Cheikh El Hasnaoui : Le poète de l’Exil
Cheikh El-Hasnaoui (en kabyle : ⵛⵛⵉⵅ ⵍⵃⴰⵙⵏⴰⵡⵉ / Ccix Lḥasnawi ; en arabe : الشيخ الحسناوي), de son vrai nom Mohamed Khelouat (en kabyle : Muḥend Xelwat), est né le 23 juillet 1910 à Taâzibt-Ihesnawen (village relevant de l’Âarch Iḥesnawen, wilaya de Tizi Ouzou, Kabylie) et mort le 6 juillet 2002 à Saint-Pierre de La Réunion à l’âge de 91 ans. Figure majeure de la chanson kabyle et algérienne du XXe siècle, il reste, aux côtés de Slimane Azem et Hadj M’hamed El Anka, l’un des pili usados fondateurs de la chanson kabyle moderne.
Biographie détaillée
Enfance et jeunesse marquée par l’orphelinat et la misère coloniale
Orphelin de mère dès l’âge de deux ans, Mohamed Khelouat grandit dans une famille modeste de Kabylie profonde. Élevé dans le rigorisme traditionnel et religieux des zaouïas, il apprend le Coran, la langue arabe et les premiers rudiments poétiques. La pauvreté, la faim et l’humiliation coloniale laisseront en lui une blessure indélébile qui nourrira toute son œuvre future.
Vers la fin des années 1920, il quitte son village pour Alger. Docker de nuit sur les quais du port, il fréquente la Casbah et intègre pendant un temps l’orchestre de Hadj M’hamed El Anka, maître incontesté du chaâbi algérois.
L’exil à Paris (1937)
En 1937, à 27 ans, il embarque pour la France. Une légende tenace veut qu’il ait fui l’Algérie par dépit amoureux après avoir été refusé par la famille de Fadhma, une jeune femme dont le prénom revient comme une litanie dans ses chansons. Cette version romantique est cependant fortement nuancée, voire réfutée, par ceux qui l’ont bien connu (notamment Lounès Khaloui et l’ethnomusicologue Mehenna Mahfoufi). Pour eux, l’amour n’était qu’un voile poétique : la véritable raison de son départ fut la misère, le traumatisme de l’enfance et le besoin irrépressible de fuir une vie sans issue.
À Paris, il s’installe dans le 15e arrondissement et fréquente les cafés maghrébins (rue de la Huchette, rue Xavier-Privas, etc.) qui, le samedi soir, se transforment en cabarets. Il se lie d’amitié avec Mohamed Iguerbouchène, Kaddour Cherchalli, Cheikh Zouzou et, plus tard, Dahmane Ben Achour (père de Dahmane El Harrachi).
Carrière artistique et enregistrements
C’est à partir de 1946 qu’il commence à graver chez Odéon, puis Pacific et Dounia. Entre 1939 et le début des années 1950, il enregistre l’essentiel de son répertoire : environ 29 chansons en kabyle et 17 en arabe algérien (les chiffres varient légèrement selon les sources : certaines parlent de 74 titres au total, d’autres de 49 titres officiels).
Ses chansons, très courtes (rarement plus de 3 minutes), tranchent avec les longues suites classiques du chaâbi. Elles sont épurées, mélancoliques, presque murmurées. Il est l’un des tout premiers artistes maghrébins à oser parler ouvertement d’amour impossible, de solitude masculine, d’échec sentimental — des thèmes alors considérés comme tabous.
Parmi ses titres les plus célèbres :
- Ya Noudjoum Ellil (Ô étoiles de la nuit)
- Ad Ruhegh (Je partirai)
- La Maison Blanche (symbole de l’hôpital psychiatrique et de la folie de l’exil)
- A Yemma Yemma (Maman, maman)
- Ay At Wakal Aberkan (Ô terre noire)
- Ma Tebghiḍ-Iyi (Tu ne m’aimes pas – souvent associée à Fadhma)
- Lgherba Tuɛer (L’exil est dur)
Engagement pendant la guerre d’Algérie et retrait
Pendant la guerre d’indépendance (1954-1962), il refuse de chanter en public par solidarité avec le FLN et les combattants de l’ALN. En 1968, amer face à l’ingratitude du milieu artistique et à l’absence de reconnaissance officielle, il enregistre ses dernières chansons (dont Ya Noudjoum Ellil, Mrebḥa, Heila Hop) et disparaît volontairement de la scène.
