Messali Hadj
Le père du courant indépendantiste algérien… et l’homme le plus controversé de l’histoire nationale
1. Origines et enfance à Tlemcen
Ahmed Ben Messali Hadj naît le 16 mai 1898 dans le quartier populaire de Derb el-Fouqi à Tlemcen.
Père : Hadj Larbi, imam modeste et ancien spahi (« koughouliste »), famille algérienne ordinaire sans ascendance chérifienne.
Mère : Fatma Zohra, issue d’une vieille lignée berbéro-mauresque de Tlemcen, arabisée depuis le Moyen Âge mais gardant les traces zénètes et almoravides. C’est de ce côté-là qu’il puisera plus tard sa fierté d’être « pur fils de cette terre ».
2. L’émigration et la prise de conscience (1915-1926)
À 17 ans, il traverse la Méditerranée. Ouvrier chez Renault, mineur dans le Nord, vendeur ambulant : il voit de près l’exploitation et le racisme colonial. C’est à Paris qu’il rencontre Hadj Ali Abdelkader et les premiers militants ouvriers.
3. Le premier à prononcer le mot « indépendance » (1926-1937)
1926 : création de l’Étoile nord-africaine (ENA).
1927 : discours historique à Bruxelles : « La nation algérienne existe, elle a droit à l’indépendance totale ».
À l’époque, Ferhat Abbas parle encore d’égalité dans la République française. Messali est le premier à formuler clairement le courant indépendantiste algérien moderne, sans compromis.
4. Le PPA et l’idolâtrie populaire (1937-1954)
1937 : dissolution de l’ENA, création du PPA clandestin.
1946 : MTLD légal.
Dans les années 1940-1950, il est « Zaim el-qaoum » : son portrait est partout, on scande « Tahia Messali ! », on chante « Min djibalina » en brandissant sa photo. Il est l’idole incontestée du peuple algérien.
5. La rupture fatale avec le FLN (1954)
Printemps 1954 : les jeunes cadres du MTLD (Ben Bella, Boudiaf, Khider, Aït Ahmed…) lui reprochent son autoritarisme et sa réticence à la lutte armée immédiate.
1er novembre 1954 : le FLN déclenche la révolution sans le consulter. Messali refuse de rallier immédiatement le Front et crée le MNA.
6. La guerre fratricide en métropole (1956-1962)
C’est la « guerre dans la guerre » : le MNA et le FLN s’entretuent en France.
Plus de 2 000 morts (certaines estimations vont jusqu’à 4 000-5 000) à Paris, Lille, Marseille, Lyon, Valenciennes, Roubaix, Lens, Metz, Saint-Étienne…
Pour beaucoup d’Algériens, aujourd’hui encore, Messali porte la responsabilité directe de ces tueries entre frères. Dans les quartiers populaires, on dit encore : « C’est Messali qui a fait couler le sang algérien en France ».
7. L’alliance controversée avec le colonel Belounis (1957-1958)
En Algérie même, le MNA tente de créer des maquis.
1957 : alliance tactique avec le colonel Mohamed Belounis, ancien officier français passé à la rébellion, qui reçoit armes et argent de l’armée française pour affaiblir le FLN (opération « Force K »).
Belounis finit exécuté par ses propres hommes en 1958, mais cette collaboration, même brève et désespérée, reste la tache la plus noire sur le dossier Messali.
Pour une grande partie de l’opinion algérienne, c’est la preuve qu’il a « collaboré » à un moment donné.
8. L’assignation à résidence et le drame personnel (1955-1962)
Emprisonné ou assigné à résidence presque sans interruption de 1938 à 1962.
1961 : mort de sa femme Émilie Busquant (française, mère de ses deux enfants) d’un cancer. Beaucoup estiment que ce choc l’a définitivement brisé.
9. L’exil intérieur et la mort (1962-1974)
1962 : il refuse de rentrer tant que le FLN est au pouvoir.
Il s’installe à Gouvieux (Oise), dans une petite maison tranquille.
3 juin 1974 : il meurt à 76 ans. Enterrement discret à Tlemcen, sans aucun dirigeant officiel.
10. Le débat éternel : traître ou pionnier ?
- Accusations :
– Responsable des tueries MNA/FLN en France.
– Alliance avec Belounis et contacts indirects avec l’armée française à la fin.
– Refus de rallier la révolution armée dès 1954. - Défense :
– Premier à dire « indépendance totale » dès 1927.
– A formé toute la génération du FLN (Ben Bella, Boudiaf, etc. sont ses élèves).
– N’a jamais été harki : 18 ans de prison française, jamais combattu pour la France.
11. Le symbole d’aujourd’hui
2006 : Abdelaziz Bouteflika baptise l’aéroport international de Tlemcen « Messali Hadj – Zénata ».
Manifestations violentes à Alger (« Traître ! »), mais acclamations à Tlemcen et Oran (« C’est notre zaïm ! »).
Verdict
Messali Hadj est le père du courant indépendantiste algérien : sans lui, le mot « indépendance » aurait mis vingt ans de plus à être prononcé.
Mais il est aussi l’homme qui, par orgueil, par stratégie ou par désespoir, a laissé le sang algérien couler entre Algériens en métropole et a flirté, même brièvement, avec l’ennemi pour survivre politiquement.
En Algérie, on ne lui pardonne toujours pas d’avoir eu raison trop tôt…
et d’avoir eu tort au moment où il aurait fallu choisir le camp de la révolution jusqu’au bout.
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