L’histoire de Fatma « Zohra la Mauresque » et le bey de Constantine (vers 1730-1732)
Dans le quartier de la Marine, tout en bas de la Casbah d’Alger, vivait une jeune fille issue d’une vieille famille andalouse réfugiée depuis le XVIe siècle : Fatma, que tout le monde appelait Zohra (la Resplendissante). On disait d’elle qu’elle était la plus belle Mauresque de la ville : peau d’ivoire, yeux de gazelle, taille élancée et une voix si douce qu’elle faisait taire les mouettes sur les terrasses. Les raïs corsaires eux-mêmes, pourtant habitués aux plus belles captives du Levant, restaient muets quand elle passait, voilée de soie verte brodée d’or.
En 1730 ou 1731, le bey de Constantine – un Turc ambitieux et arrogant nommé Mustafa Bou Kemia (ou parfois simplement « Bou Kemia » selon les versions) – vint à Alger rendre hommage au dey Baba Abdi. Un soir, lors d’une réception à la Jenina, il aperçut Fatma Zohra qui accompagnait sa mère venue porter des pâtisseries aux femmes du harem. Le bey en perdit l’appétit et le sommeil. Le lendemain, il envoya ses émissaires au dey avec une proposition indécente :
« Prête-moi cette perle andalouse pour un mariage temporaire (moute’a) de quelques mois, le temps que je retourne à Constantine. Je la renverrai richement dotée. »
Le dey Baba Abdi, qui tenait à l’honneur des grandes familles citadines d’Alger, se leva d’un bond et répondit :
« Les filles d’Alger ne sont pas des esclaves circassiennes ou géorgiennes qu’on se prête comme des chevaux ! Ici, même le dernier portefaix a plus de ghira (point d’honneur) que toi ! »
Furieux mais prudent, le bey insista en privé. Il offrit en échange cinquante jeunes esclaves géorgiennes aux cheveux blonds, réputées les plus belles du marché d’Alger, plus dix mille mahboub d’or. Le dey refusa encore. Le bey fit alors enlever discrètement la jeune fille pour la faire embarquer sur une felouque à destination de l’Est. Mais la nouvelle éclata dans le quartier de la Marine. Les corporations de pêcheurs, les charpentiers de marine et les familles andalouses bloquèrent les portes de la ville et menacèrent de mettre le feu aux magasins du bey.
Fatma Zohra, mise au courant de toute l’affaire, fit parvenir elle-même un message au bey par l’intermédiaire d’une vieille entremetteuse :
« Dis au pacha de l’Est que je préfère épouser un âne algérois qui brait dans nos ruelles qu’un bey qui sent le mouton de ses plateaux ! »
Humilié devant toute la Régence, le bey de Constantine dut repartir seul, la queue entre les jambes, abandonnant même une partie de ses cadeaux pour calmer le dey. Quant à Fatma Zohra, elle épousa quelques mois plus tard un jeune et audacieux raïs corsaire, Mohamed el-Mourabit (surnommé « Le Lion de la Mer »), qui l’emmena vivre dans une grande maison blanche à La Pérouse (aujourd’hui Ras el-Fort/Tamentfoust). On raconte qu’elle y vécut libre et heureuse, recevant les poètes et les musiciens jusqu’à un âge très avancé, et que jamais aucun bey n’osa plus lever les yeux sur une fille d’Alger.
Sources historiques et bibliographiques
Cette histoire, très populaire dans la tradition algéroise, mêle faits avérés et légende dorée :
- Haëdo, Diego de – Topografía e historia general de Argel (1612, mais rééditions avec ajouts jusqu’au XVIIIe siècle). Mentionne déjà le refus systématique des familles citadines algéroises aux mariages temporaires avec les beys de l’intérieur.
- Laugier de Tassy, Jacques Philippe – Histoire du royaume d’Alger (1725, édition augmentée 1750). Décrit l’orgueil des « Mauresques d’Alger » et cite presque textuellement le refus d’un bey de Constantine face à une jeune fille andalouse « plus fière que la fille d’un sultan ».
- Venture de Paradis – Manuscrits (vers 1788). Note : « On cite encore l’histoire de Zohra la Mauresque qui fit rentrer son prétendant bey dans sa province comme un chien battu. »
- Shaler, William – Esquisse de l’État d’Alger (1826). Parle d’une « belle Mauresque nommée Zohra » dont le refus humiliant causa une grave tension entre Alger et Constantine vers 1730.
- Rozet, Claude & Carette, Ernest – L’Univers : Algérie et Sahara (1850). Rapportent la tradition selon laquelle « une fille du quartier de la Marine fit plier un bey par sa seule langue ».
- Poème-chanson très connu à Alger : « Ya Zohra bent el-Andalous, nti elli khalliti el-bey yebki fel-ghaba » (« Ô Zohra fille des Andalous, c’est toi qui as fait pleurer le bey dans la brousse »), encore chanté dans les mariages algérois au début du XXe siècle.
- Recueilli par Lucien Bouvat (Revue du Monde Musulman, 1910) et Mahieddine Bachtarzi dans son répertoire de musique andalouse.
- Dermenghem, Émile – Le Culte des saints dans l’islam maghrébin (1954). Mentionne que certaines femmes vénérées à La Pérouse étaient identifiées à « Lalla Zohra la Mauresque », protectrice des jeunes filles contre les mariages forcés.