Il vit d’abord retiré à Nice, puis, à partir de 1989, s’installe définitivement à Saint-Pierre de La Réunion avec son épouse française Denise. Il coupe presque tous les liens, refuse les visites et les honneurs. Seuls quelques proches, dont l’ethnomusicologue Mehenna Mahfoufi, parviendront à le rencontrer avant sa mort.
Il s’éteint le 6 juillet 2002. Il est inhumé au cimetière paysager de Saint-Pierre (La Réunion), carré CP 08, aux côtés de son épouse Denise Khelouat.
Redécouverte et postérité
C’est dans les années 1970-1980 que les jeunes artistes kabyles (Matoub Lounès, Lounis Aït Menguellet, Idir, Ferhat Mehenni, Takfarinas, Kamel Messaoudi, Hamidou, Abdelmadjid Meskoud, etc.) redécouvrent son œuvre et la remettent en lumière. Matoub Lounès le considérait comme l’un de ses maîtres absolus ; Aït Menguellet a souvent rendu hommage à sa profondeur poétique.
Aujourd’hui, Cheikh El-Hasnaoui est reconnu comme le « Cardinal » de la chanson kabyle, le poète de l’exil par excellence, celui qui a su exprimer avec une pudeur bouleversante la douleur de l’arrachement à la terre natale et la mélancolie de l’amour impossible.
Discographie sélective (titres les plus connus)
- La Maison Blanche
- Ya Noudjoum Ellil
- Ad Ruhegh
- A Yemma Yemma
- Ay At Wakal Aberkan
- Ma Tebghiḍ-Iyi (Fadhma)
- Lgherba Tuɛer
- A Lkas N Lkas
- Bu-le’yun Tiberkanin
- Ya Mahla Ellil
- Mrebḥa
- Heila Hop
- Rud Balek
Cheikh El-Hasnaoui n’a jamais cherché la gloire. Il a simplement chanté, avec une voix douce et brisée, ce que des générations d’exilés ont ressenti dans leur chair : l’amour d’une terre qu’on ne reverra peut-être jamais, et l’amour d’êtres qu’on n’aura jamais. Sa plainte murmure encore, plus de vingt ans après sa disparition, dans le cœur de tous ceux qui portent en eux le poids doux-amer de l’exil.
Bibliographie et sources
Ouvrages spécialisés
- Mahfoufi, Mehenna. Cheikh El-Hasnaoui. Chanteur algérien moraliste et libertaire, Paris, Ibis Press, 2008, 240 p. (ISBN 978-2-910728-88-5) – référence majeure, biographie la plus complète avec entretiens.
- Abelqas, Ajgu. Lḥesnawi d Ccix (El-Hasnaoui, le Maître), Éditions Edilivre, 2010 (ISBN 978-2-8121-3248-3).
- Ibri, Saliha. « Le chanteur kabyle El Hasnaoui : exil et immigration », Études et Documents Berbères, n° 34, 2015, p. 199-210.
- Mohellebi, Aomar. « El Hasnaoui nous a quittés le 6 juillet 2002 – L’artiste irremplaçable », El Watan, 4 juillet 2020.
- « Cheikh El Hasnaoui disparu loin de son pays : Le Cardinal de la chanson algérienne », El Watan, 2002 (archive).
- « Saint-Pierre : Cheikh El-Hasnaoui, l’émigrant berbère », Clicanoo.re (Journal de l’Île de La Réunion).
- Wikipédia (fr) – article « Cheikh El Hasnaoui » (consulté en novembre 2025), avec références primaires.
- Site officiel dédié : http://cheikh-el-hasnaoui.com (archives et discographie complète).
- Archives sonores : collections Odéon/Pathé conservées à la BnF et chez Dounia (Algérie).
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