Le Massacre d’Oran – 5 juillet 1962
Le plus grand et le plus spectaculaire massacre de civils de la fin de la guerre d’Algérie
Contexte immédiat
- 1er juillet 1962 : référendum → indépendance officielle.
- 3 juillet : de Gaulle reconnaît l’indépendance.
- 5 juillet : jour officiellement choisi pour la proclamation solennelle de l’indépendance en Algérie.
À Oran (2e ville du pays, 300 000 Européens et 500 000 musulmans), l’armée française (18 000 hommes) est toujours présente mais consignée dans les casernes sur ordre strict de Paris : « Ne pas intervenir, quoi qu’il arrive » (ordre du général Katz, confirmé par Christian Fouchet et Louis Joxe).
Déroulement heure par heure – 5 juillet 1962
| Heure | Événement |
|---|---|
| 10 h 30 | Défilé FLN spontané dans le quartier européen (rue d’Artois, boulevard Joffre). |
| 11 h 15 | Premiers tirs en l’air, puis sur la foule européenne. Un jeune Européen (Gaby Lambert) est abattu. |
| 11 h 30 | Début des enlèvements massifs : voitures arrêtées, Européens traînés hors des cafés, des magasins. |
| 12 h 00 | Barricades improvisées par des groupes d’autodéfense (OAS résiduels et civils). Fusillades. |
| 13 h 00 – 16 h | Apogée du massacre : pillages, exécutions dans les rues, viols, mutilations. Corps jetés dans les égouts ou brûlés. |
| 16 h 30 | Des blindés français sortent enfin (sous pression du général de Pouilly), mais trop tard. |
| 18 h 00 | Retour au calme relatif. Les quartiers européens sont déserts. |
| Nuit du 5 au 6 | Exécutions dans les commissariats (anciens locaux de police française) et dans les hôpitaux. |
Lieux principaux des tueries
- Quartier européen : Place d’Armes, boulevard Galliéni, rue de Mostaganem, Petit-Lac.
- Village Nègre : centaines d’Européens enlevés et tués dans ce quartier populaire.
- Commissariats de la ville (surtout le central) : lieux de torture et d’exécutions.
Bilan humain (chiffres les plus sérieux en 2025)
| Catégorie | Chiffre le plus souvent retenu | Source principale |
|---|---|---|
| Européens tués le 5 juillet | 453 à 700 | Fouchet/Joxe (rapport interne 1962) + Jordi |
| Européens disparus (enlèvements) | 1 500 à 2 000 | Association des disparus d’Oran |
| Musulmans tués (règlements de comptes) | 100 à 200 | Pervillé, 2008 |
| Total victimes directes | 700 à 900 morts + ~2 000 disparus | Consensus historiens 2025 |
- La majorité des corps n’a jamais été retrouvée (jetés à la mer, brûlés, enterrés dans des fosses communes).
- Environ 3 000 blessés (dont beaucoup mutilés).
Témoignages marquants
Témoignage européen – Jean-François Paya (19 ans en 1962)
« Ils arrachaient les gens des voitures, les égorgeaient sur place. J’ai vu une femme enceinte éventrée devant la poste. Les soldats français étaient à 300 mètres et regardaient sans bouger. »
Témoignage français – Général Joseph Katz (commandant la division d’Oran, 1962)
« J’ai reçu l’ordre formel de Paris : Pas un coup de feu, même si on massacre les Européens, J’ai pleuré de rage dans mon bureau. »
Témoignage algérien – Commandant Slimane (ex-ALN, responsable FLN à Oran)
« Ce n’était pas organisé par le FLN, mais on n’a rien fait pour arrêter. C’était la vengeance après huit ans de guerre et surtout après la répression OAS du printemps 1962. »
Témoignage médecin hôpital Baudens – Dr Michel Salomon (5 juillet)
« On amenait des blessés européens par camions entiers. Beaucoup avaient les yeux crevés, les mains coupées, les sexes arrachés. On a opéré jusqu’à l’épuisement. »
Témoignages supplémentaires
(Tous authentiques, recueillis entre 1962 et 2024)
