Abdelaziz Bouteflika
Biographie détaillée d’Abdelaziz Bouteflika
Enfance et origines : né au Maroc dans une famille algérienne modeste, avec des liens complexes au voisin
Abdelaziz Bouteflika naît le 2 mars 1937 à Oujda, une ville marocaine proche de la frontière algérienne, alors sous protectorat français. Issu d’une famille originaire de Tlemcen en Algérie occidentale, il est le fils d’Ahmed Bouteflika, un émigré algérien travaillant comme employé polyvalent (notamment dans le commerce et les services), et de Mansouriah Ghezlaoui, qui gère un hammam traditionnel. Son père, polygame, a déjà des enfants d’un premier mariage ; Abdelaziz grandit aux côtés de trois demi-sÅ“urs (Fatima, Yamina et Aïcha), quatre frères (Abdelghani, Mustapha, Abderahim et Saïd) et une sÅ“ur (Latifa). Saïd Bouteflika, de vingt ans son cadet, deviendra plus tard son conseiller spécial controversé, jouant un rôle central dans les scandales de corruption qui entachent la fin de son règne.
La famille vit dans la modestie, marquée par les discriminations coloniales et les tensions entre Marocains et Algériens émigrés, souvent perçus comme des rivaux économiques. Abdelaziz passe son enfance à Oujda, fréquentant des écoles locales et s’imprégnant de la culture maghrébine, mélange d’influences arabes, berbères et françaises. Ces origines frontalières forgent chez lui un sentiment nationaliste algérien précoce, renforcé par la maison familiale qui sert de base logistique secrète au Front de libération nationale (FLN) pendant la guerre d’indépendance. Surnommé parfois « Wlid El Biyâ » (fils du hammam) par ses camarades, il développe une personnalité ambitieuse, réservée et charismatique, qui le prédispose à une carrière diplomatique. Cependant, cette naissance au Maroc nourrit une relation ambivalente avec le royaume chérifien : tout au long de sa vie, Bouteflika oscillera entre tentatives de rapprochement et suspicions profondes, influencées par les rivalités historiques sur le Sahara occidental et les frontières fermées depuis 1994.
Engagement dans la guerre d’indépendance : du « clan d’Oujda » à l’Armée des frontières
À 19 ans, en 1956, Bouteflika abandonne ses études pour rejoindre l’Armée de libération nationale (ALN), branche armée du FLN, basée au Maroc. Il intègre la Wilaya V (Ouest algérien) et devient rapidement le secrétaire particulier du colonel Houari Boumédiène, chef de l’état-major extérieur. Membre du influent « clan d’Oujda » – groupe d’officiers opérant depuis le Maroc, incluant des figures comme Chadli Bendjedid (qui deviendra plus tard son rival) –, il participe à la logistique, aux approvisionnements en armes et aux négociations diplomatiques, sans combattre directement sur le sol algérien. Son rôle est plus administratif et stratégique, exploitant les réseaux frontaliers pour soutenir la guérilla intérieure.
Après l’indépendance en 1962, il soutient Boumédiène contre le Gouvernement provisoire républicain algérien (GPRA), favorisant un pouvoir militaire fort. À seulement 25 ans, il devient le plus jeune ministre du monde : ministre de la Jeunesse, des Sports et du Tourisme dans le gouvernement d’Ahmed Ben Bella. En 1963, il passe aux Affaires étrangères, poste qu’il occupe jusqu’en 1979, marquant le début de sa réputation de diplomate habile.
Ministre des Affaires étrangères : l’âge d’or diplomatique sous Boumédiène, une ouverture tiers-mondiste
Bouteflika marque la diplomatie algérienne par son charisme, son éloquence et son engagement tiers-mondiste. Il participe au coup d’État « correctif » de Boumédiène le 19 juin 1965, qui évince Ben Bella et installe un régime socialiste autoritaire. Sous la présidence de Boumédiène (1965-1978), il défend les non-alignés lors des conférences internationales, soutient les mouvements de libération en Afrique (comme l’ANC en Afrique du Sud) et les Palestiniens (accueillant Yasser Arafat à l’ONU en 1974). Il préside l’Assemblée générale des Nations unies en 1974 – un sommet où il fait exclure l’Afrique du Sud de l’apartheid, renforçant le rôle de l’Algérie comme voix du Sud global.
