La Légende de Aïcha et la Source des Poissons (Aïn El Hout)
Tlemcen
Laissez-moi vous conter l’histoire d’Aïcha et de Aïn El Hout. À quelques encablures de la noble cité de Tlemcen, niché au creux de collines verdoyantes où s’épanouissent les oliviers et les grenadiers, se trouve le village d’Aïn El Hout (La Source des Poissons). Ce lieu, baigné de murmures ancestraux, abrite un secret que le temps n’a jamais pu effacer, gravé à jamais dans l’écume de ses eaux sacrées.
L’Ombre du Prince
La légende remonte au temps de la splendeur de Tlemcen. Le Roi de l’époque avait un fils prénommé Djafar. Le jeune prince était un cavalier hors pair et un chasseur redoutable. Fier, impétueux, il passait ses journées à cheval, fendant le vent sur son pur-sang noir comme la nuit. Traquant le gibier avec une ardeur presque sauvage, il n’hésitait pas à franchir les frontières du royaume de son père, repoussant toujours plus loin les limites de son horizon.
Un matin d’été, alors que le soleil embrasait la plaine, Djafar aperçut une gazelle d’une agilité prodigieuse. Captivé par sa grâce, il s’élança à sa poursuite. La bête semblait voler au-dessus du sol, guidant le prince, à son insu, vers un destin tracé par les esprits de la nature. Haletant, le cheval de Djafar franchit un dernier rideau de verdure et s’arrêta net. La gazelle avait disparu, mais le prince venait de pénétrer dans un véritable éden : Aïn El Hout.
Ici, l’air était frais, parfumé de menthe sauvage et de jasmin, et le silence n’était troublé que par le glouglou cristallin d’une source s’épanchant dans un grand bassin de pierre.
La Rencontre et l’Obsession
C’est alors que le regard de Djafar fut capturé par une vision qui suspendit son souffle. Au milieu du bassin, une jeune femme d’une beauté irréelle, nommée Aïcha, se baignait. Ses cheveux noirs flottaient sur l’eau comme des algues de soie, et sa peau vaporeuse rivalisait de blancheur avec l’écume.
Le cœur du prince s’embrasa instantanément, non pas d’un amour tendre, mais d’une passion possessive et dévorante. Habitué à ce que tout cède à ses désirs, il descendit de sa monture d’un bond et se précipita vers la rive.
Surprise dans sa retraite sacrée, Aïcha vit le cavalier avancer vers elle, les yeux brillants d’une fureur d’émotions. Prise de panique, elle gagna le bord et tenta de s’enfuir.
« Grâce ! Monseigneur, de grâce, laissez-moi ! » supplia-t-elle, la voix tremblante.
Mais Djafar était sourd à ses cris. Aveuglé par son orgueil et son désir, il ne voyait en Aïcha qu’un trophée précieux qu’il ne pouvait laisser s’échapper. Il tendit ses mains pour la saisir.
Le Miracle de la Source
Se voyant piégée, acculée contre la roche, Aïcha fit un choix désespéré. Plutôt perdre la vie que sa liberté. À l’instant précis où les doigts du prince allaient effleurer son épaule, elle se tourna vers la source profonde et y plongea tête la première.
Djafar s’arrêta net au bord de l’eau, s’attendant à la voir refaire surface. Mais le miracle s’accomplit sous ses yeux ébahis. Dans un bouillonnement mystique où s’entremêlèrent des reflets d’or, de nacre et d’argent, le corps d’Aïcha se métamorphosa. Ses jambes se soudèrent en une queue scintillante, ses bras devinrent des nageoires délicates. Devenue un poisson d’une splendeur extraordinaire, elle glissa d’un coup de queue vers les profondeurs insondables de la source, hors de portée des mains de l’homme.
Le Souvenir Éternel
Le prince Djafar fut inconsolable. Brisé par le remords et le chagrin, il abandonna la chasse et les fastes de la cour. On raconte qu’il passa le reste de ses jours assis sur la margelle de pierre, les yeux fixés sur l’eau claire, espérant une supplique, un regard, ou le retour d’Aïcha sous sa forme humaine. En vain.
Aujourd’hui encore, à Aïn El Hout, la légende reste vivante. Les poissons qui peuplent ce bassin sont considérés par les habitants comme les descendants d’Aïcha ou des gardiens mystiques ; il est strictement interdit de les pêcher ou de leur faire du mal.
Et certains soirs d’été, lorsque la brume légère s’élève de la source comme un voile de secrets, les anciens jurent que si l’on regarde très attentivement, on peut voir une silhouette blanche, évanescente et féerique, émerger des eaux… avant de s’évanouir au moindre souffle de vent.
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