Légendes de Constantine
Légendes de Constantine : Mythes et Héritages d’une Ville Suspendue
1. La Légende d’Ali l’Ogre des Gorges du Rhumel

Cette fable horrifiante, murmurée dans les veillées constantinoises sous l’ère ottomane, met en scène un monstre difforme hantant les abysses du Rhumel – un fleuve berbère sacré, associé aux rituels ancestraux. Ali, borgne et tuméfié, mendiant aux mosquées par jour, devient un prédateur nocturne : voleur de tombes romaines, collectionneur de cadavres momifiés, il attire les imprudents dans son souterrain près du Pont du Diable pour les étrangler ou les précipiter dans le vide.
Son repaire regorge de bijoux puniques et de bourses volées, mais c’est l’innocence d’Aziza, une fillette aux cheveux d’or cueillant des fleurs au bord du gouffre, qui ébranle sa sauvagerie. Emmenée dans l’antre, elle invoque Allah pour le dissuader de la tuer, éveillant en lui un reste de foi. Devenue sa « petite épouse » captive, Aziza s’habitue aux « poupées » macabres (les corps empaillés) et rêve d’évasion. La délivrance vient d’une crue divine à la fin du Ramadan : les eaux furieuses brisent les barricades, emportant Aziza sur le dos d’un âne noyé jusqu’à un figuier salvateur près des bains de Salah Bey.
Ali, capturé par les janissaires, est condamné à sauter du Kef Chkara (une corniche encore visible). Cette légende berbère, imprégnée de motifs kabyles sur la pureté enfantine et la punition céleste, symbolise le triomphe de la foi sur la barbarie et les dangers réels des gorges – lieu de suicides et d’accidents depuis l’Antiquité. Elle évoque aussi les « marmites de géants », ces tourbillons naturels que les anciens Numides attribuaient à des esprits ancestraux.
2. Sidi Mohamed Leghrab : Le Saint Corbeau Rebelle

Dans les ruelles de Constantine, les femmes musulmanes et juives se réunissent encore pour un rituel féminin dédié à Sidi Mohamed Leghrab, un marabout du XVIIIe siècle opposé à l’oppression du bey Salah Bey (1771-1792). Selon la légende, après sa mort suspecte, l’esprit du saint ressuscite sous la forme d’un corbeau noir, hanteur éternel de la résidence d’été du bey. Ce volatile maléfique, aux yeux rougeoyants, picore les âmes des tyrans et protège les opprimés, veillant sur les gorges comme un gardien spectral.
Issue du folklore berbère constantinois, cette histoire fusionne soufisme islamique et croyances pré-islamiques en âmes animales (les Berbères voyaient souvent les corbeaux comme messagers des ancêtres). Elle illustre la résistance passive des tribus locales – comme les Ketamas, berbères chiites qui renversèrent les Aghlabides au Xe siècle – et sert de contrepoids aux récits officiels beylical. Aujourd’hui, des offrandes de graines et de prières honorent ce « corbeau saint » lors de fêtes, rappelant que Constantine, capitale du beylik ottoman, fut un foyer de révoltes amazighes.
3. L’Ombre de la Kahina : La Prophétesse des Aurès et des Gorges

Bien que son royaume s’étende des Aurès (près de Constantine) au Sahara, la légende de Dihya, la Kahina (VIIe siècle), imprègne profondément l’imaginaire berbère constantinois. Reine des Jarawa (tribu zenète), devineresse aux cheveux roux et aux yeux verts, elle prophétise la défaite arabe et mène une guérilla victorieuse contre les conquérants omeyyades en 695-702. Selon les chroniques berbères orales, elle puise sa force dans les grottes du Rhumel et les sources thermales comme Hammam Meskoutine (à 50 km de Constantine), où l’eau bouillante jaillit d’un « ventre de la terre en feu » – un motif préhistorique capsien lié aux rituels chamaniques.
Défaite à Tabarka (près de Constantine actuelle), elle se suicide en se jetant dans un puits, mais son esprit hante les falaises, inspirant les résistances futures : des révoltes numides contre Rome aux soulèvements contre les Français en 1837. Pour les Berbères de Constantine, la Kahina incarne l' »homme libre » (amazigh), une figure féminine qui défie les envahisseurs, comme les tribus chaouies qui aidèrent Ahmed Bey lors de la chute de la ville. Son culte, mêlé à des danses et des tatouages ancestraux, persiste dans les villages environnants.
4. Les Esprits des Sources Miraculeuses : Hammam Meskoutine et les Eaux du Feu

À l’est de Constantine, les légendes berbères entourent Hammam Meskoutine, où des sources thermales jaillissent à 70°C, formant des vasques pétrifiées comme des « larmes de géants ». Les anciens Capsiens (ancêtres des Berbères, 8000 av. J.-C.) y voyaient des portails vers l’au-delà, gardés par des djinns bienveillants. Une fable raconte qu’une reine numide, fuyant les Romains, implora la terre qui, en fusion d’eau et de feu, engendra ces bains curatifs pour soigner ses guerriers.
Utilisés depuis l’Antiquité pour les rituels de purification, ces hammams symbolisent la résilience berbère : lors des invasions vandales (Ve siècle) ou byzantines, ils servaient de refuges secrets. Aujourd’hui, ils attirent pour leurs vertus thérapeutiques, mais la légende prévient : perturber les esprits provoque des crues dévastatrices, écho à la délivrance d’Aziza dans les gorges.
Halilifa, la Jument Noire qui Sauva Constantine (1700)

