigoureuse. Dès l’adolescence, il s’engage dans les mouvements nationalistes. Il poursuit des études supérieures en France, où il intègre l’École nationale des ponts et chaussées à Paris, obtenant un diplôme d’ingénieur en 1955. Cette formation technique, rare pour un Algérien de l’époque, le prédispose à une carrière dans l’industrie et l’énergie, secteurs stratégiques pour l’indépendance économique future. Pendant ses années en métropole, il adhère aux réseaux du Mouvement national algérien (MNA) et du FLN, militant clandestinement contre la colonisation.
Rôle dans la guerre d’indépendance (1954-1962)
Dès 1956, Abdessalam rejoint le maquis de l’Armée de Libération Nationale (ALN), l’aile armée du FLN. Exilé en Tunisie et au Maroc, il participe à l’organisation logistique et technique de la lutte armée, notamment dans la fourniture d’armement et de matériel. Son expertise en ingénierie le place au cœur des efforts pour développer une capacité industrielle embryonnaire au sein des bases arrière. À l’indépendance en 1962, il est nommé directeur des Mines au ministère de l’Armement, marquant ses débuts dans l’administration postcoloniale sous Ahmed Ben Bella.
Carrière politique sous Ben Bella et Boumediene : Le fer de lance du socialisme
Sous le premier président Ben Bella (1963-1965), Abdessalam occupe des postes techniques au ministère de l’Industrie, contribuant aux premières réformes agraires et à la nationalisation des terres vacantes (propriétés coloniales abandonnées). Le coup d’État de Houari Boumediene en 1965 le propulse au premier plan : il devient ministre de l’Industrie et de l’Énergie en 1966, un poste qu’il conserve jusqu’en 1977. C’est sous son égide que l’Algérie adopte une politique économique socialiste radicale, inspirée du marxisme-léninisme et du tiers-mondisme non-aligné.
Fervent défenseur du « socialisme spécifique algérien », Abdessalam orchestre les nationalisations emblématiques :
- 1971 : Nationalisation des hydrocarbures – Le 24 février 1971, l’Algérie exproprié 51 % des actifs des compagnies françaises (comme Elf et Total), un acte audacieux qui renforce le contrôle étatique sur Sonatrach, l’entreprise publique pétrolière qu’il développe personnellement. Cela s’inscrit dans une vague plus large, incluant la nationalisation des mines, des banques (1972) et des assurances (1973).
- Industrialisation lourde : Influencé par le modèle soviétique et les théories de l’économiste français Gérard Destanne de Bernis, il lance les « choix de Constantine » (extension du plan triennal de 1970-1973), priorisant l’acier, la chimie et la mécanique lourde. Des usines comme El Hadjar (Annaba) sont construites avec l’aide de l’URSS et de Cuba, visant l’autosuffisance et la redistribution des richesses pétrolières vers les masses.
Ces politiques, soutenues par les revenus gaziers, transforment l’Algérie en « pays émergent » des années 1970, avec une croissance industrielle de 10 % par an. Abdessalam, décrit comme un « technocrate intransigeant« , défend le rôle dominant de l’État contre toute ingérence étrangère, aligné sur la rhétorique anti-impérialiste de Boumediene. En 1977, il est nommé Premier ministre par intérim jusqu’à la mort de Boumediene en 1978, consolidant son influence au sein du FLN.
Rôles ultérieurs et la guerre civile
Après la transition chaotique vers Chadli Bendjedid (1979-1992), Abdessalam se retire partiellement de la scène, mais reste une figure du courant « boumédienniste » conservateur au FLN. En 1992, au cœur de la guerre civile contre les islamistes (après l’annulation des élections de 1991), il est nommé Premier ministre par le Haut Comité d’État (HCE) dirigé par Mohamed Boudiaf, puis Ali Kafi. De juillet 1992 à août 1993, il cumule les portefeuilles de Finances et de l’Économie, imposant un plan d’austérité pour contrer la crise financière (déficit budgétaire de 20 % du PIB). Anti-réformateur, il freine les timides ouvertures libérales, priorisant la stabilisation étatique face à la violence (plus de 100 000 morts). Son gouvernement est marqué par une répression accrue et un recentrage sur l’économie publique.
Opposition farouche à la privatisation
Dans les années 1990 et 2000, Abdessalam émerge comme un critique virulent des réformes néolibérales. Sous le président Abdelaziz Bouteflika (1999-2019), qui lance un programme de privatisation (loi de 1995, accélérée en 2001 pour attirer les IDE), il s’oppose publiquement à la « vente aux enchères des joyaux de l’État« . Fidèle à l’héritage boumédienniste, il défend la nationalisation comme pilier de la souveraineté, arguant que les privatisations aggraveraient les inégalités et favoriseraient la corruption oligarchique. En 2006, dans des interviews, il qualifie les réformes de « trahison du socialisme« , plaidant pour un retour à l’industrialisation publique. Son opposition, relayée au sein du FLN, influence les résistances internes contre l’IMF et la Banque mondiale, contribuant à un « socialisme résiduel » en Algérie.
