Dey d’Alger
Souverainetรฉ et Instabilitรฉ de la Rรฉgence (1671-1830)
Le titre de Dey d’Alger (de l’arabe ุฏุงู dฤy, et du turc dayฤฑ, signifiant ยซ oncle maternel ยป) dรฉsigne le chef d’รtat souverain de la Rรฉgence d’Alger de 1671 ร 1830. Cette pรฉriode marque l’apogรฉe de l’autonomie algรฉroise face ร la Sublime Porte ottomane, transformant une province nominale en un รtat quasi-indรฉpendant, centrรฉ sur la course en mer et une administration militaro-tribale hybride.

Sommaire
- Rรดles politiques et structure du pouvoir
- Origine et รฉvolution du titre
- Territoire de la Rรฉgence
- Histoire
- 4.1. Contexte politique et รฉmergence des deys
- 4.2. Cohabitation des deys et des pachas (1671-1710)
- 4.3. Pรฉriode des deys (1710-1830)
- รvolution institutionnelle et gouvernement
- Notes et rรฉfรฉrences
- Voir aussi
- 7.1. Bibliographie
- 7.2. Articles connexes
1. Rรดles politiques et structure du pouvoir
Le Dey d’Alger est ร la tรชte d’une monarchie รฉlective oรน il dรฉtient un pouvoir thรฉoriquement absolu sur la Rรฉgence. Pour les Algรฉriens, il est considรฉrรฉ comme le ยซ sultan d’El Djazaรฏr ยป.
Un pouvoir limitรฉ
Malgrรฉ cette apparence d’absolutisme, le pouvoir du Dey est fondamentalement limitรฉ par deux facteurs majeurs :
- La Milice et les Janissaires : Le Dey est avant tout un chef militaire et il dรฉpend du paiement de la solde des janissaires. Le fait qu’il rรฉside, notamment au Palais de la Jenina, sous leur garde, l’expose constamment ร leurs intrigues, leur mรฉcontentement et, frรฉquemment, ร l’assassinat politique. Entre 1671 et 1830, environ un Dey sur deux a pris le pouvoir ร la faveur d’une รฉmeute ou de l’assassinat de son prรฉdรฉcesseur.
- La centralisation administrative : Les efforts pour centraliser l’administration en dehors du Dar Es-Soltane (territoire d’Alger) se sont souvent avรฉrรฉs peu fructueux.
Le Dey est assistรฉ de deux conseils :
Le Conseil du Dey (Diwan)
- Le Diwan (Conseil large) : Son rรดle, aprรจs la dรฉsignation du Dey, est consultatif pour la gestion des affaires courantes. Il peut dรฉlibรฉrer les dรฉcrets lorsque le Dey ne se sent pas assez fort pour gouverner seul.
- Les ยซ Puissances ยป (Conseil restreint) : Ce sont les ministres du Dey, cruciaux pour la gestion quotidienne des affaires. Les principaux sont :
- Khaznadji : Ministre des finances.
- Agha al-mahalla : Chef de l’armรฉe des spahis (cavalerie indigรจne).
- Wakil al Kharadj : Ministre de la Marine, chargรฉ du corso et des affaires รฉtrangรจres.
- Khodjet al khil : Responsable de l’administration des chevaux et des tributs provinciaux.
- Bait el maldji : Trรฉsorier du domaine privรฉ du Dey.
Le Dey dรฉtient le pouvoir de nommer ses ministres, les beys (chefs des administrations provinciales) et les principaux administrateurs. Ses dรฉcrets ont force de loi, et il a autoritรฉ sur toutes les affaires publiques, ร l’exception notable des affaires purement religieuses.
2. Origine et รฉvolution du titre
L’รฉmergence du Dey s’inscrit dans le mouvement d’รฉmancipation des Rรฉgences d’Afrique du Nord de la tutelle ottomane, traditionnellement reprรฉsentรฉe par le Pacha (dรฉlรฉguรฉ de Constantinople) au XVIIe siรจcle.
Le titre apparaรฎt d’abord ร Tunis pour dรฉsigner un officier de milice. ร Alger, il est donnรฉ aux chefs portรฉs au pouvoir aprรจs la rรฉvolution de 1671.
