Pierre Chaulet

Une vie au service de l’Algérie

Pierre Chaulet (1930-2012) fut un médecin pneumologue, militant anticolonialiste et figure emblématique de l’indépendance algérienne. Né d’origine européenne en Algérie française, il choisit de s’engager aux côtés du Front de libération nationale (FLN) dès les premières heures de la Révolution, au risque de sa vie. Médecin dévoué, il hébergea des leaders clandestins, contribua à la propagande du FLN et, après l’indépendance, mena une campagne décisive contre la tuberculose qui fit de l’Algérie un modèle en matière d’épidémiologie. Son parcours, marqué par un engagement humaniste et progressiste, est immortalisé dans les mémoires qu’il co-écrivit avec son épouse Claudine, Le Choix de l’Algérie : deux voix, une mémoire. Chaulet incarne le symbole des « pieds-noirs » qui optèrent pour l’Algérie nouvelle, au-delà des clivages ethniques et coloniaux.

Jeunesse et formation

Pierre Chaulet naît le 27 mars 1930 à Alger, dans une famille catholique d’origine européenne installée en Algérie depuis plusieurs générations. Fils d’un employé de banque, il grandit dans un environnement marqué par les tensions coloniales, mais aussi par une éducation chrétienne engagée. Dès son adolescence, il s’implique dans le scoutisme catholique, où il développe un sens du devoir et de la solidarité. À l’université d’Alger, où il entame ses études de médecine en 1949, Chaulet rejoint la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), un mouvement influencé par le personnalisme chrétien et critique du colonialisme. C’est là qu’il rencontre des étudiants algériens et commence à questionner le système colonial, influencé par des figures comme l’abbé Pierre et les idées de décolonisation.

En décembre 1954, il épouse Claudine Guillot, une étudiante en sociologie originaire de Haute-Marne (France), rencontrée à la JEC. Leur union, scellée en pleine effervescence pré-révolutionnaire, deviendra un pilier de leur engagement commun. Chaulet obtient son diplôme de médecine en 1956, spécialisé en pneumologie, une discipline qui le mènera plus tard à la tête de la lutte antituberculeuse en Algérie. Dès 1952, il s’engage dans l’Association de la Jeunesse algérienne pour l’action sociale (AJAS), un groupe progressiste qui milite pour l’égalité et contre les discriminations raciales.

Engagement pendant la guerre d’Algérie

La Toussaint rouge de 1954 marque un tournant : convaincu de la justesse de la cause nationale algérienne, Chaulet offre ses services au FLN dès les débuts de la Révolution. Installé dans le quartier européen du Telemly à Alger, il transforme son appartement en refuge clandestin pour les dirigeants du FLN. De 1955 à 1957, il héberge Abane Ramdane, l’un des architectes de la stratégie révolutionnaire, et abrite les réunions secrètes du Comité de coordination et d’exécution (CCE), l’organe dirigeant du FLN, incluant des figures comme Larbi Ben M’hidi, Youcef Ben Khedda, Krim Belkacem et Saïd Dahleb. Alger, quadrillée par les parachutistes du général Massu, devient un piège mortel ; Chaulet et Claudine risquent l’arrestation à chaque instant.

En août 1956, le couple joue un rôle crucial dans la diffusion de la Plateforme du Congrès de la Soummam, document fondateur de l’organisation politique du FLN. Ils rapportent les premières copies depuis la Kabylie et les distribuent aux cellules clandestines d’Alger. En mars 1957, au cÅ“ur de la Bataille d’Alger, ils aident Krim Belkacem et Youcef Ben Khedda à s’échapper vers le maquis via les monts de l’Atlas blidéen, en les convoyant en voiture au péril de leur vie. Pierre Chaulet est arrêté deux fois : en novembre 1956 et en février 1957. Libéré sous la pression, il continue ses missions médicales secrètes, soignant les moudjahidine blessés sous les ordres directs d’Abane Ramdane.

C’est en février 1955, à l’hôpital psychiatrique de Blida, que Chaulet rencontre Frantz Fanon, le psychiatre martiniquais qui deviendra une icône de la décolonisation. Abane Ramdane charge Chaulet de trouver un spécialiste pour traiter les moudjahidine traumatisés par la torture ; Fanon, qui dirige le service, accepte et héberge des résistants à l’hôpital. Chaulet introduit plus tard Fanon au FLN en Tunisie, facilitant son intégration dans la Révolution. Leur amitié, forgée dans la clandestinité, illustre les alliances transcendantales de la lutte anticoloniale. Chaulet racontera plus tard : « Fanon a non seulement enlevé les chaînes de certains malades, mais il a libéré les esprits colonisés. »

Exil en Tunisie et contribution au FLN

En 1957, suite à ses arrestations, Chaulet est expulsé vers la France. Refusant l’exil imposé, il rejoint clandestinement Tunis avec Claudine, où ils intègrent les structures du FLN. Pierre Chaulet sert comme médecin dans les camps de réfugiés algériens à la frontière tuniso-algérienne, soignant les blessés et les déplacés. Il devient également journaliste pour El Moudjahid, le journal clandestin fondé par Abane Ramdane, où il rédige des articles sur la santé publique et la propagande anticoloniale. C’est à Tunis qu’il facilite l’adhésion de Frantz Fanon au FLN, contribuant à l’écriture des Damnés de la terre. Claudine, de son côté, s’implique dans les services de renseignement et la logistique.

