La Conquête de la Kabylie en 1857 : Résistance et Soumission
1. Contexte historique et acteurs principaux
La Kabylie avant 1857
En 1857, la Kabylie, région montagneuse du nord-est algérien, vivait sous un système tribal complexe, divisé entre différentes confédérations autonomes. Le massif du Djurdjura, cœur symbolique et géographique de la Kabylie, abritait des communautés fortement attachées à leur indépendance politique, culturelle et linguistique.
À cette époque, les tribus kabyles pouvaient être classées en trois catégories selon leur relation avec l’autorité coloniale française :
- Tribus soumises : Officiellement intégrées à l’administration coloniale, mais souvent désengagées.
- Tribus semi-indépendantes : Comme les Aït Iraten, qui toléraient une présence nominale française tout en maintenant leur autonomie.
- Tribus insoumises : Refusant toute ingérence étrangère, notamment les Igawawen (confédération incluant les Aït Yenni, Aït Menguellet, etc.).
Cette fragmentation politique, bien que source de tensions internes, ne diminuait pas la fierté identitaire ni le sens aigu de la liberté collective – deux éléments qui allaient nourrir la résistance contre la conquête systématique menée par la France.
Les figures de la résistance
La résistance kabyle s’incarnait dans des chefs charismatiques, tant religieux que militaires, capables de fédérer les tribus autour d’un objectif commun : préserver l’intégrité territoriale et culturelle face à la colonisation.
- Si Seddik Arab : Chef spirituel et militaire des Aït Iraten, il est considéré comme l’initiateur du soulèvement de 1857. Marabout influent, il mobilisa ses troupes au nom de la défense de la terre et de la foi.
- Lalla Fadhma n’Soumer : Surnommée la « Jeanne d’Arc kabyle », elle joua un rôle central dans l’organisation de la résistance dans le Djurdjura. Femme de grande autorité morale, elle parcourut les villages pour galvaniser les combattants.
- Si El Hadj Amar : Mokadem (chef religieux) de la confrérie Rahmania, basée à Boghni, il apporta son soutien spirituel et logistique à la lutte armée.
- Sidi El Djoudi : Chef des Aït Yahia, initialement allié aux Français, il se rallia brièvement à la résistance avant de se rendre. Son ambiguïté reflète les divisions internes au sein des élites kabyles.
Ces figures incarnent une forme de leadership hybride — spirituel, tribal et militaire — typique des sociétés amazighes, où la légitimité repose autant sur la piété que sur le courage.
Les forces françaises
La campagne de 1857 fut dirigée par le maréchal Jacques Louis Randon, gouverneur général de l’Algérie, déterminé à soumettre définitivement la Kabylie après des années de résistance sporadique.
Les forces françaises mobilisèrent environ 25 000 hommes, répartis en quatre divisions principales :
- Général Mac-Mahon (futur président de la IIIe République)
- Général Renault
- Général Maissiat
- Général Yusuf (officier d’origine algérienne loyal à la France)
Appuyées par l’artillerie, la cavalerie et des contingents arabes ou kabyles « alliés », ces troupes bénéficiaient d’une supériorité technologique écrasante. Toutefois, le terrain montagneux et la tactique de guérilla des Kabyles rendirent la conquête coûteuse en vies humaines.
2. La révolte des Aït Iraten et l’escalade du conflit (1855–1856)
La révolte de Si Seddik Arab (février 1855)
Le mouvement insurrectionnel débute officiellement en février 1855, lorsque Si Seddik Arab, chef des Aït Iraten, chasse les caïds français de son territoire. Ce geste symbolique marque le refus de la domination coloniale et relance un cycle de résistance déjà amorcé depuis la conquête d’Alger en 1830.
Le soulèvement s’étend rapidement à la vallée du Sebaou, soutenu par les populations voisines. En 1856, les Français ripostent en lançant une campagne punitive contre les Guechtoula (Igucdal), dont cinq des six tribus sont contraintes à la soumission. Seuls les Aït Bouaddou restent insoumis, présageant une escalade inévitable.
Ce contexte pousse Randon à planifier une offensive totale visant non seulement à mater la rébellion, mais à intégrer militairement et administrativement l’ensemble de la Kabylie au territoire colonial.
L’alliance avec Lalla Fadhma n’Soumer et Si El Hadj Amar
Face à la menace d’une invasion massive, une coalition inédite se forme autour de Si Seddik Arab. Lalla Fadhma n’Soumer, figure charismatique issue de la noblesse du Djurdjura, parcourt les villages pour unifier les tribus sous une même cause : la libération du pays. Elle incarne une forme rare de leadership féminin dans un monde profondément patriarcal, gagnant le respect par sa détermination et sa vision stratégique.
De son côté, Si El Hadj Amar, représentant de la confrérie Rahmania, légitime la lutte au nom de la justice islamique. Cette alliance entre pouvoir spirituel et pouvoir tribal renforce la cohésion du mouvement, transformant une révolte locale en véritable guerre nationale.
