Légende de l’aqueduc maudit de Cherchell

Légende de l'aqueduc maudit de Cherchell

Dans la plaine d’Oued Bellah, entre Tipaza et Sidi Amar, les arches romaines brisées murmurent encore l’histoire d’un pacte rompu, d’une promesse tenue — et du prix éternel de l’impatience.


À l’époque où Cherchell, joyau de la côte algérienne, languissait sous le soleil sans voir couler l’eau vive dans ses ruelles, régnait un gouverneur juste et bienveillant. Son unique fille, d’une beauté éclatante et d’un esprit avisé, refusait tous les prétendants qui sollicitaient sa main. Pressée par son père vieillissant de choisir un époux digne de lui succéder, elle prononça un jour ces mots qui allaient sceller le destin de la cité :

« Je n’épouserai point celui qui flatte mon cœur, mais celui qui fera jaillir l’eau pure au cœur de Cherchell. Quiconque offrira à mon peuple des fontaines où puiser sans peine, celui-là aura ma main et le trône. »

La nouvelle courut comme le vent sur les collines. Deux jeunes hommes, l’un chrétien, l’autre musulman, brûlèrent d’une même flamme : conquérir l’eau, et par elle, l’amour de la princesse.


Le chrétien, fou d’ardeur, n’hésita pas à invoquer les forces ténébreuses. Dans l’ombre d’une nuit sans lune, il scella un pacte avec le Diable en personne : son âme contre la construction d’un aqueduc colossal.

Le Malin accepta, mais posa une condition cruelle :
« Tu ne franchiras les portes de Cherchell qu’après la première goutte d’eau. Si tu devances le flot, le charme se brisera — et ta vie avec. »

Sous le commandement infernal, des arches cyclopéennes s’élevèrent dans la plaine de l’Oued Bellah, pierre après pierre, nuit après nuit. L’ouvrage progressait à une vitesse surnaturelle, mais le chrétien, rongé par l’impatience, sentait monter en lui la tentation de la victoire.


Le musulman, lui, tourna son cœur vers les forces célestes. Un djinn bienveillant lui apparut en songe et lui révéla le chemin :
« Monte sur la colline, derrière la ville. Là, dans une caverne cachée, coule une source vive. Munis-toi de roseaux, assemble-les avec patience, et laisse l’eau te guider. Ne la devance jamais. Suis son murmure, et Dieu te couronnera. »

Le jeune homme obéit. Chaque matin, les paysans le voyaient assis près du ruisseau naissant, ajustant un à un les segments de roseau, toujours précédé par le filet d’eau claire qu’il guidait vers Cherchell. Un an durant, il avança ainsi, humble et fidèle, tandis que l’aqueduc du Diable grandissait dans un fracas de pierres.


Les deux conduites approchaient des remparts. Plus que quelques pas les séparaient de la victoire.

Mais cette nuit-là, une musique joyeuse s’échappa des ruelles de Cherchell. Le chrétien crut entendre les chants des noces promises. Le Diable, occupé à sceller la dernière arche, avait le dos tourné. Fou d’impatience, le jeune homme franchit les portes — avant l’eau.

À l’instant même, il vit son rival pénétrer dans la ville, précédé d’un mince filet d’eau jaillissant de la source Ain Kssba — « la fontaine du roseau ». La foule acclamait le musulman fidèle. Le gouverneur, radieux, offrait la main de sa fille à celui qui avait tenu parole.

Un ricanement glaça alors l’air. Le Diable surgit, griffes déployées :
« Tu as rompu ton serment. Ton âme m’appartient. »

D’un coup sec, il lui brisa le cou et l’emporta dans les ténèbres.


Le musulman épousa la princesse et régna sur Cherchell dans la paix et l’abondance. Mais le Diable, furieux d’avoir perdu l’âme qu’il convoitait, condamna le chrétien à une punition sans fin : nuit après nuit, il doit ronger de ses ongles et de ses dents les pierres de l’aqueduc qu’il fit bâtir, sans jamais parvenir à l’anéantir.

Et encore aujourd’hui, lorsque la lune éclaire les ruines de Sidi Amar, les voyageurs qui passent près des arches rompues jurent entendre des gémissements étouffés, des grincements de dents et le bruit d’un labeur maudit — écho éternel de celui qui, par impatience, perdit tout.


Note folklorique : Cette légende, rapportée en 1888 par L.-J.-B. Bérenger-Féraud dans « Les légendes de la Provence », s’inscrit dans un vaste corpus méditerranéen de récits mettant en scène des pactes avec le Diable pour la construction d’ouvrages monumentaux. À Cherchell (ancienne Caesarea romaine), les vestiges antiques ont nourri l’imaginaire populaire, transformant l’histoire en mythe moral sur la vertu de la patience et le danger des raccourcis démoniaques.

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