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Après l’indépendance : Une carrière médicale exemplaire

À l’indépendance en 1962, Chaulet refuse de quitter l’Algérie et rejoint l’hôpital Mustapha-Pacha d’Alger comme pneumologue à temps plein, puis comme assistant et professeur associé jusqu’en 1994. De 1967 à 1994, il enseigne à l’université d’Alger, formant des milliers de médecins en pneumologie. Son Å“uvre majeure est la campagne nationale d’éradication de la tuberculose, lancée en 1965 sous l’égide du ministère de la Santé. Membre fondateur de l’Union internationale contre la tuberculose et les maladies respiratoires (1962) et du Comité algérien de lutte antituberculeuse (1965), Chaulet coordonne un programme ambitieux : vaccination massive, dépistage systématique et traitement gratuit. Grâce à ses efforts, l’incidence de la tuberculose chute de 90 % en deux décennies, faisant de l’Algérie un modèle pour l’Afrique et le monde arabe. Il collabore étroitement avec son amie de faculté, Jeanine Belkhodja, pédiatre et militante, pour intégrer la lutte contre les maladies infectieuses dans une politique de santé publique universelle.

Chaulet étend son action au-delà des frontières : il dirige des missions en Afrique subsaharienne et milite pour la réforme du système de santé algérien, plaidant pour une médecine gratuite et accessible. En 1981, il devient chef du service de pneumologie à l’hôpital Mustapha, poste qu’il occupe jusqu’à sa retraite.

Vie personnelle, œuvres et héritage

Pierre et Claudine Chaulet mènent une vie de couple indissociable, marquée par l’engagement partagé. Claudine devient professeure de sociologie à l’université d’Alger, spécialiste des mouvements sociaux et de la question féminine en Algérie postcoloniale. En 2012, à l’occasion de leur jubilé de mariage, ils publient leurs mémoires : Le Choix de l’Algérie : deux voix, une mémoire (Éditions Barzakh, Alger, 502 p., préface de Rédha Malek). Ce témoignage, alternant les voix des deux époux, retrace leur parcours depuis la JEC jusqu’à l’indépendance, avec photos et documents inédits. L’ouvrage, salué pour sa sincérité, est considéré comme un document historique précieux sur les Européens engagés dans la Révolution.

Pierre Chaulet décède le 5 octobre 2012 à Mauguio (Hérault, France), des suites d’un cancer, à l’âge de 82 ans. Ses cendres sont rapatriées et inhumées au cimetière du Clos-Salembier (Diar El-Saada) à Alger, en présence d’une foule immense, de membres du gouvernement et de camarades de lutte. Claudine lui survit jusqu’au 29 octobre 2015, décédée à Alger à 84 ans, et est inhumée à ses côtés.

Hommages

L’héritage de Chaulet est célébré en Algérie comme un symbole d’unité nationale. La clinique des grands brûlés de l’hôpital Mustapha-Pacha porte son nom et celui de Claudine depuis 2017. En 2023, le documentaire Le citoyen Pierre Chaulet (réalisé par Belkacem Hadjadj, 63 min) est présenté au public algérois, émeu par des images d’archives et des témoignages. Des hommages posthumes soulignent son rôle de « juste parmi les justes », militant pour la vaccination, la réforme sanitaire et l’anticolonialisme chrétien. En 2025, un forum à El Moudjahid lui rend hommage aux côtés de Frantz Fanon. Des colloques, comme le Second Colloque national Frantz Fanon (2005), rappellent sa contribution à l’introduction de Fanon au FLN.

Infos complémentaires : Chaulet était un fervent défenseur de la laïcité et des droits des minorités en Algérie post-indépendance. Il a contribué à la création de l’hôpital de jour à Blida avec Fanon, préfigurant une psychiatrie décoloniale. Son fonds d’archives, déposé à la Bibliothèque nationale d’Algérie, inclut des lettres d’Abane Ramdane et des rapports médicaux inédits de la guerre. Pour approfondir, consultez les colloques annuels sur Fanon à El Tarf, où Chaulet est souvent cité.

bibliographiques:

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