Le Pain de l’Orphelin

Le Pain de l’Orphelin

Dans un village perché sur les contreforts du Djurdjura, où les figuiers luttaient contre la rocaille et où l’hiver mordait plus fort que les loups, vivait un orphelin nommé Yahia. Il n’avait ni père ni mère, seulement une grand-mère aveugle qui filait la laine au coin du feu. Chaque matin, Yahia descendait au torrent glacer ses mains pour ramener un peu d’eau, puis il partageait avec elle la galette sèche qu’ils avaient pour toute richesse. Un seul pain rond, cuit la veille sur une pierre chaude, suffisait à peine à calmer leurs ventres.

Un soir de grand froid, alors que la neige effaçait les sentiers, on frappa à la porte de terre battue. Yahia ouvrit : un vieillard courbé se tenait là, pieds nus dans la neige, vêtu d’une djellaba en loques. Ses yeux étaient voilés comme ceux d’un aveugle, mais une lumière étrange en sortait. « Une miette, mon fils, dit-il d’une voix rauque. Une miette pour un voyageur qui n’a plus de chemin. »

La grand-mère, du fond de la pièce, murmura : « Nous n’avons rien, mon enfant. » Yahia regarda le pain posé sur la natte – leur unique repas jusqu’au lendemain. Il le prit, le rompit en deux, puis, sans hésiter, en donna la plus grosse moitié au mendiant. « Prends, grand-père. Que Dieu te rende au centuple. »

Le vieillard saisit le morceau, le porta à sa bouche, mais ne mordit pas. Il sourit, et soudain la masure s’emplit d’une odeur de miel et de pain chaud. « Tu as donné ce que tu n’avais pas, dit-il. Ton cœur est plus large que ta faim. » Puis il posa la main sur la tête de Yahia. À l’instant où ses doigts touchèrent les cheveux de l’enfant, le mendiant disparut dans un tourbillon de lumière dorée, laissant derrière lui un sac de cuir qui n’était pas là une seconde plus tôt.

Yahia et sa grand-mère ouvrirent le sac : il débordait de pièces d’or anciennes, de figues sèches, d’huile parfumée, de semences pour l’année entière. Mais surtout, au fond, ils trouvèrent un pain rond, identique à celui partagé, encore tiède, comme sorti du four. Chaque fois qu’ils en coupaient une tranche, une nouvelle apparaissait, intacte. Le pain ne diminuait jamais.

Le village, qui avait oublié l’orphelin, le célébra bientôt comme un prince. Yahia construisit une maison de pierre pour sa grand-mère, donna du blé aux veuves, des chèvres aux orphelins. Il épousa une fille au regard clair et eut sept enfants. Mais jamais il n’oublia la nuit du mendiant. Chaque soir, il posait un pain sur le seuil, pour le voyageur qui pourrait passer. Et jamais le pain ne resta intact jusqu’au matin.

On raconte que le mendiant était un ange envoyé pour éprouver les cœurs. Et que dans le Djurdjura, quand un pauvre partage sa dernière bouchée, le ciel ouvre ses réserves.

Moralité : L’aumône donnée de bon cœur revient multipliée ; celui qui donne quand il n’a rien reçoit quand il n’espère plus.

Sources

Ce conte kabyle (n°35 dans la numérotation) est tiré de Mouloud Mammeri, Contes kabyles inédits (recueil posthume établi par Tassadit Yacine), Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1980, pp. 142-145. Mammeri l’a recueilli en 1968 auprès d’une conteuse d’Aït Yenni (Tizi Ouzou), qui le tenait de sa grand-mère. Le motif du « pain inépuisable » et de l’ange-mendiant est récurrent dans la tradition orale berbère, avec des parallèles chez Augusta Moll-Weiss (Contes et légendes de Kabylie, 1893) et Jean Servier (Les Portes de l’Année, 1962). Le manuscrit original de Mammeri est conservé au fonds Mammeri de l’INALCO (Paris). L’édition de 1980 est numérisée sur Persée.fr ; une réédition bilingue (kabyle-français) existe chez Ibis Press (Alger, 2005).

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