Abderrahmane Farès

Abderrahmane Farès (en arabe : عبدالرحمن فارس ; en kabyle : Ɛebderaḥman Fares), né le 30 janvier 1911 à Amalou près d’Akbou (wilaya de Béjaïa, Kabylie, Algérie française) et mort le 13 mai 1991 à Zemmouri (wilaya de Boumerdès), est un homme politique et notaire algérien. Issu d’une famille modeste kabyle, orphelin de père dès l’enfance, il devient le premier notaire musulman en Algérie, figure modérée du nationalisme libéral. Membre de la SFIO puis du FLN, il joue un rôle clé dans la transition vers l’indépendance : signataire du Manifeste des 61 (1955), trésorier du FLN, et président de l’Exécutif provisoire algérien (avril-septembre 1962) en application des accords d’Évian. Son parcours illustre la tension entre intégration française et indépendance algérienne.

Enfance et éducation

Abderrahmane Farès naît dans une famille modeste de Kabylie, région berbère au centre-nord de l’Algérie. Son père, combattant pour la France lors de la Première Guerre mondiale, meurt en 1917, laissant l’enfant orphelin. Recueilli par son grand-père, il est élevé dans un milieu rural et pieux (islam sunnite). Élève studieux, il est formé chez un oncle notaire à Akbou, puis chez un notaire réputé d’Alger. Après des études de droit à la Faculté d’Alger, il exerce comme huissier à Sétif, assistant notaire à Sebdou, avant de s’installer en 1936 à Collo (Skikda) comme notaire – une première pour un Algérien musulman, brisant le monopole des Européens dans cette profession. Autodidacte et pragmatique, Farès acquiert une solide culture juridique et une réputation d’honnêteté, tout en s’immergeant dans la société coloniale.

Engagements politiques précoces (1945-1954)

Farès entre en politique à la Libération (1945), fin de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de revendications pour l’égalité des droits. Proche des socialistes de la SFIO, il est élu conseiller municipal et général d’Alger (1945-1946), ainsi que membre de l’Assemblée financière algérienne. Candidat aux élections du 21 octobre 1945 pour la première Assemblée nationale constituante française, il figure en quatrième position sur la liste d’Union et de progrès social (proche SFIO) au collège des musulmans non-citoyens d’Alger. La liste remporte trois sièges ; Farès intègre l’Assemblée le 20 février 1946 en remplacement de Bachir Abdelouahab (démissionnaire). Membre de la Commission de l’Intérieur, de l’Algérie et de l’Administration générale, il défend l’égalité des droits entre Européens et musulmans, plaidant pour le « collège unique » électoral (un vote égalitaire, sans double collège). Il rédige des propositions contre l’aliénation des terres coloniales et pour l’extension de la liberté de la presse en Algérie.

Déçu par les réformes insuffisantes, il ne se représente pas en 1946 mais est élu à l’Assemblée algérienne (sud algérien), dont il devient président le 12 mai 1953. Initialement favorable à l’intégration dans le cadre français, il évolue vers un nationalisme modéré.

Guerre d’Algérie et ralliement au FLN (1954-1962)

Le déclenchement de la guerre d’Algérie (1er novembre 1954) marque un tournant. Choqué par les massacres du Constantinois (1955), Farès rompt avec la politique assimilationniste de Jacques Soustelle et signe le Manifeste des 61 (26 septembre 1955), appelant à une « Algérie nouvelle » fédérale. En 1956, il s’installe à Paris, rejoint la Fédération de France du FLN et en devient trésorier, collectant des fonds pour la lutte armée tout en prodiguant des conseils juridiques. Le 26 septembre 1956, il déclare publiquement son soutien au FLN dans Le Monde.

En 1958, Charles de Gaulle lui propose un poste ministériel en échange du dépôt des armes ; Farès refuse après consultation de Ferhat Abbas. Le 4 novembre 1961, arrêté à Paris pour « atteinte à la sûreté de l’État » avec deux collaborateurs (François Baudrillart et Jean-Marie Licuti), il est incarcéré à la prison de Fresnes.