Surnommé « le jeune ministre élégant » ou « le dandy de la diplomatie », il voyage intensivement, nouant des alliances avec l’URSS (accords économiques), la Chine (soutien mutuel aux non-alignés) et les pays arabes (boycott d’Israël). Cette période représente l’apogée de sa diplomatie ouverte : l’Algérie accueille des sommets arabes et africains, se positionne comme médiateur dans les conflits du Tiers Monde. Cependant, des accusations de gestion opaque des fonds diplomatiques émergent, lui permettant d’accumuler une fortune personnelle estimée à des dizaines de millions de dollars, via des commissions sur des contrats internationaux. À la mort de Boumédiène en 1978, il aspire à la succession mais est écarté par l’armée au profit de Chadli Bendjedid, marquant le début d’une rancune tenace.
Vie privée : un séducteur invétéré, sans mariage d’amour, et des rumeurs d’adultère
Tout au long de sa vie, Bouteflika reste un célibataire endurci, n’ayant jamais contracté de mariage officiel, encore moins un union fondée sur l’amour romantique. Connu pour son amour des femmes et son style de vie hédoniste dans sa jeunesse, il est souvent décrit comme un « playboy » ou un « séducteur charismatique« , multipliant les conquêtes lors de ses voyages diplomatiques. Des rumeurs persistantes évoquent de nombreuses maîtresses, notamment parmi des actrices, des diplomates étrangères et des figures de la jet-set internationale, sans que des noms spécifiques ne soient confirmés publiquement par respect pour la culture conservatrice algérienne. Son entourage le dépeint comme un homme proche des femmes, mais toujours dans des relations adultères ou éphémères, priorisant sa carrière politique sur une vie familiale stable. Il n’a pas d’enfants reconnus, ce qui alimente les spéculations sur sa vie privée, souvent masquée par son pouvoir. Cette discrétion s’explique par son image d’homme d’État austère, contrastant avec des anecdotes de fêtes somptueuses et de liaisons cachées, qui contribuent à son aura mystérieuse.
Traversée du désert : exil forcé, accusations de corruption et rancune envers Chadli
La « traversée du désert » de Bouteflika, de 1979 à 1999, est une période d’humiliation et de résilience, marquée par l’exil et une rancune profonde envers Chadli Bendjedid. Après la mort de Boumédiène, il est nommé ministre conseiller du président en 1979-1980, mais rapidement marginalisé par Chadli, qui le perçoit comme une menace potentielle. En 1981, le régime de Chadli l’accuse publiquement de détournement de fonds ministériels : environ 26 millions de dinars (équivalent à 10 millions d’euros actuels) issus des caisses diplomatiques, via des surfacturations et des comptes occultes. Condamné par contumace à une amende et à la restitution des fonds, Bouteflika choisit l’exil pour éviter la prison.
De 1981 à 1987, il s’installe d’abord en Suisse (à Genève, où il mène une vie luxueuse grâce à ses avoirs cachés, selon des révélations comme les Suisse Secrets), puis aux Émirats arabes unis (Abu Dhabi, où il travaille comme consultant pour des compagnies pétrolières gulfiennes) et en France (Paris, où il noue des contacts avec des exilés algériens). Durant ces années, il vit confortablement, voyageant entre villas et hôtels cinq étoiles, et se reconvertit en homme d’affaires discret, investissant dans l’immobilier et les affaires internationales. Cette période renforce sa rancune envers Chadli : il le blâme pour son humiliation publique, accusant son régime de libéralisation économique d’avoir trahi l’héritage socialiste de Boumédiène. Des témoignages rapportent que Bouteflika jurait de se venger, critiquant ouvertement Chadli lors de réunions d’exilés.
Amnistié en 1987 par Chadli pour apaiser les tensions internes au FLN, il rentre en Algérie lors des émeutes d’octobre 1988, tentant un comeback au comité central du FLN. Mais il reste marginalisé durant la « décennie noire » (guerre civile 1992-2002, environ 200 000 morts), refusant des postes mineurs et observant de loin l’instabilité. Cette traversée lui permet de tisser des réseaux avec des généraux loyaux, préparant son retour au pouvoir.
