Ahmed Gaïd Salah

Ahmed Gaïd Salah (en arabe : أحمد قايد صالح ; en berbère : ⴰⵃⵎⴷ ⵇⴰⵉⴷ ⵚⴰⵍⵃ), né le 13 janvier 1940 à Aïn Yagout (wilaya de Batna, dans les Aurès) et mort le 23 décembre 2019 à Alger, est un officier général et homme d’État algérien. Chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) de 2004 à 2019, il a incarné le pilier militaire du régime algérien, exerçant un pouvoir immense dans l’ombre avant de devenir l’homme fort de la transition politique en 2019. Dernier haut responsable en fonction ayant participé à la guerre d’indépendance, il a été à la fois fidèle d’Abdelaziz Bouteflika et artisan de sa chute, dans un contexte de contestation populaire massif (Hirak). Sa mort soudaine, quatre jours après l’investiture d’Abdelmadjid Tebboune, a suscité des rumeurs et marqué la fin d’une ère pour l’institution militaire algérienne.

Origines et vie privée

Ahmed Gaïd Salah naît dans une famille modeste de sept enfants (six frères, dont Abdelmadjid, décédé en 2019, et une sœur) à Aïn Yagout, une commune rurale des Aurès, région historique de la résistance anticoloniale. Les sources divergent sur sa date de naissance exacte : 1940 selon la biographie officielle, ou cinq ans plus tôt d’après d’autres documents. Peu d’informations filtrent sur sa vie privée, reflet de l’opacité du système algérien. Marié, il est père de famille, et son gendre, Abdelghani Zaalane, occupe des postes clés (ministre des Transports de 2010 à 2019, directeur de campagne de Bouteflika en 2019) avant d’être incarcéré pour corruption en mai 2019. Gaïd Salah est décrit comme un homme replet, colérique et brutal, agissant par impulsion sans concertation, voyant l’Algérie comme une « grande caserne » où toute concession équivaut à une faiblesse. Amateur de football, il interdit en 2014 des matchs informels impliquant des hauts gradés et des civils dans une caserne des services secrets, marquant son inimitié avec le général Mohamed Mediène (alias « Toufik »). Sa santé décline en 2019 : un malaise à Oran en juillet, et des rumeurs de problèmes cardiaques.

Parcours scolaire et formation

Engagé dès l’âge de 17 ans (1957) dans les rangs de l’Armée de libération nationale (ALN), au sein de la Wilaya I historique (Aurès), Gaïd Salah rejoint le maquis contre le colonialisme français. Son engagement est modeste, sans faits d’armes notables rapportés. À l’indépendance en 1962, il intègre l’armée régulière et suit une formation spécialisée en artillerie à l’Académie militaire Vystrel, près de Moscou (URSS), où il est diplômé. Dans sa promotion figure le futur général Ben Ali Ben Ali, chef de la Garde républicaine depuis 2015. Cette formation soviétique marque son ascension dans une armée influencée par le bloc de l’Est.

Parcours professionnel et militaire

Le parcours de Gaïd Salah est jalonné de commandements progressifs, sans exploits militaires majeurs, dans des zones relativement calmes. Après l’indépendance, il commande une brigade d’artillerie, puis le secteur opérationnel Centre (Bordj Lotfi, 3e région militaire), l’École de formation des officiers de réserve à Blida (1re région), le secteur opérationnel sud de Tindouf (3e région), et sert comme commandant adjoint de la 5e région militaire. Promu général-major en 1993, il est nommé en 1994 chef d’état-major des Forces terrestres, en pleine « décennie noire » (guerre civile contre les islamistes, 1992-2002), où il contribue à la modernisation de l’armée sous Bouteflika.

En 2004, succédant au général Mohamed Lamari (opposé au deuxième mandat de Bouteflika), il est nommé chef d’état-major de l’ANP par le président, un poste qu’il occupe pendant 15 ans – un record de longévité. Il devient vice-ministre de la Défense en 2013, renforçant son emprise. Proche des troupes, il les visite fréquemment, mais supervise une armée transformée : plus professionnelle, en retrait des jeux politiques, et sous contrôle civil. Il modernise l’institution (budget annuel >10 milliards de dollars), met à la retraite des rivaux comme Mediène en 2015, et démantèle le Département du renseignement et de la sécurité (DRS, restructuré en 2016). En 2006, il est promu général de corps d’armée. Son gendre Zaalane illustre les réseaux familiaux au sein du pouvoir.

