LE GIGN A DÉJOUÉ UNE CATASTROPHE AÉRIENNE À PARIS, LE 26 DÉCEMBRE 1994 – MARIGNANE

En seize minutes d’assaut, l’unité d’élite française a empêché quatre terroristes du GIA de transformer un Airbus en bombe volante. Retour sur une opération antiterroriste qui a marqué l’histoire de la lutte contre le djihadisme en Europe.


Du 24 au 26 décembre 1994, quatre membres du Groupe islamique armé (GIA) prennent en otage 229 personnes à bord du vol Air France 8969 reliant Alger à Paris. Après 54 heures de négociations tendues à Alger — marquées par l’exécution de trois otages — l’appareil est autorisé à décoller vers Marseille pour un ravitaillement. Alerté de l’objectif probable des terroristes (s’écraser sur la tour Eiffel ou Montparnasse), le GIGN lance un assaut spectaculaire à l’aéroport de Marignane. En 16 minutes, les quatre preneurs d’otages sont neutralisés, 229 otages libérés. Cette opération, retransmise en direct à la télévision, devient un modèle mondial de gestion de crise antiterroriste et marque un tournant dans la coopération franco-algérienne face au terrorisme islamiste.

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1. L’Algérie en proie à la guerre civile

En 1994, l’Algérie sombre dans une guerre civile sanglante après l’annulation des élections législatives de 1992, remportées par le Front islamique du salut (FIS). Le Groupe islamique armé (GIA), faction djihadiste radicale dirigée par Djamel Zitouni, multiplie les attaques contre les étrangers. Le 24 octobre 1993, trois fonctionnaires du consulat de France à Alger sont enlevés ; le 3 août 1994, trois gendarmes et deux employés de l’ambassade française sont assassinés. Le GIA lance un ultimatum : « Les étrangers doivent quitter le territoire algérien avant le 1er décembre 1993 ». Dans ce climat de terreur, le vol Air France 8969 devient une cible symbolique — un pont aérien entre deux nations liées par une histoire coloniale douloureuse.


2. Alger, 24 décembre : L’enlèvement commence sous couvert de légalité

À 11 h 05, quatre hommes armés pénètrent dans l’Airbus A300 F-GBEC stationné à l’aéroport Houari-Boumédiène. Bénéficiant de la complicité d’un inspecteur de la police des frontières, ils arrivent dans un véhicule arborant le logo Air France et se présentent comme des policiers. Ils contrôlent les passeports des passagers jusqu’à ce qu’un officier de police algérien en civil dévoile son identité en exhibant sa carte de la DGSN. Cette révélation lui coûte la vie : à 13 h 30, il est exécuté sur la passerelle d’embarquement, premier otage tué pour briser la résistance algérienne. Les terroristes — Abdul Abdallah Yahial’Émir »), Mustafa Chekienne, Makhlouf Benguetaff et Salim Layadi — exigent le décollage vers Paris pour y tenir une conférence de presse. Refus algérien. Impasse.


3. L’impasse diplomatique : Quand Alger refuse l’aide française

Pendant 36 heures, les négociations achoppent. Le général Mohamed Mediène, patron des services secrets algériens (DRS), envisage un assaut de son Groupement d’intervention spécial (« les ninjas »), mais hésite face au risque d’une hécatombe. Le gouvernement français propose l’intervention du GIGN : refus catégorique d’Alger, soucieux de préserver sa souveraineté. Denis Favier, commandant du GIGN, est contraint de positionner ses hommes à Majorque, en Espagne, à bord d’un « sister-ship » identique à l’Airbus détourné. Pendant ce temps, les terroristes exécutent deux autres otages : Bui Giang To, diplomate vietnamien (15 h 30), puis Yannick Beugnet, cuisinier de l’ambassade de France (21 h 30), dont le corps est jeté sur le tarmac. Le Premier ministre Édouard Balladur menace alors l’Algérie de sanctions internationales et de suspension de l’aide militaire. À 2h du matin le 26 décembre, Alger cède : l’avion décolle.


4. Marseille-Marignane : Le piège se referme

À 3h12, l’Airbus se pose à Marignane. Les terroristes, épuisés, sombrent dans un sommeil agité. Mais les services de Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, ont reçu un appel anonyme du consulat de France à Oran : l’objectif des pirates n’est pas Paris pour une conférence de presse, mais d’utiliser l’avion comme « bombe volante » contre un symbole de la capitale — probablement la tour Eiffel ou Montparnasse. L’ordre est clair : l’appareil ne doit pas quitter le sol français.