3. La campagne militaire française (mai–juillet 1857)
L’attaque des Aït Iraten (21–26 mai 1857)
Le 21 mai 1857, les troupes françaises prennent position dans la plaine du Sebaou, aux portes du territoire des Aït Iraten. Initialement prévu le 24, l’assaut est retardé par de mauvaises conditions météorologiques, donnant aux Kabyles le temps de fortifier leurs positions.
Le 24 mai, jour de l’Aïd el-Fitr, l’offensive commence à 5 heures du matin. Les villages de Cheraouia (Tacerɛiwt), Afensou et Imâinsrène deviennent des champs de bataille sanglants. Malgré une résistance héroïque, les Kabyles sont désavantagés par l’artillerie française. Des meules de pierre lancées sur les assaillants témoignent de l’ingéniosité populaire face à la supériorité technologique ennemie.
Le commandant Rebeval, renfort envoyé à Imâinsrène, est tué lors d’une contre-attaque kabyle, illustrant la ténacité de la défense. Cependant, le 26 mai, les Aït Iraten acceptent les conditions de soumission du maréchal Randon, marquant la chute du premier bastion de la résistance.
Les conditions imposées comprennent :
- Reconnaissance de l’autorité française
- Ouverture de routes et construction de forts
- Paiement d’une contribution de guerre (150 francs par fusil)
- Livraison d’otages
Cette soumission entraîne celle des Aït Fraoucen, Aït Khellili, Aït Ghobri et d’autres confédérations.
La bataille d’Icheridhen (24 juin 1857)

Après la chute des Aït Iraten, les derniers résistants se replient vers Icheridhen, village perché à plus de 1000 mètres d’altitude, difficile d’accès et solidement fortifié.
Le 24 juin, les troupes françaises attaquent à l’aube. Trois assauts successifs sont repoussés, causant de lourdes pertes : le cheval du général Bourbaki est tué, Mac-Mahon blessé. Ce n’est qu’avec le soutien de l’artillerie que les retranchements tombent vers 6h45.
Le village est pris vers 8 heures, mais les Kabyles continuent de harceler les positions françaises toute la journée. Les pertes françaises s’élèvent à 44 morts et 327 blessés ; celles des Kabyles sont estimées à 400 tués.
Des squelettes exhumés à Icheridhen dépassent aujourd’hui les 650 corps, prouvant l’ampleur du massacre.
La chute des Aït Yenni et la bataille du Col de Chellata
Le 25 juin, pendant que Mac-Mahon reste bloqué à Icheridhen, les divisions Renault et Yusuf envahissent le territoire des Aït Yenni, dont les contingents sont affaiblis par les combats précédents.
Les villages d’Aït Lahsen (le plus grand de Kabylie), Aït Larba (centre de production de poudre) et Taourirt Mimoun sont pris, pillés puis brûlés. Les Kabyles soumis, comme les Aït Iraten, participent activement à la destruction de leurs anciens alliés, instrumentalisés par les Français pour diviser la résistance.
Le 27 juin, la division Maissiat prend le Col de Chellata (Tizi n Tgiǧut), passage stratégique entre la vallée de la Soummam et le Djurdjura. Cette percée isole les tribus du massif, mettant fin à leur isolement géographique protecteur.
Les combats à Mezeguène (29 juin) et Aït Aziz (30 juin) sont particulièrement violents, faisant 17 et 19 morts français, preuve de la résistance acharnée des Illoulen Oumalou.
La prise d’Aguemmoun Izem et la fin de la résistance organisée
Le 30 juin, Aguemmoun Izem, dernier bastion organisé, est attaqué. Bien barricadé, le village tombe après un pilonnage intensif. À 16h30, les défenseurs se retirent vers Tala Oumalou, emmenant Si Seddik Arab.
Dès lors, la résistance perd son centre de coordination. Les tribus tombent les unes après les autres :
- 3 juillet : Aït Menguellet et Aït Yahia se soumettent.
- 6–7 juillet : Aït Mellikeuch, Aït Bou Yousef, etc.
- 11 juillet : Attaque générale contre les dernières tribus insoumises (Aït Ittouragh, Illoulen Oumalou…).
- 15 juillet : Les Aït Ziki, ultime tribu libre, se soumettent sans combat.
La conquête est achevée.
4. Conséquences et bilan humain
La soumission des tribus
Entre mai et juillet 1857, près de trente tribus se soumettent à la France. L’autorité traditionnelle est remplacée par une administration coloniale. Des forts militaires sont construits, dont le Fort Napoléon (aujourd’hui Larbaâ Nath Irathen), érigé sur les terres de Si Seddik Arab.
Les routes sont ouvertes, facilitant le contrôle territorial. Le système tribal est affaibli, préparant le terrain à l’assimilation progressive.
Destruction et exil des leaders
Les chefs de la résistance sont traqués, emprisonnés ou exilés :
- Si Seddik Arab : Capturé le 1er juillet 1857, transféré à Alger, emprisonné à l’Île Sainte-Marguerite puis à Ajaccio. Exilé en Tunisie en 1861, il y meurt quelques années plus tard.
- Lalla Fadhma n’Soumer : Faite prisonnière le 11 juillet à Soumer, détenue à Tamesguida, puis assignée à résidence à Tablat. Elle meurt en 1863.