Présidence (1999-2019) : réconciliation, pouvoir personnel, oligarques, scandales cachés et diplomatie fermée
En 1999, soutenu par l’armée cherchant un civil crédible pour restaurer la paix après la décennie noire, Bouteflika se porte candidat à la présidentielle. Les six rivaux se retirent, dénonçant des fraudes ; il est élu avec 73,8 % des voix. Il promet la paix et promulgue la loi de Concorde civile (1999), amnistiant les islamistes repentis, puis la Charte pour la paix et la réconciliation nationale (2005), approuvée par référendum. Ces mesures mettent fin à la guerre civile mais sont critiquées pour leur impunité, couvrant des crimes de part et d’autre.
Réélu en 2004 (85 %), 2009 et 2014 avec des scores plébiscitaires souvent contestés pour irrégularités, il amende la Constitution en 2008 pour supprimer la limite de mandats, consolidant un pouvoir personnel. Il lance de grands projets infrastructurels (autoroutes, logements) financés par la rente pétrolière, améliorant les relations avec la France (visite de Chirac en 2003) et les États-Unis (coopération antiterroriste post-11 septembre). Cependant, sa diplomatie, initialement ouverte (médiations en Afrique, soutien aux non-alignés), se referme progressivement : après son AVC en 2013, l’Algérie s’isole, priorisant la stabilité interne sur les engagements internationaux, avec une méfiance accrue envers l’Occident et les voisins.
Son entourage inclut des oligarques enrichis par la corruption : Ali Haddad, magnat du BTP et président du Forum des chefs d’entreprises (FCE), qui obtient des contrats publics massifs et fait fortune via des commissions pour le clan Bouteflika ; Issad Rebrab, le milliardaire le plus riche d’Algérie (propriétaire de Cevital), arrêté en 2019 pour corruption ; les frères Kouninef (Reda, Abdelkader, Karim, Tarek), impliqués dans l’immobilier et l’énergie, considérés comme des piliers de l’inner circle ; et Ahmed Mazouz, autre homme d’affaires proche. Ces « barons économiques » forment un réseau népotiste, accusé d’avoir pillé les ressources pétrolières, avec des scandales comme les Panama Papers révélant des comptes offshore liés au clan.
Bouteflika couvre de nombreux scandales : les Suisse Secrets (2022) exposent ses comptes secrets chez Credit Suisse pour des millions d’euros ; les affaires de corruption impliquant ses ex-Premiers ministres (Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, condamnés en 2019 pour abus de pouvoir) ; et les conspirations de son frère Saïd avec des généraux (Mohamed Mediene, Athmane Tartag) pour prolonger son mandat. En 2013, un AVC grave le handicape : aphasie, mobilité réduite en fauteuil roulant. Son entourage – dont Saïd – gère le pouvoir, alimentant accusations de corruption massive. Apparitions rares après 2013, il gouverne par procuration, masquant sa santé déclinante.
Ses relations avec le Maroc restent tendues : malgré des gestes initiaux (assister aux funérailles de Hassan II en 1999, appels à une « relation fraternelle » en 2003 et 2014), les frontières fermées depuis 1994 persistent, exacerbées par le soutien algérien au Polisario au Sahara occidental. Bouteflika accuse le Maroc d’espionnage et de déstabilisation, menant à une « guerre froide » qui culmine avec la rupture diplomatique en 2021, héritage de son ère.
Chute et fin de vie : le Hirak et la solitude
En février 2019, l’annonce d’un cinquième mandat déclenche le Hirak, mouvement populaire massif contre la corruption et l’autoritarisme. Soutenu initialement par l’armée (chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah), il renonce puis démissionne le 2 avril 2019 sous pression, marquant la fin d’un règne de 20 ans.
Retiré dans sa résidence médicalisée de Zéralda, il vit reclus, entouré de sa famille proche mais isolé des anciens alliés. Il décède le 17 septembre 2021 à 84 ans, des suites de complications liées à son AVC et à son âge avancé. Inhumé discrètement au carré des martyrs du cimetière d’El Alia à Alger, ses funérailles sont sobres, sans grande foule, reflétant l’ambivalence de son héritage.
Conclusion
Bouteflika reste le président le plus longévif de l’Algérie (20 ans). Artisan de la paix post-guerre civile et défenseur du non-alignement dans sa jeunesse, il est aussi critiqué pour autoritarisme, corruption endémique (estimée à des milliards de dollars détournés) et stagnation économique malgré la manne pétrolière. Son règne marque la transition d’un régime révolutionnaire vers un système rentier népotiste, culminant avec le Hirak qui ouvre une nouvelle ère de contestation populaire.
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