Les terroristes réclament 27 tonnes de kérosène (8 auraient suffi pour Paris). Le GIGN, arrivé 20 minutes avant l’atterrissage, tend un piège subtil : il propose d’organiser la conférence de presse à Marseille, arguant que « tous les journalistes sont déjà sur place ». Pour préparer le dispositif, les passagers sont regroupés à l’arrière de l’appareil. Le commando, désorienté, accepte. Pendant six heures, les gendarmes vérifient que les portes ne sont pas piégées et affinent leur plan d’assaut.


5. 17h12 : L’assaut en direct à la télévision

À 15 h 45, le chef terroriste, exaspéré, ordonne au commandant de bord de déplacer l’avion vers la tour de contrôle — peut-être pour y faire exploser l’appareil. Le GIGN doit se réorganiser dans l’urgence. À 17h12, Denis Favier donne le signal. Trois passerelles motorisées convergent vers l’Airbus : 11 hommes à chaque porte arrière, 8 à l’avant. L’ouverture de la porte avant droite est compromise par une passerelle mal positionnée ; un gendarme est blessé lors du recalage.

Dans le cockpit, les terroristes ripostent avec des Kalachnikov AK-47 et des Uzi. Thierry Prungnaud, gendarme du GIGN, tue deux assaillants mais reçoit trois rafales : l’une déchiquette son gilet pare-balles, une autre brise la visière de son casque. Un troisième terroriste lance une grenade qui explose à 80 cm de lui, creusant un trou de 20 cm dans le plancher. Prungnaud survit miraculeusement, mais gardera des acouphènes à vie. À 17h29, le dernier pirate est abattu d’une balle au cœur. Bilan : 1.000 munitions tirées, 9 gendarmes blessés (dont un grièvement), 16 civils touchés, 4 terroristes neutralisés. L’assaut est suivi en direct par des millions de téléspectateurs sur LCI.


6. Conséquences : Une opération qui redéfinit la lutte antiterroriste

L’opération Marignane est saluée comme un modèle de précision et de sang-froid. Elle propulse le GIGN au rang d’unité d’élite mondiale et inspire des forces spéciales à travers le globe. Politiquement, elle marque un tournant dans les relations franco-algériennes : Air France suspend tous ses vols vers l’Algérie jusqu’en 2003. Six mois plus tard, le GIA perpétrera les attentats du RER B à Paris (juillet 1995), confirmant la menace djihadiste sur le sol européen.

L’Airbus F-GBEC, criblé de balles et déchiré par les explosions, est irrémédiablement endommagé. Les corps des quatre terroristes, non réclamés par leurs familles, sont inhumés en France. Pour les 229 rescapés — Algériens, Français, Allemands, Vietnamiens et autres nationalités —, Noël 1994 restera à jamais marqué par 54 heures d’angoisse et une libération arrachée au prix d’un assaut d’une rare intensité.


Sources
  • MÔNTINS, Roland et CARADEC’H, Jean-Michel, L’Assaut : Le GIGN au cœur de l’action, Oh ! Éditions, 2010, 299 p.
  • BERTAUD, Claude, 54 heures d’angoisse : Noël 94-l’Airbus d’Alger : une hôtesse témoigne, Éditions Jean-Claude Lattès, 1997, 215 p.
  • KAKACHI, Zahida et MORIN, Christophe, Le vol Alger-Marseille : Journal d’otages, Plon, 2006, 237 p.
  • MALKANI, Guillaume et SAILLANS, Louis, Vétérans de France : Ceux qui ont servi, VA Éditions, 2024, chap. 2 (témoignage de Thierry Prungnaud), p. 35-49.
  • DROUELLE, Fabrice, Affaires sensibles : 40 ans d’histoires qui ont secoué la France, Robert Laffont, 2015, p. 73.
  • CORNEVIN, Christophe, « 54 heures d’angoisse, 16 minutes de guerre », Le Figaro, 22 décembre 2014.
  • « Vol AF-8969 : « On entendait passer les balles » », Europe 1, 7 mars 2011.
  • DROUELLE, Fabrice, « Vol 8969 Alger-Paris : trois jours d’angoisse en direct », émission Affaires sensibles, France Inter, 25 août 2014 (53 min).
  • HONDELATTE, Christophe, « Le détournement de l’Airbus Alger-Paris », émission Hondelatte raconte, Europe 1, 21 octobre 2016.
  • L’Assaut, film de Julien Leclercq (2011), inspiré du livre de Môntins et Caradec’h.
  • « Airbus Alger-Paris : 54 heures d’angoisse », Enquêtes criminelles, W9, 27 janvier 2010.
  • « Terreur au sol », épisode 3, saison 2 de Danger dans le ciel (Air Crash Investigations).
  • Archives INA : Vidéo de l’assaut du GIGN (26 décembre 1994) et Interview de Denis Favier (27 décembre 1994).