La Ruse d’Aïcha : comment une vieille femme sauva Tlemcen de la famine

Dans l’ombre des murailles d’El Mechouar, alors que la mort rôdait dans les ruelles silencieuses, une voix chevrotante allait renverser le destin d’une cité entière. Voici la légende de celle qui trompa l’ennemi non par l’épée, mais par un veau et un peu de blé mouillé.


I. Le siège des ombres affamées

Tlemcen, perle de l’Oranie nichée entre montagnes et oliviers, languissait sous l’étreinte d’une armée sans pitié. Depuis des lunes entières, les portes de la cité restaient closes, les remparts gardés par des hommes aux joues creuses et aux regards éteints. La famine avait dévoré les greniers, puis les animaux, puis l’espoir. Dans les maisons silencieuses, les vivants comptaient leurs morts ; les rues sentaient la poussière et le désespoir.

Au palais d’El Mechouar, le gouverneur réunit les derniers notables. Leurs visages hâves disaient l’indicible :
« Nous devons capituler. Il ne reste plus une poignée de grain, plus un souffle de vie dans nos réserves. »

Un murmure d’abandon parcourut l’assemblée. Mais dans l’encoignure d’une fenêtre, une vieille femme aux mains ridées comme l’écorce des oliviers leva la tête.


II. « Ne cédez pas — je sauverai la ville »

C’était Aïcha, veuve depuis longtemps, dont la mémoire portait les secrets des anciens et la sagesse des temps passés. D’une voix ferme malgré les ans, elle s’avança :
« Ô gardiens de Tlemcen, n’ouvrez pas les portes ! L’ennemi croit nous tenir par la faim. Faisons-lui croire que nous regorgeons de blé. Donnez-moi un veau et du grain — et je vous jure par la baraka des saints que demain, les tambours de guerre se tairont. »

Les notables échangèrent des regards incrédules. Un veau ? Du grain ? Dans cette ville où l’on mâchait l’écorce des arbres pour apaiser la faim ? Pourtant, le désespoir pousse parfois à croire aux miracles. On chercha. On fouilla. Et dans la cave d’un avare qui avait caché sa dernière richesse sous des couvertures, on découvrit un veau maigre, tremblant de peur. Grain à grain, on gratta les fentes des planchers, les coins des jarres vides, jusqu’à rassembler une mesure de blé poussiéreux.


III. Le stratagème du ventre gonflé

Aïcha prit le blé, le trempa dans l’eau jusqu’à ce qu’il gonfle comme une outre, puis le fit avaler au veau affamé. L’animal bâfra jusqu’à ce que son ventre se tende, lourd et rond. Le gouverneur gémit :
« Malheureuse ! Tu nourris une bête alors que nos enfants meurent ! »

Mais Aïcha, imperturbable, répondit :
« Ce ventre plein sera notre bouclier plus solide que l’acier. »

À l’aube, elle se dirigea vers la grande porte de la ville, le veau trottinant à ses côtés. Les gardes refusèrent d’abord d’ouvrir — mais sur l’ordre du gouverneur, les gonds rouillés grincèrent. Le veau franchit le seuil et se mit à brouter l’herbe sauvage qui poussait près des remparts.


IV. Le piège se referme sur l’ennemi

Des soldats ennemis, alertés par le bruit, accoururent. Stupéfaits de voir une bête sortir librement d’une ville censée mourir de faim, ils la capturèrent et l’emmenèrent au camp. Leur chef, intrigué, questionna :
« D’où vient ce veau ?
— De Tlemcen, seigneur ! Les habitants l’ont laissé paître comme si de rien n’était ! »

Le roi envahisseur fronça les sourcils. « S’ils jettent du bétail dehors alors que nous manquons de viande… c’est qu’ils regorgent de provisions. »
Curieux, il ordonna qu’on égorgeât l’animal. Et quand le ventre fut ouvert, tous retinrent leur souffle : des grains gonflés d’eau débordèrent de l’estomac, témoins d’une abondance feinte mais convaincante.

« Ces gens nourrissent leurs bêtes de blé ! rugit le roi. Nous mourrons de faim avant eux. Le siège est vain. »

Le soir même, les tentes furent pliées. Les tambours de retraite remplacèrent les cris de guerre. Tlemcen était sauvée — non par les armes, mais par l’intelligence d’une vieille femme.


V. L’héritage de la ruseuse

Quand les portes s’ouvrirent sur une plaine vide d’ennemis, la ville entière porta Aïcha sur ses épaules. On la promena en cortège sous les arcades d’El Mechouar, les enfants jetaient des fleurs de jasmin sur son passage. Le gouverneur lui assigna une maison près des sources et une pension pour ses vieux jours.

Mais le vrai cadeau fut plus précieux encore : son nom devint proverbe. À Tlemcen, encore aujourd’hui, quand un enfant trouve une solution ingénieuse à un problème apparemment sans issue, les anciens sourient et murmurent :
« Voilà bien la ruse d’Aïcha — celle qui nourrit un veau de mensonge pour sauver une cité de vérité. »


Cette légende, recueillie en 1895 par Hélène Adeline Guerber dans « Contes et légendes », s’inscrit dans un vaste répertoire méditerranéen de récits où la ruse féminine triomphe de la force militaire. À Tlemcen — cité historique des Zianides et carrefour des civilisations —, l’histoire d’Aïcha incarne une valeur profonde de la culture maghrébine : la baraka de la sagesse populaire, souvent portée par les femmes âgées, gardiennes des secrets de survie.