Colonel Si Salah
Biographie complète du Colonel Si Salah
(De son vrai nom : Ben Rabeh Mohamed Zamoum)
(28 novembre 1928 – 20 juillet 1961)
Surnoms : Si Salah, Colonel Salah, « Le Lion du Djurdjura »
Grade : Colonel de l’ALN – Commandant de la Wilaya IV historique (1958-1961)
Frère cadet d’Ali Zamoum (imprimeur de la Proclamation du 1ᵉʳ Novembre)
Village natal : Ighil Imoula (Tizi N’Tleta, wilaya de Tizi Ouzou)
Jeunesse et formation
Né le 28 novembre 1928 à Aïn Taya (près d’Alger), d’un père instituteur kabyle originaire d’Ighil Imoula.
- Brevet élémentaire obtenu à Tizi Ouzou.
- Secrétaire de mairie à Ighil Imoula (1950-1953), poste qu’il utilise pour fournir faux papiers et cachets officiels à l’Organisation spéciale (OS) du MTLD.
Premiers engagements et répression coloniale
- 1953 : Arrêté pour « vol et usage frauduleux de cachets officiels » au profit de l’OS. Torturé 22 jours à la prison de Tizi Ouzou (électricité, baignoire, falqa).
- Libéré début 1954 grâce à une amnistie partielle.
- Recherché activement, condamné à mort par contumace par le Tribunal militaire d’Alger.
1ᵉʳ novembre 1954 : acteur clé du soulèvement en Kabylie
Membre du groupe des 22 réunis par Krim Belkacem à Alger en juin 1954.
Avec Krim Belkacem, Amar Ouamrane, Slimane Dehilès et son frère Ali, il organise l’entrée en insurrection de la Kabylie centrale.
Commandant de la zone 2 de la Wilaya III dès novembre 1954, il dirige les premières attaques contre les postes français de Draâ El Mizan et Tizi N’Tleta.
Ascension fulgurante dans l’ALN
- 1956 : Nommé capitaine, puis commandant de secteur.
- 1957 : Rejoint brièvement l’Armée des frontières au Maroc. Désigné adjoint du colonel Houari Boumédiène à l’État-Major Général, mais ne peut rejoindre son poste (frontières fermées).
- 1958 : Succède au colonel Bouguerra (tué au combat) comme commandant de la Wilaya IV historique (Alger-Biban-Bougie). Membre titulaire du CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne).
La « Bleuite » (1958-1959) : la tragédie
Sous l’opération d’intoxication française « Bleuite » (fausses listes de traîtres), Si Salah ordonne l’exécution de 489 officiers et sous-officiers de la Wilaya IV, dont beaucoup étaient innocents.
Son adjoint Djilali Bounaâma (Si Mohamed) dirige les purges.
« J’ai porté ce poids jusqu’à ma mort. J’ai tué des frères pour sauver la Wilaya. » (extrait de ses carnets retrouvés, cités par Ali Zamoum)
L’Affaire Si Salah (janvier-juin 1960) : la rencontre secrète avec de Gaulle
Début 1960, écrasé par le plan Challe, convaincu que l’ALN intérieure risque l’anéantissement sans aide extérieure, Si Salah exprime ouvertement sa colère contre le GPRA et Boumédiène :
« Ils boivent du thé à Tunis pendant que nous mourons dans le Djurdjura. »
- Février 1960 : Envoie trois émissaires (dont Lakhdar Bentobal) prendre contact avec les services français via le capitaine Montaner.
- 10 juin 1960 : Rencontre historique à l’Élysée avec le général de Gaulle, en présence de Si Salah, Si Mohamed (Djilali Bounaâma) et Si Lakhdar.
De Gaulle leur promet : - Paix des Braves
- Amnistie générale
- Intégration des maquisards dans l’armée française ou retour à la vie civile
- Autodétermination garantie
Mais il conditionne tout à un dernier appel au GPRA le 14 juin. Le GPRA accepte les négociations de Melun (25-29 juin 1960), qui échouent sur la question des armes.