Mort et legs
Belaïd Abdessalam s’éteint le 27 juin 2020 à l’hôpital militaire d’Aïn Naâdja à Alger, des suites d’une longue maladie. Ses funérailles, au cimetière d’El Alia, réunissent des figures du régime et du FLN, soulignant son statut de « père de l’industrie algérienne ». Son legs est ambivalent : pionnier d’une industrialisation qui posa les bases de la diversification économique, mais critiqué pour l’endettement (de 2 à 20 milliards de dollars entre 1974-1981) et la bureaucratie qui freina l’innovation. Il reste un symbole du tiers-mondisme arabe, étudié pour son rôle dans le Non-Alignement et les OPEP.
Références:
- Entelis, John P.
Algeria: The Revolution Institutionalized
Londres & Sydney, Croom Helm / Westview Press, 1986, 323 p.
→ Chapitre 5 « The Technocratic Elite » et chapitre 7 « The Industrial Strategy » : portrait très détaillé de Belaïd Abdessalam comme « architecte du socialisme industriel ». - Malley, Robert
The Call from Algeria: Third Worldism, Revolution, and the Turn to Islam
University of California Press, 1996, 335 p.
→ Pages 124-142 : analyse du « modèle Abdessalam » et des choix industriels des années 1970. - Aghrout, Ahmed & Sutton, Keith
« Industrialisation and the Algerian Economy » in Algeria in Transition
Routledge, 2004, chapitre 3, pp. 45-68.
→ Étude précise du rôle d’Abdessalam dans la nationalisation des hydrocarbures et la création de Sonatrach comme « État dans l’État ». - Tlemçani, Rachid
State and Revolution in Algeria
Zed Books, Londres, 1986, 220 p.
→ Pages 98-115 : description du conflit interne entre « technocrates boumédiennistes » (dont Abdessalam) et les réformateurs libéraux sous Chadli. - Bennoune, Mahfoud
The Making of Contemporary Algeria, 1830-1987
Cambridge University Press, 1988, 323 p.
→ Chapitre 8 « The Industrialising Industries Strategy » : l’un des rares livres qui cite directement les discours internes d’Abdessalam au ministère de l’Industrie (1970-1977). - Hidouci, Ghazi
L’Algérie : la libération inachevée
Thèse de doctorat en économie, Université Paris X-Nanterre, 1993 (publiée chez La Découverte, 1995).
→ Ghazi Hidouci fut ministre de l’Économie (1989-1991) ; il consacre un long passage au « legs empoisonné » d’Abdessalam. - Aït-Aoudia, Myriam
L’expérience démocratique en Algérie (1988-1992)
Thèse de science politique, Sciences Po Paris, 2010.
→ Chapitre sur le gouvernement Abdessalam (1992-1993) et son refus des réformes libérales. - Henry, Clement M.
« Bunker State Capitalism: Algeria’s Rentier Economy »
in The Politics of Islamic Finance, Edinburgh University Press, 2004.
→ Analyse très critique du modèle industriel d’Abdessalam. - Lowell, Peter
« Algeria’s Industrialisation Strategy under Boumediene »
Middle East Journal, vol. 38, n° 4, automne 1984, pp. 645-665. - International Crisis Group
« Algeria’s Economy: The Vicious Circle of Oil and Violence »
Rapport Moyen-Orient/Afrique du Nord n° 21, 26 octobre 2001.
→ Pages 8-12 : résumé clair du bilan des nationalisations pilotées par Abdessalam. - Abdessalam, Belaïd
« Le développement industriel de l’Algérie : choix et contraintes »
Discours prononcé devant l’Assemblée populaire nationale, 12 novembre 1974.
Publié dans Révolution et Travail, n° 135-136, décembre 1974. - Entretien avec Belaïd Abdessalam
El Moudjahid, 15 février 2006 : « Les privatisations sont une trahison de la révolution » (interview de 4 pages). - Série d’entretiens
Le Quotidien d’Oran, 2008-2010 (plusieurs longs entretiens où il défend le bilan boumédienniste et critique Bouteflika). - Abdessalam, Belaïd
Mémoires (inachevés) – extraits publiés dans la revue El Djeïch (organe de l’ANP), numéros spéciaux 2015 et 2020 après son décès. - Archives de l’APS (Agence Presse Service)
Dépêches 1970-1977 : nombreuses citations directes d’Abdessalam lors des annonces de nationalisation (ex. 24 février 1971). - El Watan (archives en ligne)
- « Belaïd Abdessalam, l’homme des nationalisations », 28 juin 2020.
- « Quand Abdessalam refusait le plan du FMI », série d’articles 2004-2006.
- TSA (Tout sur l’Algérie)
Dossier spécial « Les bâtisseurs de l’Algérie indépendante », juillet 2020. - Wikipedia
- Documentaire : Les Hommes de Boumediene
Réalisé par Malek Bensmail, ENTV / Canal Algérie, 2015 (long entretien filmé avec Abdessalam, 6 mois avant sa mort)