Anissa Boumediene

Anissa Boumediene

Discrรจte pendant les treize annรฉes de rรจgne de son รฉpoux (1965-1978), Anissa Boumediene (nรฉe Mansali) est devenue, aprรจs sa veuvage, la gardienne jalouse d’un hรฉritage politique controversรฉ. Issue d’une famille modeste d’El Milia, diplรดmรฉe en droit, divorcรฉe avant d’รฉpouser le ยซ gรฉant de l’histoire algรฉrienne ยป, elle vit depuis des dรฉcennies entre Paris et Alger, dรฉfendant avec vรฉhรฉmence la mรฉmoire de Boumediene tout en accumulant les accusations de corruption et d’hypocrisie. En 2025, affaiblie par un cancer, cette figure polarisante cristallise les fractures de l’Algรฉrie post-coloniale : entre nostalgie d’un socialisme autoritaire et dรฉnonciation d’un pouvoir qu’elle juge aujourd’hui dรฉvoyรฉ.


Nรฉe le 15 juin 1945 ร  El Milia (Jijel), Anissa Mansali grandit dans un foyer imprรฉgnรฉ de nationalisme et de piรฉtรฉ. Son pรจre, cheikh Mansali, notable religieux et distributeur de films en Afrique du Nord, lui transmet une aversion pour le luxe ostentatoire โ€” paradoxe criant au regard des accusations ultรฉrieures. Contrairement aux rumeurs la dรฉpeignant issue d’une bourgeoisie algรฉroise, ses racines sont rurales. Diplรดmรฉe en droit de l’universitรฉ d’Alger, elle maรฎtrise le franรงais avec aisance dans une sociรฉtรฉ encore largement analphabรจte, ce qui la distingue dans l’รฉlite post-indรฉpendance.

Peu รฉvoquรฉ dans les rรฉcits officiels, son premier mariage avec l’officier Lakhdar Bentobal (1963-1964) donne naissance ร  une fille, Fatiha, avant un divorce rapide vers 1965-1966. Dans l’Algรฉrie conservatrice de l’รฉpoque, ce statut de divorcรฉe devient une tache politique. Des cรขbles diplomatiques amรฉricains dรฉclassifiรฉs (WikiLeaks, 2013) rรฉvรจlent que les services secrets algรฉriens compilรจrent un dossier sur son passรฉ pour Boumediene, รฉvoquant des rumeurs de relations avec le ministre Cherif Belkacem et une filiation ยซ mi-europรฉenne ยป. Anissa balayera toujours ces allรฉgations comme des calomnies ยซ sionistes ยป.

Leur rencontre en 1966-1967 scelle une alliance stratรฉgique. Boumediene, ministre de la Dรฉfense aprรจs son coup d’ร‰tat contre Ben Bella, รฉpouse Anissa en 1971 ou 1972 dans la plus stricte intimitรฉ โ€” sans communiquรฉ, sans photo. Le couple n’aura pas d’enfant biologique mais รฉlรจvera Fatiha comme la sienne. Polyglotte et cultivรฉe, Anissa devient conseillรจre discrรจte sur les dossiers culturels, tout en รฉvitant soigneusement les projecteurs, fidรจle ร  l’idรฉologie anti-personnaliste de son รฉpoux. Pourtant, des archives franรงaises dรฉclassifiรฉes (2019) รฉvoquent dรฉjร  des tensions : Bouteflika aurait sommรฉ Boumediene de ยซ tenir Anissa ร  sa place ยป face ร  des factures de joaillerie payรฉes par l’ร‰tat.

ร€ 33 ans, Anissa devient veuve le 27 dรฉcembre 1978. Isolรฉe dans le climat de purges qui suit la mort de Boumediene, elle s’installe en France (Yvelines, puis XVIe arrondissement parisien), refusant interviews et honneurs. En 2008, elle publie Mon combat pour l’Algรฉrie (รฉd. Lattรจs), dรฉfendant la mรฉmoire de son รฉpoux comme ยซ gรฉant de l’histoire ยป, critiquant les accords d’ร‰vian et louant les nationalisations pรฉtroliรจres. Un rรฉcit saluรฉ par les nostalgiques, mais taxรฉ d’hagiographie par les historiens critiques du rรฉgime boumรฉdiรฉniste โ€” responsable de rรฉpressions sanglantes (printemps berbรจre de 1980) et d’un autoritarisme sans partage.

Les accusations de corruption la poursuivent depuis quarante ans : comptes occultes ร  New York (14-17 milliards de dollars selon Ben Bella, dans un procรจs en diffamation intentรฉ par Anissa en 1990), biens immobiliers ร  Neuilly et en Suisse, financements via l’homme d’affaires Messaoud Zeggar. L’ยซ affaire des diamants ยป ressurgit en 2019 via des archives franรงaises รฉvoquant des bijoux d’ร‰tat facturรฉs astronomiquement. Anissa dรฉment systรฉmatiquement, invoquant des ยซ diffamations pures ยป. En 2025, Le 360 la dรฉcrit comme une ยซ hรฉritiรจre cynique ยป profitant d’un exil dorรฉ tout en dรฉfendant un ยซ rรฉgime dictatorial ยป.

Paradoxalement, Anissa ne mรฉnage pas les gouvernements post-Boumediene. Elle soutient les manifestations de 2019 contre Bouteflika, dรฉnonce la corruption ambiante et appelle ร  un rรดle accru de l’armรฉe โ€” fidรจle au legs de son รฉpoux. En 2018, elle provoque une crise diplomatique en appelant ร  la ยซ chute du rรฉgime des mollahs ยป lors d’une exposition de l’opposition iranienne ร  Paris. Mais en dรฉcembre 2025, elle suscite l’indignation en refusant publiquement la libรฉration de Boualem Sansal, รฉcrivain emprisonnรฉ pour ยซ atteinte ร  l’unitรฉ nationale ยป : ยซ Pas du tout ! C’est trรจs grave ยป, dรฉclare-t-elle sur Africa Radio. Une position qui ravive les critiques : libre en France, elle dรฉfend l’incarcรฉration d’un intellectuel.

ร€ 80 ans, rongรฉe par un cancer, Anissa Boumediene vit entre deux mondes : l’Algรฉrie qu’elle idรฉalise et la France qui l’accueille. Respectรฉe pour ses 45 ans de veuvage et sa fidรฉlitรฉ, elle reste une icรดne ambivalente. Gardienne d’un socialisme autoritaire aujourd’hui contestรฉ, critique des dรฉrives postรฉrieures mais dรฉfenseure d’un rรฉgime rรฉpressif, elle incarne les contradictions d’une nation tiraillรฉe entre mรฉmoire nationale et exigences dรฉmocratiques. Son silence, longtemps perรงu comme une vertu, devient aujourd’hui le miroir des silences imposรฉs par le pouvoir algรฉrien โ€” et de ceux qu’elle choisit encore de prรฉserver.