La légende des pièces d’or changées en bourdons

Un récit de la région de Béjaïa (Petite Kabylie, Algérie)

« On racontait autrefois l’histoire d’un colon européen qui avait eu vent d’un fabuleux secret : un important dépôt de vieilles pièces d’or dormait sous terre, quelque part sur les hauteurs de Béjaïa, en direction des oliveraies de la vallée. Persuadé de connaître l’emplacement exact, l’homme n’avait pas lésiné sur les moyens. Il était venu armé d’ouvriers, de pioches et de charrues, retournant le sol avec une telle fureur qu’il creusait une véritable tranchée pour atteindre sa fortune.

C’est alors qu’un paysan de la région, un homme de confiance que j’ai connu toute ma vie, passa par là.

Fatigué par la marche et la chaleur, il s’approcha du chantier et s’arrêta sous l’ombre fraîche d’un vieil olivier centenaire pour reprendre son souffle. C’est là, à moitié ensevelie dans la terre rouge, qu’il remarqua une vieille houe. En se baissant pour la ramasser, ses yeux s’écarquillèrent : cachée sous l’outil se trouvait une sacoche en cuir à l’ancienne, une de ces vieilles besaces de berger. Le cuir, dévoré par les années et l’humidité de la terre, était devenu si friable que lorsque le Kabyle le retourna du bout de la houe, le sac se déchira. Une cascade de pièces d’or étincelantes roula dans la poussière.

Curieux et sans malice, le paysan alla trouver l’Européen qui dirigeait les travaux : — Que cherchez-vous donc à creuser ainsi ? lui demanda-t-il. — Un trésor ! répondit l’homme sans lever les yeux, obsédé par sa fouille. — Eh bien, vous creusez là où ça ne sert à rien, dit le paysan avec un sourire tranquille. L’or n’est pas dans votre trou, il est juste là-bas. Venez, je vais vous le montrer.

L’étranger éclata d’un rire incrédule, mais la cupidité et la curiosité prirent le dessus. Il le suivit.

Pourtant, lorsqu’ils revinrent au pied de l’olivier, l’or avait disparu. À la place de la sacoche déchirée, la terre s’était ouverte sur un terrier semblable à celui d’un blaireau. Dans un bourdonnement assourdissant et presque effrayant, une nuée de gros bourdons et de scarabées sortaient et entraient dans la cavité, agitant l’air d’un frémissement inquiétant.

— C’est ça que vous appelez de l’or ? ricana l’étranger, déçu et furieux, en écrasant rageusement les insectes sous sa botte. À force de remuer le sol, ces sales bêtes vont finir par emporter le véritable trésor !

— Non, répondit gravement le paysan. Il y avait bien des pièces d’or ici. Mais elles ont changé de forme, car elles ne vous étaient manifestement pas destinées. Ce n’est pas un homme de votre sang qui a enfoui ce trésor, et ce n’est pas pour vous qu’il a été caché. Vous pouvez retourner la montagne entière si cela vous chante, vous ne trouverez plus rien.

Obstiné, l’étranger continua ses fouilles pendant des jours sous le soleil de Béjaïa. En vain. Le sol resta de pierre.

Bien des années plus tard, j’ai demandé à ce paysan pourquoi il n’était pas revenu sur ses pas pour récupérer cet argent lorsque les insectes auraient disparu.

— Je n’en voulais pas, m’a-t-il répondu simplement. Ce n’est pas moi qui l’avais mis en terre. Cet or ne m’appartenait pas plus qu’à cet étranger.

Pourtant, la curiosité l’avait poussé à revenir gratter la poussière quelques jours après l’incident. Au fond du trou déserté, il avait déterré une unique pièce : un vieux douro d’or espagnol, frappé à l’ancienne. Il l’avait emporté avec lui au marché de Béjaïa pour acheter de la farine, du café et des sucreries. Il en avait d’ailleurs offert une partie à ma femme. Elle vivait là-bas à l’époque, elle connaissait bien cet homme, et elle m’a souvent raconté la douceur de ces friandises payées avec la mystérieuse pièce d’or.

Au fond, j’ai toujours pensé que cette unique pièce lui était, elle, véritablement destinée. Mais vous savez comment sont les anciens de notre terre… Je ne peux pas lui en vouloir d’avoir respecté le repos de ce trésor enfoui. Si l’argent caché doit vous revenir, il viendra à vous naturellement, sans effort. S’il ne vous est pas destiné, vous aurez beau retourner le monde, vous ne l’obtiendrez jamais. Et si par malheur vous parveniez à vous en emparer par la force, il ne vous apporterait qu’une malédiction. Moi le premier, j’en aurais peur. »

Laisser un commentaire