Durant le siège tunisien de 1700, alors que la ville mourait de soif, une jument noire nommée Halilifa, montée par un mystérieux cavalier chaoui surgit des gorges, franchit les lignes ennemies et revint avec l’information décisive qui permit la contre-attaque victorieuse. La jument mourut d’épuisement, mais son fantôme galope encore les nuits d’orage dans le Rhumel. Les vieux racontent que son hennissement annonce les crues salvatrices.
Sidi M’Cid et la Fête des Vautours

Sidi M’Cid, saint noir du Soudan, rompit le jeûne du Ramadan en mangeant un poulet. Honteux, il demanda à Dieu de le punir. À sa mort, on jeta son corps aux vautours depuis la falaise (aujourd’hui sous le pont Sidi M’Cid). Les oiseaux refusèrent de toucher la chair sainte. Depuis, jusqu’aux années 1970, les Constantinois nourrissaient les gypaètes le jour de l’Aïd el-Kébir en mémoire de ce miracle. Les vautours ont disparu, mais la légende reste.
Le Pacte du Pont du Diable

Le Pont du Diable (ou Pont des Chutes) fut construit en une seule nuit par Iblis en personne, qui demanda en paiement l’âme du premier être qui le traverserait. Les Constantinois rusés firent passer un âne chargé de pierres. Furieux, le diable frappa le rocher et laissa l’empreinte de sa main encore visible aujourd’hui.
L’Ermite Sidi Ali Benmakhlouf et le Miracle de l’Eau (1185)
Lors du siège almohade d’Ibn Ghania, Constantine était privée d’eau. Les habitants descendirent supplier l’ermite Sidi Ali Benmakhlouf dans sa grotte sous l’actuel pont Sidi M’Cid. Il frappa le rocher de son bâton : une source jaillit. La grotte existe toujours, et l’eau coule encore.
Sophonisbe, la Princesse de Cirta qui But la Ciguë
Reine numido-punique, fiancée de Massinissa, Sophonisbe préféra boire la ciguë plutôt que d’être livrée enchaînée à Rome (203 av. J.-C.). Son fantôme en robe pourpre hante les ruines de Cirta les nuits de pleine lune, et l’on entend sa coupe tomber dans le vide.
Les Sept Frères et l’Ogresse du Djebel Ouahch
Conte chaoui constantinois classique : sept frères abandonnent leur petite sœur dans la forêt du Djebel Ouahch. Une ogresse la recueille, l’engraisse pour la manger. La fillette rusée fait chauffer la pierre du four et pousse l’ogresse dedans. Elle revient riche chez ses frères qui, honteux, deviennent ses serviteurs. Variante locale : l’ogresse habite une grotte sous le Pont Sidi Rached.
Aïcha Kandicha des Gorges
Version constantinoise de la célèbre djinnia marocaine : Aïcha Kandicha apparaît aux hommes seuls sur les ponts la nuit, pieds de chèvre, beauté envoûtante, et les entraîne dans le Rhumel. Les pêcheurs disent qu’elle protège aussi les femmes trompées.
Loundja la Fille d’Ogresse
Conte chaoui très répandu à Constantine : Loundja, fille d’ogresse, aide un jeune berger à fuir en lui donnant une baguette magique. Il devient reine. À Constantine, l’histoire se passe dans les grottes sous la Casbah, et la baguette fait jaillir l’eau de la fontaine de Bir El Korba.
Le Chacal Juge entre les Femmes
Conte moral constantinois : un chacal arbitre les disputes entre coépouses. La préférée du mari triche ; le chacal la punit en la faisant tomber dans le Rhumel. On le raconte encore dans les mariages pour rire des belles-mères.
Thamjirth n’Waman (La Vache des Eaux)
Une vieille femme chaouie possède une vache magique qui donne du lait à l’infini. Jalouses, ses voisines la tuent. De son corps jaillit la source de Hammam Meskoutine ou celle de Hamma Plaisance à Constantine. Motif très ancien capsien.
Mohand et l’Ogresse aux Sept Ceintures
Version constantinoise du conte kabyle- chaoui : Mohand doit défaire les sept ceintures d’une ogresse pour libérer la fille du roi des djinns. Il réussit grâce à une vieille femme qui est en réalité est la Kahina revenue. L’histoire se termine au sommet du Mansourah.
Les Djinns du Palais d’Ahmed Bey
Les ouvriers qui construisirent le palais d’Ahmed Bey (1830-1848) racontaient que chaque nuit, les djinns démolissaient ce qui avait été bâti le jour. Ahmed Bey fit venir un marabout chaoui qui enferma les djinns dans des bouteilles jetées dans le Rhumel. Certaines nuits, on entend encore les bouteilles cogner les rochers.
La Fiancée du Pont Sidi Rached
Une jeune fille promise à un vieux bey se jeta du haut du pont Sidi Rached le jour de ses noces plutôt que de subir le mariage forcé. Depuis, les fiancées passent sous le pont en jetant une pièce pour que leur mariage soit heureux. Sinon, le vent emporte leur voile.
Le Rocher qui Pleure (Kef Chkara)
Le Kef Chkara (rocher du sac) pleure toutes les nuits parce qu’une mère y jeta son enfant adultérin. Les gouttes qui tombent sont ses larmes. Les vieux disent que quand le rocher arrêtera de pleurer, Constantine sera détruite.
Bab El Oued et la Porte qui Saigne
Une des sept portes de la ville close. Quand les Français l’ont bombardée en 1837, la porte saigna. Les Constantinois dirent que c’était le sang des martyrs numides. Encore aujourd’hui, certains jurent voir des taches rouges quand il pleut.
Le Trésor de Massinissa dans les Gorges
Massinissa aurait caché son trésor dans une grotte scellée par un sort. Seule une jeune fille vierne montant une jument noire pourra l’ouvrir. Tous les 100 ans, la grotte s’ouvre une nuit. Le dernier qui essaya fut un berger en 1900… il disparut.
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