Abdelmalek Sellal

Dans les annales politiques de l’Algérie contemporaine, peu de trajectoires incarnent avec autant de force le faste, les dérives et la chute brutale d’un système que celle d’Abdelmalek Sellal. Longtemps considéré comme le visage décontracté, voire jovial, du pouvoir sous l’ère Bouteflika, l’ancien Premier ministre a vu son destin basculer au printemps 2019. Celui qui gérait des budgets se comptant en milliards de dollars dort désormais derrière les barreaux. Portrait journalistique d’un serviteur de l’État devenu le symbole d’une faillite systémique.

Né le 1er août 1948 à Constantine, dans une Algérie encore sous domination coloniale, Abdelmalek Sellal appartient à cette génération charnière qui a grandi avec l’indépendance du pays. Très vite, le jeune constantinois s’oriente vers la haute administration, voie royale pour intégrer les cercles de décision du nouvel État souverain.

En 1974, il sort diplômé de la prestigieuse École nationale d’administration (ENA), section diplomatie. Mais avant de parcourir le monde, c’est sur le terrain local que Sellal va faire ses armes. Il commence sa carrière comme haut fonctionnaire au sein des collectivités locales, gravissant patiemment les échelons : chef de cabinet de wilaya, puis wali (préfet) dans plusieurs régions stratégiques du pays. Ce parcours lui confère une connaissance fine, presque intime, des rouages de l’Algérie profonde et des mécanismes de l’appareil d’État.

Au milieu des années 1990, alors que l’Algérie traverse la tragique « décennie noire », Sellal retrouve sa formation initiale en étant nommé ambassadeur en Hongrie. Ce passage par Budapest sera de courte durée, car un homme s’apprête à redessiner son avenir.

En 1999, Abdelaziz Bouteflika accède à la présidence de la République. Dès lors, la carrière d’Abdelmalek Sellal s’accélère pour se lier indéfectiblement à celle du nouveau raïs. Il devient l’un des technocrates civils les plus en vue et enchaîne les portefeuilles ministériels stratégiques sans interruption : Jeunesse et Sports, Travaux publics, puis Transports.

Mais c’est au ministère des Ressources en eau que Sellal va véritablement imprimer sa marque. À une époque où le prix du baril de pétrole s’envole, l’Algérie dispose de réserves financières colossales. Sellal se retrouve à la tête de budgets pharaoniques pour piloter les grands projets de transfert d’eau et de dessalement à travers le pays. Une vitrine parfaite pour un régime qui achète la paix sociale à coups de grands chantiers.

Au-delà de ses fonctions ministérielles, Sellal s’impose comme l’homme de confiance politique du clan présidentiel. Doté d’un sens aigu de l’organisation et d’une fidélité à toute épreuve, il est désigné comme directeur de campagne d’Abdelaziz Bouteflika pour les scrutins de 2004, 2009 et 2014. À chaque fois, il mène la machine électorale vers une victoire programmée, consolidant le pouvoir du président face aux factions rivales, notamment les services de renseignements.

En 2012, il atteint le zénith de sa carrière en étant nommé Premier ministre. Son style détonne : loin de la rigidité protocolaire de ses prédécesseurs, Sellal mise sur l’humour, le parler populaire et des formules imagées lors de ses sorties sur le terrain. Si cette communication séduit au début, ses blagues répétées et ses dérapages verbaux finissent par agacer une partie de l’opinion publique, qui y voit une forme de déconnexion et de mépris face aux réalités économiques du pays. Sa gouvernance, portée par la redistribution de la rente pétrolière, ne survit pas à la chute des cours du brut. Il quitte la direction du gouvernement en 2017, mais reste dans l’ombre du pouvoir.

Début 2019, le clan Bouteflika commet l’erreur de trop en annonçant la candidature du président sortant, pourtant lourdement handicapé, à un cinquième mandat. Naturellement, Sellal est rappelé pour diriger la campagne. Ce sera son dernier acte politique.

Le 22 février 2019, le peuple algérien descend massivement dans la rue. Le mouvement populaire du Hirak est né. Face à la déferlante, Sellal est limogé de la direction de campagne en mars, quelques semaines avant que Bouteflika ne soit poussé à la démission par l’armée sous la pression populaire.

Le changement de régime ouvre la voie à une purge judiciaire sans précédent. Sous la houlette du commandement militaire, la justice algérienne lance l’opération « mains propres » contre ce que la rue nomme désormais la Issaba (la bande). En juin 2019, le couperet tombe : Abdelmalek Sellal est placé en détention provisoire à la prison d’El-Harrach.

L’ancien Premier ministre voit défiler devant lui une montagne de dossiers financiers. Les chefs d’inculpation sont infamants pour un homme d’État :

  • Abus de fonction et octroi d’avantages injustifiés.
  • Dilapidation de deniers publics.
  • Corruption politique et financière.

Les juges décortiquent le système Sellal. Il est impliqué dans le retentissant scandale du montage automobile (notamment l’affaire Sovac), où des milliards de dinars de faveurs fiscales ont été accordés à des oligarques proches du pouvoir en échange de passe-droits. Son nom est également associé aux dossiers d’hommes d’affaires ultra-influents de l’ère Bouteflika, à l’instar d’Ali Haddad (ex-patron des patrons et patron du groupe KouGC) ou encore de Hamid Melzi. La justice met aussi au jour le financement occulte et massif de la dernière campagne électorale avortée de 2019.

Les procès qui suivent, retransmis en partie ou largement commentés par les médias nationaux, offrent un spectacle inédit aux Algériens : des ministres et des Premiers ministres alignés à la barre, affaiblis, contraints de s’expliquer sur l’origine de leurs fortunes et leurs décisions passées.

À l’issue de ces audiences historiques, les peines tombent, lourdes et cumulatives. Sa condamnation principale la plus emblématique est fixée à 12 ans de prison ferme, une sentence confirmée à plusieurs reprises lors des différents procès en appel.

Aujourd’hui, loin des salons feutrés d’Alger et des cortèges officiels, Abdelmalek Sellal purge sa peine. Sa trajectoire reste le symbole d’une époque révolue, celle d’une opulence pétrolière détournée au profit d’une oligarchie, et dont le réveil aura été, pour ses acteurs, d’une brutalité judiciaire historique.