- Sidi El Djoudi : Exilé en Syrie sans confiscation de biens, décède en 1862.
- Si El Hadj Amar : Se rend avec Si Seddik Arab. Son sort ultérieur reste peu documenté.
Ces exils illustrent la stratégie française : neutraliser les symboles de la résistance plutôt que de les exécuter, afin d’éviter de créer des martyrs.
Bilan des pertes
| Camp | Morts | Blessés | Détails |
|---|---|---|---|
| Français | 167 | ~1 300 | Selon les sources officielles |
| Kabyles | > 3 000 | Inconnu | Villages détruits, famines post-guerre |
À Icheridhen seul, plus de 650 squelettes ont été exhumés. Des dizaines de villages sont rasés, souvent par des Kabyles soumis, utilisés comme main-d’œuvre punitive.
5. Personnages clés et lieux emblématiques
Personnages clés
| Nom | Rôle | Camp |
|---|---|---|
| Si Seddik Arab | Chef spirituel et militaire des Aït Iraten | Résistance |
| Lalla Fadhma n’Soumer | Chef de la résistance dans le Djurdjura | Résistance |
| Si El Hadj Amar | Mokadem de la Rahmania | Résistance |
| Sidi El Djoudi | Chef des Aït Yahia | Résistance / Soumission |
| Maréchal Randon | Gouverneur général de l’Algérie | Français |
| Général Mac-Mahon | Commandant de division | Français |
| Général Yusuf | Commandant de division | Français |
| Général Renault | Commandant de division | Français |
| Général Maissiat | Commandant de division | Français |
| Commandant Rebeval | Officier français tué à Imâinsrène | Français |
Lieux emblématiques
| Lieu | Rôle |
|---|---|
| Tizi Ouzou | Base arrière française |
| Icheridhen | Bataille décisive, haut lieu de résistance |
| Aguemmoun Izem | Dernier bastion de la résistance |
| Col de Chellata (Tizi n Tgiǧut) | Passage stratégique vers le Djurdjura |
| Fort Napoléon (Larbaâ Nath Irathen) | Quartier général français |
| Souk Larba | Centre logistique et point de départ des offensives |
| Djurdjura | Cœur de la résistance, sanctuaire culturel amazigh |
| Zaouia de Si Seddik Arab | Symbole spirituel de la révolte |
6. Bibliographie et sources
Conclusion
La conquête de la Kabylie en 1857 représente un tournant tragique dans l’histoire de l’Algérie. Derrière les chiffres militaires se cache une réalité humaine profonde : l’anéantissement d’un mode de vie, la destruction de villages entiers, l’exil des leaders spirituels, et l’effacement progressif d’une autonomie séculaire.
Pourtant, ce drame a forgé une mémoire collective puissante. Les figures de Si Seddik Arab, Lalla Fadhma n’Soumer et Si El Hadj Amar restent vivantes dans la culture orale, les poésies populaires, et les récits transmis de génération en génération.
Comme l’a montré Hanoteau dans ses Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura, la parole chantée a préservé la mémoire là où les archives officielles tentaient de l’effacer. C’est par cet héritage culturel que la résistance continue de parler.
Ouvrages et articles
- Belaïd, Abd-El-Naceur (2023). Contribution à l’étude des résistances populaires dans l’Algérie du 19ème siècle : Étude de cas : Chikh Si Seddik Ben Arab. La Patrie News.
https://lapatrienews.dz/contribution-a-letude-des-resistances-populaires-dans-lalgerie-du-19eme-siecle-etude-de-cas-chikh-si-seddik-ben-arab/ - Boudjadi, Kamel (2023). Un grand homme à rétablir dans sa véritable dimension : Abdelnaceur Belaïd évoque à L’Expression Cheikh Seddik Ben Arab. L’Expression.
https://www.lexpressiondz.com/culture/un-grand-homme-a-retablir-dans-sa-veritable-dimension-376004 - Clerc, Eugène (1859). Campagne de Kabylie en 1857. Lille : Lefebvre-Ducrocq.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6356282q/f7.item - Frapolli, Jean-Pierre. La conquête de la Kabylie : Une conquête fortuite. Club du Djurdjura.
https://cdha.fr/sites/default/files/kcfinder/files/Club_Kabylie/conqu%c3%aate_kabylie_1_JPF_120115.pdf - Hanoteau, Adolphe (1867). Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura. Paris : Imprimerie Impériale.
https://books.google.dz/books?id=b-WEC2VDkLEC - Liorel, Jules (1898). Kabylie du Djurdjura. Paris : Leroux.
https://www.google.dz/books/edition/Kabylie_du_Jurjura/msThiy2egeAC - Robin (1899). Notes et documents concernant l’insurrection de 1856–1857 de la Grande Kabylie. Revue africaine.
https://www.google.dz/books/edition/Revue_africaine/iGgkAQAAIAAJ
Sources en ligne
- Amrabed : La conquête de la Kabylie 1857 (Salim Djoudi )
- Gallica (BnF) : Archives numérisées sur la colonisation de l’Algérie.