Mohammed Arkoun

Mohammed Arkoun (en arabe : محمد أركون ; en kabyle : Muḥemmed Arkun ; en tifinagh : ⵎⵓⵃⵎⵎⴰⴷ ⴰⵕⴽⵓⵏ), né le 1er février 1928 à Taourirt-Mimoun (village kabyle de la commune actuelle d’Aït Yenni, wilaya de Tizi Ouzou, Algérie) et décédé le 14 septembre 2010 à Paris (15e arrondissement, France), est un intellectuel, historien, islamologue et philosophe algérien de renommée internationale. Humaniste laïque et militant du dialogue interculturel et interreligieux, il a consacré sa vie à repenser l’islam dans le monde contemporain, en plaidant pour une critique rationnelle de la raison islamique et une ouverture aux apports de la modernité. Spécialiste de la pensée islamique classique et contemporaine, il a développé la discipline de l’islamologie appliquée, inspirée de l’anthropologie appliquée de Roger Bastide et du rationalisme appliqué de Gaston Bachelard. Ses travaux, publiés en français, anglais et arabe, ont influencé les débats sur l’humanisme arabe, la laïcité et les relations entre mondes musulman et occidental.

Biographie personnelle et formation

Issu d’une famille kabyle nombreuse et modeste, Mohammed Arkoun grandit dans un contexte rural marqué par la pauvreté. Il effectue ses études primaires dans son village natal, puis secondaires à Oran auprès des Pères blancs, une congrégation missionnaire catholique. Cette exposition précoce au christianisme influencera son ouverture au dialogue interreligieux.

Il poursuit des études supérieures en philosophie à la Faculté des lettres de l’université d’Alger, puis à la Sorbonne à Paris. Agrégé en langue et littérature arabes en 1956, il obtient un doctorat en philosophie en 1968. Ses premiers travaux portent sur l’humanisme musulman médiéval, notamment à travers l’étude du philosophe perse Ibn Miskawayh (Xe siècle), dont il traduit et commente le Tahdhib al-Ahlaq wa Tathir al-Araq (Traité d’éthique) en 1969.

Arkoun épouse une Française en premières noces, avec qui il a deux enfants, dont Sylvie (née en 1963 à Paris), qui lui consacrera un ouvrage posthume en 2014 (Les Vies de Mohammed Arkoun). En 1995, il se remarie avec Touria Yacoubid, d’origine marocaine. Il décède à Paris en 2010 et est inhumé à Casablanca. Une bibliothèque parisienne du 5e arrondissement (Mouffetard-Contrescarpe) porte son nom depuis 2013, et un prix de thèse en islamologie est créé en son honneur.

Parcours académique et professionnel

Mohammed Arkoun exerce une carrière universitaire riche et internationale :

  • 1956-1959 : Enseignant à la Faculté des lettres et sciences humaines de Strasbourg.
  • 1959-1961 : Professeur au lycée Voltaire à Paris.
  • 1961-1969 : Maître-assistant à la Sorbonne.
  • 1969-1972 : Professeur associé à l’Université Lyon II.
  • 1972-1992 : Professeur à l’Université Paris VIII et Paris III – Sorbonne Nouvelle (où il devient professeur émérite d’histoire de la pensée islamique).
  • Invité dans de nombreuses institutions prestigieuses : Université de Californie à Los Angeles (1969), Université Temple (Philadelphie), Université de Louvain-la-Neuve (1977-1979), Université de Princeton (1985), Pontifical Institute of Arabic Studies (Rome), Université d’Amsterdam (1991-1993), Wissenschaftskolleg de Berlin (1986-1987 et 1990), Institute for Advanced Study de Princeton (1992-1993).

Il dirige la revue Arabica à partir de 1980, contribuant au rayonnement de l’islamologie en Occident. Membre de jurys internationaux (Prix Aga Khan d’architecture, 1989-1998 ; Prix UNESCO pour la paix, 2002), il intègre l’Académie européenne des sciences et des arts et l’Académie du royaume du Maroc. Senior research associate à l’Institute of Ismaili Studies (Londres).

En 2001, il prononce les prestigieuses Gifford Lectures à l’Université d’Édimbourg, intitulées Inaugurating a Critique of Islamic Reason.