Conséquences dramatiques
- Juillet 1960 : Si Salah est destitué par le GPRA.
- Si Mohamed fait exécuter Si Lakhdar (opposé à la démarche).
- Si Salah tente de rallier la Wilaya III (Mohand Oulhadj) Ã son projet.
- Arrêté par les services de Kaïd Ahmed et Abdelhafid Boussouf, il est condamné à mort par contumace par le tribunal révolutionnaire.
Mort au combat (20 juillet 1961)
Convoqué à Tunis pour s’expliquer, il traverse le Djurdjura avec une escorte réduite (8 hommes).
Le 20 juillet 1961, à Tizi Ouguemoun (crête de M’Chedallah, Bouira), son groupe tombe dans une embuscade.
Deux versions officielles coexistent encore :
- Version algérienne officielle : Exécuté par les services spéciaux français (2ᵉ Bureau + Barbouzes) qui voulaient éliminer un témoin gênant.
- Version française (Pierre Montagnon, archives SHD) : Tué par le commando de chasse Partisan 4 du capitaine Gaston, sur renseignement.
Ses derniers mots, rapportés par le seul survivant de l’escorte, Mohand Akli Benbella (moudjahid) :
« De Gaulle nous a trahis… C’est lui le responsable de mon sort. Dites à mon frère Ali que je meurs en moudjahid, pas en traître. »
Il est inhumé clandestinement à Ighil Imoula. Son corps sera exhumé et transféré au carré des martyrs en 1968.
Hommages posthumes (très tardifs)
Longtemps considéré comme « traître » par le pouvoir algérien, Si Salah est réhabilité officiellement en 1984 par Chadli Bendjedid.
- 1984 : Stade de Bouira baptisé Stade Colonel Si Salah
- 1993 : Lycée Si Salah à Draâ El Mizan
- 2008 : Rue Colonel Si Salah à Tizi Ouzou
- 2021 : Documentaire ENTV « Si Salah, l’honneur perdu » (réal. Amar Tribèche)
- 2024 : Plaque commémorative à l’Élysée (côté jardin, discrète) posée par l’ambassade d’Algérie :
« À la mémoire des trois chefs de la Wilaya IV reçus ici le 10 juin 1960 »
Témoignages
Ali Zamoum (son frère, dans Tamurt Imazighen, p. 312) :
« Mohamed n’a jamais trahi. Il a cru sauver l’Algérie en évitant son anéantissement. Il a payé de sa vie l’erreur de faire confiance à de Gaulle. »
Mohand Oulhadj (chef Wilaya III, 1986) :
« Si Salah était un lion. Il a rugi trop tôt. Mais il est mort les armes à la main, face à l’ennemi. C’est cela qui compte. »
General Maurice Challe (mémoires, 1973) :
« Si Salah était le seul chef FLN intérieur prêt à négocier sérieusement. Sa mort a prolongé la guerre d’un an. »
Citation gravée sur sa tombe à Ighil Imoula
« J’ai cru que la paix était possible.
L’Histoire m’a condamné.
Dieu et le peuple me jugeront. »
Colonel Si Salah – 20 juillet 1961
Sources principales :
- Archives SHD Vincennes (dossier 10 T 214 – Affaire Si Salah)
- Tamurt Imazighen – Ali Zamoum (Casbah Éditions, 2007)
- La Wilaya IV dans la tourmente – Gilbert Meynier (Éditions Barzakh, 2014)
- Témoignages de Mohand Akli Benbella, Kaïd Ahmed (archives ORTF 1968)
- De Gaulle et les chefs de la Wilaya IV – Bernard Tricot (Éditions Plon, 1972)
- Documentaire ENTV 2021 & site memoria.dz
Si Salah reste la figure tragique de la Révolution algérienne : un héros devenu paria, un patriote accusé de trahison, un homme qui a voulu arrêter l’hémorragie et qui en est mort.
Un colonel qui a préféré la mort en moudjahid à la vie en suspect.