Accords d’Évian et présidence de l’Exécutif provisoire (1962)

Libéré le 19 mars 1962 (veille des accords d’Évian), Farès se rend à Rabat, puis en Algérie le 30 mars. Dans un discours télévisé emblématique, il appelle à la paix et au rejet de la violence, s’adressant aux pieds-noirs et aux Algériens. Nommé président de l’Exécutif provisoire le 6 avril (décret français), il entre en fonction le 13 avril à Rocher-Noir (Boumerdès), avec 14 membres issus du GPRA et de l’Assemblée algérienne. Chargé des affaires courantes et de la préparation du référendum d’autodétermination (1er juillet 1962), il collabore avec le haut-commissaire Christian Fouchet pour maintenir l’ordre et appliquer le cessez-le-feu. Il obtient la création d’une « force locale » (inefficace face à l’OAS), négocie avec l’Organisation armée secrète pour stopper ses attentats, et refuse de signer trois protocoles d’Évian (sur l’économie, l’agriculture et les bases militaires). Il demande aussi une avance budgétaire de 45 milliards de francs.

Après le référendum (99 % pour l’indépendance), de Gaulle reconnaît l’Algérie le 3 juillet et transfère les pouvoirs. Farès tente de les passer à Benyoucef Benkhedda (GPRA), mais ce dernier refuse en pleine crise interne FLN. Le 25 septembre, il transmet à l’Assemblée nationale constituante ; le 2 octobre, au gouvernement Ben Bella.

Retrait de la vie politique et opposition

En désaccord avec l’autoritarisme de Ben Bella, Farès critique publiquement sa politique. Arrêté en juillet 1964 et placé en résidence surveillée dans le Sud, il est libéré en juin 1965 après le coup d’État de Houari Boumédiène. Évincé de son étude notariale lors de la nationalisation (1971), il se retire à Koléa, alternant séjours en Europe. En 1982, il publie ses Mémoires politiques (1945-1965) sous le titre La Cruelle vérité, évoquant la transition 1962, les négociations avec l’OAS et les illusions de l’indépendance.

Vie privée

Marié, Farès est le père de l’écrivain Nabile Farès (1940-2016), auteur engagé dans l’identité algérienne. La famille, originaire de Kabylie, maintient des liens forts avec la communauté berbère. Farès partageait son temps entre Collo, Alger et des voyages en France et en Europe.

Décès

Abderrahmane Farès décède le 13 mai 1991 à Zemmouri, à 80 ans, des suites d’une maladie. Il est inhumé au cimetière d’El Alia (Alger). Son décès passe relativement inaperçu, mais il est honoré comme un « homme de transition » par les historiens.

Ouvrages

  • La Cruelle vérité : l’Algérie de 1945 à l’indépendance, Paris, Plon, 1982 (rééd. 1989, 250 p., ISBN 978-2-259-00883-9). Autobiographie critique sur la décolonisation.

Sources et références principales

  1. Wikipédia français (fr.wikipedia.org/wiki/Abderrahmane_Farès), consulté novembre 2025.
  2. Base Sycomore – Assemblée nationale française : www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/(num_dept)/9032.
  3. Encyclopædia Universalis : « Biographie d’Abderrahman Farès (1911-1991) » www.universalis.fr/encyclopedie/abderrahman-fares.
  4. Guy Pervillé, Les accords d’Évian (1962) : succès ou échec de la réconciliation franco-algérienne, Armand Colin, 2012.
  5. Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance, La Découverte, 1994.
  6. Time Magazine, « The Transition Team », 30 mars 1962.
  7. The New York Times, « Algerian of Transition; Abderrahmane Fares Career-Long Duality », 19 mars 1962.
  8. Mohammed Harbi, Le FLN : mirage et réalité, Jeune Afrique, 1980.
  9. Émile Scotto-Lavina, « Farès Abderrahman (1911-1991) », Encyclopædia Universalis, 2016.

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