Pensée et contributions intellectuelles

Arkoun s’intéresse à l’impensé (l’impensé) dans la pensée islamique classique et contemporaine, critiquant les orthodoxies figées et plaidant pour une subversion rationnelle de l’islam. Ses idées s’articulent autour de plusieurs axes :

Dialogue entre le monde musulman et occidental

Arkoun combat les stéréotypes réciproques : l’Occident n’est pas un « démon matérialiste », et l’islam n’est pas réductible au fondamentalisme. Il dialogue avec le christianisme et le judaïsme, coécrivant avec des intellectuels de ces traditions. Il critique les ésotéristes occidentaux (René Guénon, Frithjof Schuon) pour leur vision romantique de l’islam, au détriment des réalités sociales.

Laïcité

Défenseur d’une laïcité adaptée aux contextes musulmans, il critique le laïcisme français militant tout en soulignant les spécificités historiques des sociétés islamiques (rapport au sacré, absence de rupture psycho-culturelle comme en Occident sécularisé). Il appelle à une « subversion » de la pensée religieuse pour intégrer la modernité, sans censure étatique ou islamiste.

Clergé et orthodoxie

Sans prêtre intermédiaire entre l’homme et Dieu en islam, Arkoun identifie un « clergé » fonctionnel chez les oulémas, muftis et juges, qui maintient une orthodoxie en coopération avec l’État, comparable au rôle historique du clergé chrétien.

Politique et postcolonialisme

Il dénonce les régimes postcoloniaux arabes (policiers, militaires, non démocratiques) et leur manipulation de l’islam pour légitimer le pouvoir. Contre les discours nationalistes arabocentriques, il défend une identité maghrébine socio-anthropologique plurielle (kabyle, méditerranéenne).

Islamologie appliquée

Discipline qu’il fonde post-indépendance algérienne, elle analyse les contradictions culturelles maghrébines, la « fermeture des portes de l’ijtihad » (XIIIe siècle) et les oppositions simplistes entre islam et Occident. Inspirée de Kant, Bachelard et Foucault, elle vise à transgresser, déplacer et dépasser les systèmes de sens religieux ou laïcs.

Dialectique des puissances et des résidus

Concept emprunté à Henri Lefebvre (Humanisme et Islam, 2005) : quatre puissances hégémoniques (État, écriture, cultures savantes, orthodoxie) réduisent quatre résidus (sociétés segmentaires, oralité, cultures populaires, hérésies). Une double dialectique (inter-puissances et inter-résidus) structure l’espace social, appelant à une analyse critique.

Réception de ses travaux

Admiré pour son humanisme (Rachid Benzine le consacre dans Les Nouveaux Penseurs de l’Islam), Arkoun est critiqué par des traditionalistes comme Mohamed Talbi, qui lui reproche une déconstruction excessive du Coran. Ses idées influencent les réformistes musulmans libéraux.

Distinctions

Décorations

  • Commandeur de la Légion d’honneur (2004 ; officier 1996 ; chevalier 1984).
  • Officier des Palmes académiques (1979).

Prix et récompenses

  • Docteur honoris causa, Université d’Exeter.
  • Giorgio Levi Della Vida Award (2002).
  • Prix Ibn Rushd pour la pensée libre (2003).
  • Prix pour la culture (Doha, 2010).
  • Prix international Acharif Al Idrissi (posthume, 2011).
  • Prix Izerfan (posthume, 2012).
  • Trophée pour les droits de l’homme (posthume, 2012).

Principales publications

Ouvrages

  • Contribution à l’étude de l’humanisme arabe au IVe/Xe siècle : Miskawayh (1970).
  • La Pensée arabe (1975, rééd. 2008).
  • Lectures du Coran (1982, rééd. 2016).
  • Pour une critique de la raison islamique (1984).
  • The Unthought in Contemporary Islamic Thought (2002).
  • Humanisme et Islam : Combats et propositions (2005).
  • La Construction humaine de l’islam (entretiens, 2012).
  • Quand l’islam s’éveillera (posthume, 2018).

Ouvrages collectifs

  • L’Islam hier, demain (avec Louis Gardet, 1982).
  • Histoire de l’Islam et des musulmans en France (sous dir. Mohammed Arkoun, 2006).

Héritage

Mohammed Arkoun reste une figure pionnière du réformisme musulman critique. Comme il le confiait en 2010 à Rachid Benzine : « Effacer les langues et civilisations […] est un crime contre la dignité de l’homme. » Il appelait à un Maghreb ouvert, humaniste, intégrant héritages médiévaux pluriels (juifs, chrétiens, musulmans) et modernité scientifique, pour dépasser les impasses postcoloniales et dogmatiques. Ses archives et conférences continuent d’inspirer les débats sur l’islam, la raison et le dialogue des cultures.