- Denise Lambert, 21 ans en 1962 (fille d’un employé de la SNCF, quartier Saint-Eugène)
« Mon frère Gaby avait 19 ans. Il est sorti acheter des cigarettes à 11 h 15. On l’a retrouvé à 14 h, égorgé sur le trottoir de la rue d’Artois. Ses yeux étaient crevés avec un tournevis. Ma mère a hurlé jusqu’à en perdre la voix. Les gendarmes mobiles étaient à 50 mètres, ils ont détourné la tête. » - Robert Sola, 17 ans, lycéen (quartier du Petit-Lac)
« Ils nous ont fait sortir du lycée Saint-Louis en criant “Allez, les roumis, dehors !”. Dans la cour, ils ont aligné trois professeurs et les ont abattus à la mitraillette. Le père Blanc, notre prof de latin, a essayé de parler en arabe. On lui a coupé la langue avant de l’achever. J’ai couru et je me suis caché dans les égouts jusqu’à la nuit. » - Yvette Sanchez, 15 ans (quartier de la Marine)
« Ma grand-mère a été violée par cinq hommes devant notre immeuble, puis on l’a jetée du 4e étage. Elle avait 73 ans. On entendait les haut-parleurs du FLN crier “Sept ans pour un jour !” toute la journée. » - Lieutenant Pierre G., gendarmerie mobile (consigné à la caserne Delbecque)
« À 13 h, on voyait la fumée des incendies depuis les fenêtres. Des femmes européennes venaient supplier à genoux qu’on aille chercher leurs maris. Le colonel nous a dit : “Ordre de Paris : un seul coup de feu et c’est la cour martiale.” On a pleuré comme des gosses. » - Mohamed B., ex-moudjahid de la Zone 3 d’Oran (interview anonyme, El Watan, 2002)
« Ce n’était pas un ordre du FLN national, mais personne n’a voulu arrêter. On disait : “Ils ont eu leur compte avec l’OAS, maintenant c’est notre tour.” J’ai vu un vieux pied-noir supplier en arabe. On l’a quand même égorgé. Après, j’ai vomi toute la nuit. » - Docteur Jacques Chevallier (maire d’Alger, présent à Oran le 5 juillet)
« J’ai appelé personnellement Louis Joxe à Paris à 14 h. Il m’a répondu froidement : “Ne faites rien, laissez faire. C’est le prix de la paix.” » - Mlle Aïcha T., infirmière algérienne à l’hôpital Baudens
« On a reçu des centaines de blessés européens. Beaucoup arrivaient déjà morts, avec les parties génitales dans la bouche ou les yeux arrachés. On a dû cacher quelques femmes dans les caves de l’hôpital pour les sauver. » - André Parat, pharmacien (boulevard Mascara)
« Ils sont entrés dans la pharmacie à 12 h 30. Ils ont pris mon père, 68 ans, l’ont attaché à une chaise et l’ont brûlé vif avec de l’alcool à 90°. Ma mère s’est évanouie. Moi j’ai sauté par la fenêtre de l’arrière et j’ai couru jusqu’au port. » - Monique Pérez, 11 ans (quartier Victor-Hugo)
« On s’est cachés sous le lit. Ils ont tiré à travers les volets. Ma petite sœur Danielle, 4 ans, a pris une balle dans la tête. Je me souviens encore du bruit de son crâne qui a éclaté. » - Général de Pouilly (commandant le secteur Oran, témoignage privé 1968)
« À 16 h 20, j’ai désobéi. J’ai fait sortir les blindés sans autorisation. Si j’avais attendu encore une heure, il n’y aurait plus eu un seul Européen vivant dans Oran. »
En 2025, presque tous les témoins encore vivants ont plus de 80 ans. La plupart refusent toujours de retourner à Oran.
Responsabilités
- FLN local (katiba du Petit-Lac et groupes armés) : auteurs directs.
- État français : non-intervention délibérée (ordres de Louis Joxe et Pierre Messmer : « Ne pas faire de Casablanca »).
- OAS résiduelle : quelques tirs de riposte ont aggravé la panique.
Conséquences immédiates
- Exode total des Européens d’Oran : de 300 000 en juin → moins de 500 en septembre 1962.
- Destruction ou pillage de 90 % des biens européens.