Rôles politiques et implication dans la crise de 2019

Fidèle indéfectible de Bouteflika, Gaïd Salah soutient ses mandats successifs (2004, 2009, 2014), devenant « l’acteur principal du régime » face à la maladie du président. Il apparaît comme le garant de la stabilité, monopolisant la parole publique. En 2019, face au Hirak (mouvement de contestation contre un cinquième mandat de Bouteflika), il opère un revirement : le 4 mars, il « suggère » au Conseil constitutionnel d’appliquer l’article 102 de la Constitution pour déclarer Bouteflika « empêché » pour raisons de santé, provoquant sa démission le 2 avril.

Devenu l’homme fort de fait, il assume la réalité du pouvoir pendant huit mois, « suggérant » la marche à suivre au gouvernement intérimaire. Il lance une vague anti-corruption : arrestations de Saïd Bouteflika (frère du président), des généraux Mediène et Tartag, des ex-Premiers ministres Ouyahia et Sellal, et d’oligarques comme Ali Haddad. Cela lui vaut un soutien initial du public, mais il ferme la porte aux réformes profondes du Hirak (assemblée constituante, fin du « système »). Il impose une élection présidentielle le 12 décembre 2019, boycottée massivement, menant à la victoire de Tebboune (58 % des voix). Il qualifie les opposants de « traîtres », « hordes » financées par de l' »argent sale », interdit le drapeau amazigh lors des manifs, et menace de poursuites les boycotteurs. Le 19 décembre, il reçoit la médaille de l’Ordre du Mérite national de Tebboune.

Scandales et controverses

Gaïd Salah est au cœur de graves accusations de corruption. Des câbles WikiLeaks (2010) le qualifient de « peut-être l’officier le plus corrompu de l’appareil militaire ». En 2020, le journal El Watan révèle que son fils Boumediene a acquis une minoterie à prix symbolique en 2013, l’a activée en 2016, et reçu des milliers de tonnes de blé subventionné, générant des profits illicites ; la famille porte plainte pour diffamation. Il dénonce en juin 2019 le « gang » de « voleurs » ayant « pillé le pays » (malversations économiques), tout en étant accusé d’avoir couvert la corruption du clan Bouteflika pour préserver l’équilibre. Ses purges de 2019 sont vues comme une lutte sélective contre les rivaux (ex. : arrêt de réseaux pro-Mihoubi au ministère de la Défense juste avant sa mort). Ses détracteurs, comme Salima Tlemcani (El Watan), l’accusent d’avoir permis les 3e, 4e et 5e mandats de Bouteflika ; Francis Ghilès y voit une complicité totale avec le « système ». Il fait incarcérer un millier de cadres pour détournements, mais est reproché de ne pas s’être auto-nettoyé.

Mort et héritage

Gaïd Salah meurt le 23 décembre 2019 à 6h du matin à son domicile d’Alger, d’une crise cardiaque pendant son sommeil, constatée à l’hôpital militaire d’Aïn Naâdja. Âgé de 79 ans, son décès – quatre jours après l’investiture de Tebboune – suscite des théories de complot : assassinat interne à l’armée, empoisonnement, ou purges claniques (remplacement par Saïd Chengriha, ex-rival). Un deuil national de trois jours est décrété ; ses funérailles attirent des milliers de personnes au cimetière d’El Alia (carré des martyrs), avec des slogans le qualifiant de « martyr ». Réactions mitigées : indifférence à Alger (Hirak continue), condoléances officielles (MSP, RND, FCE, FAF, Kaïs Saïed, USA, Front Polisario).

Son héritage est ambivalent : artisan de la chute de Bouteflika, il priorise la stabilité contre l' »ingérence étrangère », évitant un putsch à la Sissi. Il juge des milliers de corrompus, mais incarne le « système » rejeté par le Hirak (« Gaïd Salah, dégage ! »). Succédé par Chengriha, il laisse une armée modernisée mais critiquée pour son ingérence politique. Pour ses partisans, il a évité l’effusion de sang ; pour les critiques, il a perpétué l’opacité post-indépendance.