Pour les Algรฉriens, le Dey est le ยซ Sultan d’El Djazaรฏr ยป et les consuls รฉtrangers lui attribuent le titre d’ยซ Excellence ยป.
Malgrรฉ la prรฉsence formelle du Pacha jusqu’en 1710, la politique menรฉe par le Dey รฉtait dรฉjร largement indรฉpendante de Constantinople, marquant une souverainetรฉ de fait.
Le Dey รฉtait initialement choisi par le Diwan, incluant la Taรฏfa des raรฏs (les corsaires) et la tajmaat d’Alger (reprรฉsentants des tribus). Cependant, la milice des janissaires, par le biais du Diwan, a rapidement pris le dessus dans le processus de dรฉsignation.
3. Territoire de la Rรฉgence
Le pays est structurรฉ en quatre grandes entitรฉs administratives sous l’autoritรฉ du Dey :
- Le Dar Es-Soltane : Le territoire comprenant Alger et ses environs, directement gouvernรฉ par le Dey.
- Trois Beyliks (provinces) : Chacun dirigรฉ par un Bey nommรฉ par le Dey :
- Le Beylik de l’Ouest (chef-lieu : Mascara, puis Oran en 1792).
- Le Beylik de Titteri (chef-lieu : Mรฉdรฉa).
- Le Beylik de l’Est (chef-lieu : Constantine).
Chaque Beylik est subdivisรฉ en outans, administrรฉs par un caรฏd (souvent d’origine turque), qui regroupent ร leur tour plusieurs douars et tribus dirigรฉs par des cheiks.
4. Histoire
4.1. Contexte politique et รฉmergence des deys
La pรฉriode des Deys est prรฉcรฉdรฉe par la ยซ rรฉpublique militaire des aghas ยป (1659-1671), nรฉe de la Rรฉvolution des Aghas de 1659 qui renversa le Pacha ottoman. Cette pรฉriode fut caractรฉrisรฉe par une forte instabilitรฉ et des assassinats au sein de la milice des janissaires.
En 1671, aprรจs l’assassinat du dernier agha, Ali Agha, les raรฏs (corsaires) saisissent l’opportunitรฉ pour imposer l’un des leurs, Hadj Mohammed, comme le premier Dey d’Alger. Ce nouveau rรฉgime est cependant bicรฉphale au dรฉpart, avec le Dey chargรฉ des affaires extรฉrieures (guerre, course) et le hakem pour les affaires intรฉrieures, sous le contrรดle du Diwan.
4.2. Cohabitation des deys et des pachas (1671-1710)
De 1671 ร 1710, l’รtat d’Alger รฉtait formellement une dรฉpendance ottomane. Le Sultan y dรฉlรฉguait protocolairement un Pacha au cรดtรฉ du Dey, mais la rรฉalitรฉ du pouvoir appartenait au Dey, qui menait une politique de plus en plus indรฉpendante de Constantinople.
C’est sous le Dey Baba Ali Chaouch que l’รฉtape dรฉcisive vers la souverainetรฉ est franchie. Pour mettre fin aux intrigues des Pachas et des janissaires frondeurs, il rรฉunit le Diwan qui entรฉrine une dรฉcision fondamentale : Alger ne recevrait plus de Pacha reprรฉsentant du Sultan ottoman. Le Dey prend alors lui-mรชme le titre de Pacha. Bien que ce titre nominal ait permis de maintenir des liens formels avec l’Empire ottoman, l’autoritรฉ du Dey รฉtait dรฉsormais incontestรฉe sur place.
4.3. Pรฉriode des deys (1710-1830)
ร partir de 1710, la Rรฉgence d’Alger entre dans la pรฉriode de sa pleine souverainetรฉ.
Les Deys affirment leur autoritรฉ en politique รฉtrangรจre, refusant de se sentir liรฉs par les accords passรฉs entre la Sublime Porte et les pays europรฉens. Cependant, les Deys sont constamment obligรฉs de satisfaire les intรฉrรชts internes :
- Les Raรฏs : Qui ne supportent pas de voir le corso (guerre de course) limitรฉ par des traitรฉs de paix.
- La Milice : Qui exige le paiement rรฉgulier de sa solde.