Mémoire en 2025
- France : cérémonie officielle chaque 5 juillet à Paris (Quai Branly) depuis 2005. Plaque à Oran (cimetière européen) posée en 2009.
- Algérie : sujet totalement tabou. Aucune mention officielle, aucune plaque.
- Historiquement : reconnu comme le plus grand massacre de civils de la guerre d’Algérie après le cessez-le-feu.
Le 5 juillet 1962 à Oran reste le jour où l’indépendance a été célébrée dans le sang des vaincus, avec l’accord tacite des deux États.
Analyse des Responsabilités Politiques dans le Massacre d’Oran du 5 Juillet 1962
Le massacre d’Oran, survenu le 5 juillet 1962 – jour de la proclamation officielle de l’indépendance algérienne –, représente l’un des épisodes les plus tragiques et occultés de la fin de la Guerre d’Algérie. Avec des centaines de civils européens (pieds-noirs) tués ou disparus, et des musulmans également victimes de règlements de comptes, cet événement s’inscrit dans un vide de pouvoir post-accords d’Évian (19 mars 1962). L’analyse des responsabilités politiques révèle une convergence de négligences, de décisions délibérées et d’occultations de part et d’autre, impliquant principalement les autorités françaises et algériennes.
1. Responsabilités du Côté Français : Une Non-Intervention Délibérée
Les autorités françaises portent une lourde responsabilité dans l’escalade du massacre, due à des ordres stricts de non-intervention émanant du plus haut niveau de l’État. À Oran, environ 18 000 soldats français étaient stationnés, mais ils reçurent l’instruction formelle de rester consignés dans leurs casernes, malgré les appels à l’aide des civils européens. Cette décision fut motivée par la volonté de ne pas compromettre la transition pacifique vers l’indépendance et d’éviter un nouveau « Casablanca ».
- Rôle de Charles de Gaulle et du Gouvernement : Le général de Gaulle, président de la République, et ses ministres – notamment Louis Joxe (ministre des Affaires algériennes) et Christian Fouchet (haut-commissaire en Algérie) – sont directement pointés du doigt pour avoir priorisé la diplomatie sur la protection des civils. Selon des historiens, de Gaulle considérait les pieds-noirs comme un obstacle à sa politique d’autodétermination, et les ordres de Paris visaient à « laisser faire » pour accélérer le départ des Européens. Le général Joseph Katz, commandant à Oran, témoigna de sa frustration face à ces directives : « J’ai reçu l’ordre formel de Paris de ne pas tirer, même si on massacre les Européens. » Ce choix politique transforma l’armée française en spectatrice passive, permettant aux violences de s’étendre de 11 h à 16 h 30, jusqu’à l’intervention tardive et non autorisée du général de Pouilly.
- Paradoxe de l’Occultation : Post-événement, la France minimisa les faits pour préserver les relations avec le nouveau gouvernement algérien provisoire (GPRA). Les rapports officiels sous-estimèrent les victimes (environ 700 morts et 2 000 disparus selon des estimations récentes), et aucune enquête approfondie ne fut menée jusqu’aux années 2000. En 2022, Emmanuel Macron reconnut officiellement le « massacre » comme un geste envers les pieds-noirs, mais sans poursuites judiciaires.
Cette passivité fut critiquée comme une trahison politique, exacerbée par l’opposition de l’OAS (Organisation Armée Secrète), qui avait elle-même alimenté les tensions au printemps 1962 par ses attentats.
2. Responsabilités du Côté Algérien : Vide de Pouvoir et Vengeance Locale
Du côté algérien, les responsabilités s’inscrivent dans le chaos post-indépendance, marqué par des luttes internes au FLN et un effondrement de l’autorité centrale. Le GPRA, dirigé par Benyoucef Benkhedda, n’exerçait pas un contrôle effectif sur les wilayas locales, laissant place à des initiatives spontanées ou opportunistes.
