Mouloud Mammeri
Mouloud Mammeri (en kabyle : Mulud At MÉ›ammar), né le 28 décembre 1917 à Taourirt-Mimoun (dans la commune actuelle d’Aït Yenni, wilaya de Tizi Ouzou, en Grande Kabylie, Algérie), est un écrivain, anthropologue, linguiste et intellectuel algérien d’origine berbère. Fils d’un amin (maire traditionnel du village) lettré, capable de réciter Victor Hugo et Bourdaloue en français, il grandit dans un milieu imprégné de traditions orales kabyles et d’une culture berbère riche en contes et coutumes. Il décède tragiquement le 26 février 1989 à Aïn Defla (Algérie), dans un accident de voiture, à l’âge de 71 ans. Son Å“uvre et son engagement pour la reconnaissance de la culture amazighe (berbère) en font une figure majeure de la littérature et de l’anthropologie maghrébine.
Jeunesse et formation
Mammeri commence ses études primaires dans son village natal, pieds nus dans la neige, comme il le racontera plus tard, marquant déjà son attachement aux racines kabyles. À 11 ans, en 1928, il rejoint son oncle à Rabat (Maroc), où ce dernier est précepteur des fils du sultan Mohammed V, ce qui lui ouvre un monde plus large et cosmopolite. Quatre ans plus tard, il rentre en Algérie et poursuit ses études secondaires au lycée Bugeaud d’Alger (aujourd’hui lycée Émir Abdelkader). Brillant élève, il intègre ensuite le lycée Louis-le-Grand à Paris, avec l’ambition d’entrer à l’École normale supérieure.
La Seconde Guerre mondiale interrompt ses projets : mobilisé en 1939 au 9e Régiment de Tirailleurs Algériens, il suit une formation à l’École des aspirants de Cherchell avant d’être libéré en octobre 1940. Il s’inscrit alors à la Faculté des Lettres d’Alger. Remobilisé en 1942 après le débarquement américain en Afrique du Nord, il participe aux campagnes militaires en Italie, en France et en Allemagne, des expériences qui marqueront profondément son écriture, notamment le choc culturel et les traumatismes de la guerre. De retour à Paris après la guerre, il réussit le concours de professorat de lettres et rentre en Algérie en septembre 1947.
Carrière et exil pendant la guerre d’Algérie
Professeur de lettres à Médéa (1947-1948) puis au lycée de Ben Aknoun près d’Alger, Mammeri publie son premier roman, La Colline oubliée (1952), qui dépeint la vie étouffante des jeunes Kabyles sous le poids des traditions et de la colonisation française. Ce roman, inspiré de son village natal, est salué pour sa peinture réaliste de la société berbère.
La guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) bouleverse sa vie. En 1957, lors de la « Bataille d’Alger », il rédige une pièce de théâtre, Le Foehn, qu’il doit détruire pour éviter la répression française. Forcé à l’exil, il se réfugie au Maroc de 1957 à 1962, où il continue d’écrire et de militer. Il rentre en Algérie indépendante en 1962 et enseigne à l’université d’Alger, où il occupe de 1968 à 1972 une chaire de berbère dans la section d’ethnologie, malgré la suppression de cette discipline en 1962 sous la politique arabisante du régime.
Œuvre littéraire et anthropologique
Mammeri est un romancier engagé qui explore les tensions entre tradition et modernité, identité berbère et colonialisme. Parmi ses œuvres majeures :
- Le Sommeil du juste (1955) : Roman semi-autobiographique sur le choc culturel d’un Kabyle face à la France et à la guerre.
- L’Opium et le bâton (1965) : Fresque sur la guerre d’Algérie, analysant la quête de liberté à travers des destins individuels.
- La Traversée (1982) : Un roman introspectif sur l’exil intérieur.
- Pièces de théâtre comme Le Foehn (1982) et La Mort absurde des Aztèques.
- Tajarumnt n Tmazight
En tant qu’anthropologue et linguiste, il collecte et publie des contes kabyles : Machaho ! et TellemçahÉ™! (1980), Contes kabyles inédits (1980, recueil posthume). Il contribue aussi à des films, comme les commentaires de Thala (1970) et L’Aube des damnés (montage d’archives sur la guerre d’Algérie). Son essai Le Banquet (1973) interroge l’identité culturelle.
Engagement pour la culture berbère et héritage
Mammeri est un pionnier de la reconnaissance amazighe. En 1980, l’annulation de sa conférence sur la poésie kabyle à l’université de Tizi Ouzou déclenche le « Printemps berbère », un mouvement pour les droits culturels berbères. En 1982, il fonde à Paris le Centre d’études et de recherches amazighes (CERAM) et la revue Awal (« La parole »), ainsi qu’un séminaire à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). En 1988, il reçoit un doctorat honoris causa de la Sorbonne.
Son legs perdure : l’université de Tizi Ouzou porte son nom depuis 1984, et la Maison de la culture de Tizi Ouzou est dédiée à sa mémoire. Ses écrits, traduits en plusieurs langues, continuent d’inspirer les luttes pour l’identité amazighe et la littérature maghrébine. Comme il l’écrivait dans Le Sommeil du juste : « Après la tragédie, on aspire à une vie rassurante et calme, or, on s’aperçoit en général que c’était une illusion. »
Laisser un commentaire