L’instabilitรฉ reste une constante : le pouvoir รฉtant รฉlectif, les Deys sont ร la merci de la milice. Ainsi, six Deys ont รฉtรฉ installรฉs et assassinรฉs le mรชme jour en 1732. Seul Mohamed Ben Othmane rรฉussit ร jouir d’une grande longรฉvitรฉ, rรฉgnant plus de 25 ans (1766-1791). La pรฉriode prend fin avec l’invasion franรงaise en 1830, qui dรฉpose le dernier Dey, Hussein Dey, dont le fameux ยซ coup d’รฉventail ยป de 1827 servit de casus belli.
5. รvolution institutionnelle et gouvernement
La stabilitรฉ relative du rรฉgime, surtout aprรจs 1710, provient de la capacitรฉ des Deys ร crรฉer un cercle de pouvoir restreint et plus fiable.
- Neutralisation du Diwan : Initialement, le Diwan (assemblรฉe) tente de contrรดler le Dey en lui adjoignant un adjoint aux pouvoirs รฉtendus, le kiaga. Les Deys ont progressivement adjoint ร leur gouvernement des dignitaires qui n’รฉtaient plus soumis ร la hiรฉrarchie de la milice (Odjack) et du grand Diwan.
- L’รฉmergence des ยซ Puissances ยป : Ces nouveaux ministres (Khaznadji, Khodjas, Bach Chaouch, etc.) forment le Conseil restreint du Dey. Ils entretiennent des rรฉseaux dans l’armรฉe et l’administration, alertant le gouvernement des tentatives de complot.
- Stabilitรฉ par la succession ministรฉrielle : Les Deys inaugurent une tradition politique consistant ร dรฉsigner leurs ministres comme successeurs potentiels. Cela rendait les complots plus difficiles, car il ne suffisait plus d’รฉliminer le Dey, mais tout son gouvernement. Ce systรจme a permis aux Deys et ร leurs gouvernements de jouir d’une stabilitรฉ politique accrue au XVIIIe siรจcle.
Notes et rรฉfรฉrences
- Lux-Wurm, P. (2001). Les drapeaux de lโislam. Paris : Buchet-Chastel, p. 38.
- Kaddour M’hamsadji. (2010). Sultรขn Djezรขรฏr โ suivi de Chansons des janissaires turcs d’Alger, 2. (ISBN 978-9961-0-0811-9), p. 104.
- Kaddache, M. (1992). L’Algรฉrie durant la pรฉriode ottomane. Alger : OPU, p. 91.
- Yacono, X. (1993). Histoire de l’Algรฉrie : De la fin de la Rรฉgence turque ร l’insurrection de 1954. รditions de l’Atlanthrope, p. 55.
- Kaddache, M. (1998). L’Algรฉrie durant la pรฉriode ottomane. Office des publications universitaires, p. 92.
- Julien, Ch.-A. (1994). Histoire de l’Afrique du Nord : des origines ร 1830. Payot, p. 672.
- Kaddache, M. (1998). L’Algรฉrie durant la pรฉriode ottomane. Office des publications universitaires, p. 89-90.
- Courtinat, R. (2003). La piraterie barbaresque en Mรฉditerranรฉe : XVIeโXIXe siรจcle. Serre. (ISBN 978-2-906431-65-2).
- Boyer, P. (1970). ยซ Des Pachas Triennaux ร la rรฉvolution d’Ali Khodja Dey (1571-1817) ยป. Revue Historique, vol. 244, $\text{n}^\circ$ 1 (495), p. 99โ124.
Bibliographie
- Kaddache, Mahfoud. L’Algรฉrie durant la pรฉriode ottomane. Alger, OPU, 1992.
- Julien, Charles-Andrรฉ. Histoire de l’Afrique du Nord : des origines ร 1830. Paris, Payot, 1994.
- Lux-Wurm, Pierre. Les drapeaux de lโislam. Paris, Buchet-Chastel, 2001.
Articles connexes
- Liste des souverains et gouverneurs de la rรฉgence d’Alger
- Ministres du gouvernement des deys : Khaznadji, Agha al-mahalla, Ouakil al-kharadj, Khodjet al-khil, Bait al-maldji.
- Organisation de l’Empire ottoman
- Guerres barbaresques