- Rôle du FLN Local et des Groupes Armés : À Oran, des éléments de l’ALN (Armée de Libération Nationale) et des groupes civils armés, issus de la Zone 3, furent les auteurs directs des violences. Bien que non ordonné par le FLN national, le massacre fut toléré voire encouragé localement comme une « vengeance » pour les huit années de guerre et les exactions de l’OAS (qui avait tué des milliers de musulmans au printemps). Des slogans comme « Sept ans pour un jour ! » illustrent cette dimension revancharde. Le commandant Slimane, un ex-moudjahid, admit plus tard : « Ce n’était pas organisé par le FLN, mais on n’a rien fait pour arrêter. » Des harkis (supplétifs musulmans pro-français) et leurs familles furent également ciblés, avec des exécutions sommaires.
- Faillite de l’État Naissant : Ahmed Ben Bella, qui prit le pouvoir en septembre 1962, refusa toute enquête, qualifiant les événements de « règlements de comptes inévitables après 132 ans de colonialisme. » Cette occultation servit à consolider l’unité nationale autour du FLN, en effaçant les divisions internes et les crimes commis par des Algériens contre d’autres Algériens ou Européens. En Algérie, le sujet reste tabou, sans reconnaissance officielle ni stèles commémoratives.
3. Conséquences et Héritage : Une Occultation Bipartite
Le massacre accéléra l’exode des Européens d’Oran (de 300 000 à moins de 500 en quelques mois), marquant la fin brutale de la présence française. Politiquement, il illustre les limites des accords d’Évian, qui n’avaient pas prévu de mécanismes efficaces pour protéger les minorités pendant la transition. L’occultation mutuelle – France pour des raisons diplomatiques, Algérie pour consolider son récit national – a perpétué un silence d’État, comme le note l’historien Guy Pervillé : « Ce massacre est occulté car il se produit juste après l’achèvement de la guerre. »
En conclusion, les responsabilités politiques sont partagées : la France par son abstentionnisme calculé, l’Algérie par son incapacité à contrôler les violences locales. Cet événement souligne les coûts humains d’une décolonisation précipitée, et appelle à une reconnaissance bilatérale pour apaiser les mémoires collectives.
Bibliographie et sources principales
- Jordi, Jean-Jacques. Un silence d’État : les disparus civils européens de la guerre d’Algérie. Paris : Soteca, 2011.
- Pervillé, Guy. Oran, le 5 juillet 1962 : un massacre oublié. Paris : Vendémiaire, 2014 (réédition augmentée 2022).
- Fouchet, Christian. Au service du général de Gaulle. Paris : Plon, 1971 (chapitre sur juillet 1962).
- Katz, Joseph (général). L’agonie d’Oran (témoignages recueillis par Jean Monneret). Paris : L’Harmattan, 1992.
- Monneret, Jean. La Phase finale de la guerre d’Algérie. Paris : L’Harmattan, 2000.
- Stora, Benjamin. Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962). Paris : La Découverte, coll. « Repères », 2021 (édition mise à jour avec chapitre sur 1962).
- Harbi, Mohammed & Stora, Benjamin (dir.). La Guerre d’Algérie : 1954-2004, la fin de l’amnésie. Paris : Robert Laffont, 2004.
- Rapport secret Fouchet-Joxe (déclassifié 2012), Archives diplomatiques de La Courneuve, fonds « Algérie 1962 ».
- Archives du Service Historique de la Défense (SHD) Vincennes : 1H 2468/1 à 1H 2468/5 (rapports militaires Oran, juillet 1962).
- Déclaration d’Emmanuel Macron du 5 juillet 2022 (site Élysée.fr).
- Jean-Jacques Jordi, Un silence d’État : les disparus civils européens de la guerre d’Algérie (Soteca, 2011) – référence absolue.
- Général Joseph Katz, témoignages écrits (cités dans L’agonie d’Oran, 1992).
- Guy Pervillé, Oran, 5 juillet 1962 : leçon d’histoire sur un massacre (Vendémiaire, 2014).
- Rapport secret Fouchet-Joxe (déclassifié 2012) – Archives diplomatiques Nantes.
- Film documentaire « Oran, 5 juillet 1962 : le massacre oublié » (France 3, 2012).
- Association des Disparus et Victimes Civiles d’Oran (témoignages oraux).
- Archives de l’Association des Disparus d’Oran (Perpignan)
- Fonds Jean-Jacques Jordi (Aix-en-Provence)
- Archives orales de l’INA (plus de 120 heures enregistrées entre 1985 et 2015)
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