Hadj Mokhtar At Saïd n’Tiroual

Biographie de Hadj Mokhtar At Saïd n’Tiroual

Hadj Mokhtar At Saïd, également connu sous le nom colonial imposé en 1891 de Mahamed Ousaïd, est une figure emblématique de la résistance anticoloniale kabyle. Né à la fin du XVIIIe siècle dans le village de Tiroual (ou Tirwal), rattaché aujourd’hui à la commune d’Aït Boumahdi (daïra d’Ouacif, wilaya de Tizi Ouzou), il appartenait à la tribu des At Bouakkach, l’une des quatre tribus (arch) composant la fédération des At Betroun. Cette fédération, avec celle des At Menguellat, formait la grande confédération des Igawawen (ou Zwawa), occupant le versant nord du Djurdjura. Sa date de naissance exacte reste inconnue, mais on estime qu’il avait environ 35 à 40 ans en 1830, ce qui le placerait autour de 1790-1795. De même, sa date et son lieu de décès, ainsi que le site de son enterrement, méritent des recherches approfondies, tout comme la collecte de ses poèmes et citations orales.

Réputé pour sa sagesse, Hadj Mokhtar était un amusnay traditionnel, un médiateur sollicité par toute la région pour apaiser les conflits et restaurer la concorde. Comme le décrit Mouloud Mammeri dans son ouvrage Poèmes kabyles anciens (éd. Hibr, 2019, pp. 175-185), il incarnait la figure du chef juste et impartial, capable de ramener l’harmonie entre clans rivaux. Poète accompli, il composait des vers kabyles qui mêlaient résistance, philosophie et appel à l’unité. En tant que chef de la tribu At Bouakkach, il était aussi un stratège militaire. Dès 1830, il mena, aux côtés d’autres notables kabyles, les troupes à la bataille de Staoueli contre l’invasion française, marquant les premiers actes de résistance collective face à la conquête coloniale.

Fidèle à ses convictions, Hadj Mokhtar s’engagea dans plusieurs affrontements. En 1851, il commandait les fantassins Igawawen, sous l’instigation de Boubaghla, lors d’une offensive contre les cavaliers makhzen des Abid Chamlal, alliés aux forces coloniales. À partir de 1852, il devint l’ennemi juré de Si El Djoudi, un marabout des At Boudrar nommé par les Français comme bachaga symbolique des Igawawen – une fonction qu’il trahit en se retournant contre ses propres frères. Avec Hocine Aït Hadj Arab de Tikichourt et Hadj Aït Yaâkoub des Ouadias, Hadj Mokhtar forma le noyau dur de la résistance kabyle. Il mena la lutte jusqu’à la défaite tragique du 24 juin 1857 à la bataille d’Icheriden, qui scella l’occupation française de la Kabylie. Parmi les chefs de guerre Igawawen notables à ses côtés figuraient Hocine Ouzenouch (Akbil), Hadj Amar Oukaci (At Attaf), Ali At Youcef Ouali (At Boudrar), Ali ou Mohamed Oukaci (Ouacif), Ibrahim Ou Ahmed (At Yenni), et le traître Si El Djoudi.

Sa vie inspira deux poèmes emblématiques, rapportés par Mammeri, qui illustrent sa résilience face à la critique et sa dévotion au devoir de réconciliation, souvent au détriment de son repos personnel.

Le premier poème, composé après une réunion de résistants au village de Soumâa (lieu associé à Fatma n’Soumer) où il subit des critiques injustes, proclame la victoire inéluctable de la vérité :

Le second, adressé à son épouse un matin d’aube après une nuit d’efforts pour réconcilier des adversaires, révèle son fardeau de médiateur :

La mémoire collective perpétue son legs. Deux arbres centenaires portent son nom : l’un à l’entrée d’Ouacif (où il aimait se reposer en venant de Tiroual), l’autre à Ath Yenni, offert par les habitants après qu’il eut réconcilié deux familles en conflit autour de cet arbre même. En 2015, sous le patronage du Haut-Commissariat à l’Amazighité, l’APC d’At Ouacif et le Comité des fêtes organisèrent les « Premières poésiades d’At Ouacif » (12-14 juillet) en hommage à cet « amedyaz ur neggan » (poète qui ne se tait pas). Une stèle commémorative fut érigée à Tiroual en son honneur, symbolisant son rôle de chef de la résistance anticoloniale.

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